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FEMMES
NOUVELLES DANS LA RUSSIE ANCIENNE par Sylvie
Braibant
"Le
privé est politique" fut l'un des slogans les plus célèbres
des féministes dans les années 1970. Un siècle
plus tôt, des jeunes femmes, nombreuses, engagées dans
le mouvement révolutionnaire russe, avaient déjà
tenté de changer le privé pour un nouveau politique.
Armées de leurs idéaux et quelquefois de leurs fortunes
elles avaient l'ambition de détruire des absolutismes séculaires
: celui du souverain sur ses sujets, de l'homme sur la femme, des
propriétaires nobles sur leurs serfs, des parents sur leurs
enfants... Les expériences furent ennivrantes avant de, parfois,
tourner au drame. Leurs tentatives se heurtèrent à
deux impossibilités : le "privé", c'est à dire
pour elles et eux, principalement les relations entre les hommes
et les femmes, s'il doit être pensé, ne peut être
enfermé dans des modèles ou des normes; ce "privé"
ne peut se concevoir hors de l'économique et du politique.
Dans
leur chambre commune, Sophia les jambes repliées entre ses
bras, de son lit admire le reflet de son aînée dans
le grand miroir mural. Anna rayonne et se pare. Elle vient d'entrer
en littérature sous un pseudonyme masculin grace à
l'entremise de Fédor Dostoïewsky. Mais Anna n'est pas
une pionnière, d'autres aristocrates avant elle ont écrit
et publié. Sophia, toujours en retrait est décidée
à briser plus d'interdits : à cause d'un papier peint
à chiffres et d'une amourette pour un cousin scientifique,
elle est émerveillée par les mathématiques.
Elle sera la première mathématicienne professionnelle
russe.
La
chambre de Anna et Sophia Korvine-Kroukovski est l'une des nombreuses
pièces de la vaste demeure familiale, au coeur des terres
noires, les plus riches de la province de Pskov, au sud de Saint-Petersbourg.
Comme nombre de représentants de l'aristocratie terrienne,
le père est en même temps général des
armées impériales et grand propriétaire. Mélange
de modernité et de rusticité, comme d'autres chefs
de familles, il a assuré une éducation soignée,
encyclopédique et modérement autoritaire à
ses filles. En 1866, le miroir renvoie l'image de deux jeunes femmes
ambitieuses au sortir de l'adolescence. Autour d'elles la Russie
craque de partout : le servage a été aboli quatre
ans plus tôt provoquant en même temps l'enrichissement
des plus riches et le déclassement de nombreux "petits" nobles
dont les enfants constitueront la frange révolutionnaire
la plus radicale; l'économie se restructure, la Russie s'industrialise,
le pouvoir glisse d'une classe à l'autre; l'insurrection
polonaise est matée; les groupes révolutionnaires
sont dispersés après une féroce répression,
des fossés se creusent non seulement entre classes mais aussi
entre "pères et fils". La décomposition entraîne,
comme beaucoup d'autres, Anna et Sophia à réagir et
aller "en avant" pour ne pas disparaître.
Cette
mouvance révolutionnaire n'est uniforme, ni dans sa composition,
ni dans ses buts, ni dans ses moyens. Certes on peut noter une majorité
de jeunes intellectuels issus de l'aristocratie. Mais il y a loin
entre un prince Kropotkine anarchiste, nanti de fortune et de titres
prestigieux, et un Netchaïev nihiliste, bâtard et démuni.
De même peut-on constater l'importante proportion de femmes
engagées dans les diverses organisations. L'opinion publique
fut frappée par ces visages de jeunes filles alignées
dans quelques procés politiques des années 1870 (1).
Mais ici encore, la marge est grande entre une Perovskaïa de
grande noblesse, populiste tentée par l'action terroriste
et une Elisabeth Dmitrieff, aristocrate de terre, internationaliste
et organisatrice du travail des femmes pendant la Commune de Paris.
Ces femmes-là voulaient changer la vie, la leur en particulier.
Certaines se suffisaient à changer de "décor" et de
"théatre" tandis que d'autres s'efforçaient de faire
basculer la société tout entière.
Ambitieuses,
Anna et Sophia voulaient tout bouleverser. Témoins d'injustices
contre "leur petite bonne", il leur fallait transformer les rapports
sociaux. Refusant la vie superficielle de leur mère, elles
aspiraient à d'autres relations entre les hommes et les femmes.
Le privé ne pouvait se penser hors du politique. Comme tous
et toutes elles avaient avalé Que faire? de Tchernychevsky
paru l'année précédente. Ce roman répondait
à toutes leurs questions et proposait d'inventer des hommes
nouveaux et des femmes nouvelles. Anna et Sophia seraient ces femmes
nouvelles au prix de certaines tragédies et de cuisants échecs.
En particulier, elles n'échapperont pas à une dictature
très perfide, celle du regard des autres et du leur-même.
L'attentat
manqué contre le tsar du jeune intellectuel Karakosov place
cette année 1866 sous une chape de plomb. Ceux qui veulent
agir, doivent partir. Sophia, Anna et l'une de leurs amies (dont
le nom s'est oublié pour la postérité...) décident
de s'expatrier. Le meilleur moyen, tant sur un plan pratique que
révolutionnaire, leur semble être le mariage blanc.
Anna, prétenduement la plus belle, trouvera le "frère"
ou le "docteur" (2)
à épouser et pour son voyage de noces fictif, elle
emmènera sa jeune soeur et leur amie. Après énumération
des prétendants possibles, leur choix se porte sur un médecin
assez âgé, vieil ami de la famille, mais cet homme
décline la proposition. Le deuxième de la liste est
Vladimir Kovalewsky, étudiant en sciences, un habitué
lui aussi de la maison du général Korvine-Kroukovsky.
Celui-là acceptera, mais de cet assentiment découlera
un premier divorce entre théorie et pratique.
Contrairement
à leurs attentes, et au dépit probable de Anna, Vladimir
choisit d'épouser Sophia au motif que ses capacités
intellectuelles en font potentiellement une grande mathématicienne.
Dans l'impossibilité de développer ses possibilités
en Russie, il faut lui permettre à coup sûr (et non
dans le sillage de son aînée) de s'établir à
l'étranger. Est-ce déjà la seule raison du
choix de Vladimir ? Ou bien n'est-ce pas celle dictée puis
figée par la "mythologie" révolutionnaire ?
Le
mariage blanc se fera, en grande pompe orthodoxe, inaugurant une
série de telles unions. Les mariés se pliaient au
cérémonial et les familles étaient le plus
souvent bernées. Les seuls qui prétendent savoir à
quoi s'en tenir, sont les agents du troisième bureau (3).
Anna
accompagnera sa soeur à l'étranger, investie du rôle
de chaperon des jeunes mariés, une mission dont elle s'acquittera
parfois avec une certaine terreur mais pas dans le sens attendu.
Vladimir
et Sophie s'aimèrent, mais au nom de la nouvelle morale révolutionnaire
qui avait érigé le mariage blanc en principe, cet
amour leur fut interdit, c'est à dire les relations sexuelles.
Anna écrivit (mais elle ne fut semble-t-il pas la seule [4])
des lettres de remontrance à Sophie. Soumis à la cause
et au regard des leurs, ils se déchirèrent six ans
durant jusqu'à ce que finalement ils "consomment" leur mariage
non sans culpabilité et qu'une petite fille leur naisse.
Homme fragile, pris dans de nombreuses contradictions, Vladimir
se suicidera peu de temps après. Sophie vivera 15 ans de
plus menant de front l'écriture de quelques romans, une carrière
de mathématicienne en Suède et l'éducation
de son enfant (5).
Il
n'existe pas d'étude précise et systématique
sur le devenir de tous ces mariages blancs. Le matériel manque,
en particulier les données autobiographiques. Des pistes
de recherche ont été proposées qui devraient
se situer à la conjonction de plusieurs approches : économiques,
sociologiques, psychanalytiques...(6)
Une seule certitude: très peu de ces unions ont réussi,
la réussite pouvant se définir par l'objectif atteint
- "libérer" la femme - et une entente amicale entre les époux,
se protégeant mutuellement, respectueux des vies privées
de l'un et de l'autre. Dans la majorité des cas, l'orientation
la plus commune fut le revirement de l'homme, décidé
à remettre le mariage dans un contexte traditionnel de l'aristocratie,
une fois les velléïtés révolutionnaires
envolées. Il arriva aussi assez fréquemment que rapidement
l'un des deux veuille finalement avoir des relations sexuelles avec
l'autre (là encore, l'homme le plus souvent mais pas toujours).
Quelques uns, à l'exemple de Vladimir et Sophie s'aimèrent,
presque dans la clandestinité tant était pesante la
réprobation des leurs.
Imaginé
par Nicolaï Gavriliévitch Tchernychevsky dans son roman
"Que faire ?", le mariage blanc s'inscrivait dans un nouveau
modèle de relations sociales, économiques où
la vie était conçue comme une création littéraire
(7). L'homme nouveau et la femme
nouvelle en cimentaient le socle. Le singulier de ces expressions
en renforçait l'impératif et le caractère absolu.
L'héroïne Véra Pavlovna incarnait la femme nouvelle,
mais ne pouvait atteindre cette condition que gràce aux hommes
nouveaux Lopoukhov et Kirsanov.
Issue
d'une famille de nouveaux riches, Vera Pavlovna s'enfuit de la soumission
familiale gràce à la demande en mariage de Lopoukhov,
petit noble déclassé et aspirant-médecin. Vera
Pavlovna rève alors qu'elle est sortie de sa cave pour ouvrir
la porte des caves de toutes ses soeurs. Pendant des années,
l'union entre les jeunes mariés reste fictive.
"Ecoute
donc, voilà comme nous allons vivre, juste comme tu viens
de le dire. D'abord, nous aurons deux chambres, la tienne et la
mienne, plus une troisième pièce où nous
prendrons le thé, les repas, où nous recevrons des
invités qui viendront nous voir tous les deux, et pas seulement
toi ou moi. Ensuite je n'entrerai pas dans ta chambre pour ne
pas te déranger. Toi, tu n'entreras pas dans la mienne.
C'est le deuxième point. Le troisième point à
présent... Je n'ai pas le droit de t'interroger mon chéri.
Si tu veux, si tu dois me dire quelque chose de tes affaires,
tu me le diras sans que je te le demande. Et réciproquement.
" (8)
Finalement
la porte de la chambre sera un peu forcée, et le mariage
consommé dans le ravissement mais sans passion. Entre temps,
influencée et aidée par Lopoukhov, Vera Pavlovna a
fondé un atelier de couture autogéré, commune
de femmes, où travail, vie, engagement, loisirs se confondent.
Seule Véra, malgré tout encore privilégiée,
vit à l'extèrieur. Cette autonomie financière
est la deuxième étape de la femme nouvelle. En ce
sens, le modèle du romancier est plus radical que ses nobles
et riches émules dont les revenus ne viennent pas d'un travail.
Lorsque
Vera, satisfaite de son atelier, consent enfin à déléguer
quelques uns des ses pouvoirs, c'est pour établir une sorte
de bilan affectif. Elle découvre alors, dans de grands tourments,
son amour pour Kirsanov, le meilleur ami de son mari. Là
encore, le salut vient de Lopoukhov qui commet un faux suicide afin
de permettre aux deux amants d'être libres. Le quatrième
songe de Vera dévoile une société utopique,
fondée sur l'amour, le partage et le travail, dénuée
de possessivité et de jalousie (9).
Dans
ce roman-culte écrit en détention, comme dans la vie,
Tchernychevsky semble être animé par une conception
quasi mystique de l'amour. Mais ce n'est pas tant la recomposition
des rapports amoureux ou la conduite de sa vie privée, que
la redéfinition des relations économiques qui conduisent
le pouvoir à maintenir l'écrivain en forteresse.
Dans
son journal intime (destiné à être publié)
Tchernychevski réécrivait sa propre vie, idéalisant
une réalité somme toute assez banale. Son épouse,
jeune fille de bonne famille, écervelée et futile,
est ainsi présentée comme un modèle de femme
nouvelle, à la sexualité libre et épanouie.
Il s'émerveillait de la voir battre des mains devant leur
hotel illuminé les soirs de fêtes, et prétendait
être particulièrement créatif lorsqu'il entendait
de son cabinet de travail les soupirs de sa femme et des ses amants
installés dans la pièce contiguë (10).
Pourtant certains de ses proches voient dans son acharnement à
être emprisonné, une fuite de sa vie conjugale. (La
plus grande partie de son oeuvre sera accomplie dans l'enfermement).
Certains,
et surtout certaines, comprirent le projet de Tchernychevski comme
une simple redéfinition du partage des sexes. A l'homme -
la création; à la femme, l'épanouissement sexuel
et maternel. (En cette deuxième moitié du XIX ème
siècle, ces idées ne circulaient pas seulement en
Russie). Quelques uns s'appliquèrent donc à jouer
ces "nouveaux" rôles.
Deux
exemples furent abondamment commentés à Saint-Petersbourg
et au delà, dans les cercles révolutionnaires. Celui
d'Herzen, d'abord, le "père" du populisme russe (11).
Quoique professant lui-même la liberté dans le mariage,
Alexandre Herzen, alors en exil, ne supporta pas la liaison de sa
première femme avec le poête allemand Georg Herwegh.
En revanche lorsque devenu veuf, il se réfugia auprès
de son ami Ogarev, il trouva parfaitement normal de faire plusieurs
enfants à Nathalie Ogarev que Ogarev élevait ensuite.
A la
fin des années 1850, lorsque Nicolaï Chelgounov, gentilhomme
mais pauvre, épouse sa cousine Lioudmila Mikhaelis, il pose
la liberté de sa future femme en principe: "(...) Vous serez
libre. Vous pourrez choisir vous-même un nouveau mari et vivre
avec lui tout le bonheur possible sur terre sans penser à
moi. Vous ne devez pas vous faire du souci pour vos ressources,
je prendrai toujours soin de vous et ne vous fermerai jamais la
porte de ma maison. "(12) Le mariage
restera "blanc" pendant longtemps; Chelgounov confesse du reste
être peu intéressé par le sexe. Il offre ainsi
à sa femme seulement l'autonomie amoureuse. Jamais, semble-t-il,
Lioudmila n'envisagea la possibilité d'avancer seule. Quelques
années après son mariage, elle rencontre un compagnon
de lutte de son mari, Mikhaïl Mikhaïlov dont elle devient
la maîtresse. Le triangle décide alors de vivre sous
le même toit. Très engagés dans le combat révolutionnaire,
les deux hommes seront l'un après l'autre arrêtés
et déportés. Lioudmila restée seule à
Saint-Petersbourg avec son fils (de Mikhaïlov) se décide
à prendre le chemin de la Suisse où vit une importante
communauté de Russes, autour de Bakounine et de Outine. Là
elle vit avec Alexandre Serno-Soloviévitch, accouche d'un
autre fils, puis délaissée par cet amant, rejoint
en Sibérie son premier mari (Mikhaïlov est mort entre-temps)
dont elle aura aussi un enfant.
Outre
leur aspect romanesque, ces deux histoires sont intéressantes
par les réactions qu'alors elles suscitèrent: le silence
ou l'ironie. Les pouvoirs, impériaux, ecclésiastiques
se sentaient assez peu menacés par de tels agissements: depuis
longtemps la fidélité conjugale n'était pas
une vertu de l'aristocratie, et puisque les règles de la
"bienséance" étaient encore respectées (on
restait entre nobles), que l'héritage n'était pas
ébranlé, il s'agissait d'une affaire strictement privée
quoique un peu tapageuse. Lioudmila Chelgounova, contrairement à
"ses" hommes, ne menait aucune activité subversive et ne
fut donc jamais inquiétée. La presse amplifia ces
"faits divers" pour tracer un portrait peu flatteur de toutes les
révolutionnaires dont les seuls mobiles seraient la provocation
et la pratique de l'amour libre.
Toute
autre fut la réaction du tsar aux choix de la princesse Obolonskaïa.
D'excellente famille, mariée à un prince fortuné
de grande lignée dont elle eut une fille et un garçon,
cette femme abandonna un jour confort et honneurs pour aller "éduquer
elle-même" ses enfants à l'étranger, dans le
respect du travail et du devoir. Le tsar ordonna au mari veule de
récupérer sinon sa femme, du moins les enfants. Face
à l'inefficacité des injonctions, le souverain fit
enlever les enfants en plein Genève. Toute la communauté
russe de Suisse, Bakounine en tête, pétitionna, mais
sans effet, contre cet "acte criminel" (13).
Avec son projet éducatif, la princesse Obolonskaïa ébranlait,
sans doute quelque peu, les fondements mêmes de l'absolutisme.
Leurs
adversaires n'étaient pas les seuls à regarder quelques
unes de ces jeunes femmes avec incompréhension ou peur. Le
regard de leurs compagnons se teintait aussi d'inquiétude.
Leur femme révolutionnaire idéale était une
sorte de sainte évanescente au regard clair et au sourire
transparent, telle Sophia Pérovskaïa. En revanche, les
mots trébuchaient à décrire ce qui leur restait
mystèrieux comme cette vie communautaire et "fraternelle",
d'où les hommes étaient exclus. Quelques étudiantes
russes, venues en Suisse dans le double but de faire leur médecine
et de participer au mouvement révolutionnaire (dont les soeurs
Figner et les soeurs Loubatovitch) vivaient à Zurich dans
une commune de femmes. Stepniak-Kravtchinsky, biographe de ses amis
et amies de combat, note par exemple son "malaise" face à
ce qu'il qualifie des "amitiés de pensionnat"(14).
Sous la plume de leurs amis, en particulier le prince Kropotkine
et Stepniak-Kravtchinsky, ces femmes passeront à la postérité
sous l'apparence d'héroïnes presque sans corps et sans
sexe(15).
Le
regard des proches se durcit encore lorsque l'une d'entre elles
commet un "faux pas" dans sa vie privée, telle Elisabeth
Dmitrieff. Après avoir combattu à la tête des
communardes dans Paris insurgé, cette jeune aristocrate reprend
le chemin de la Russie où elle s'éprend d'un aventurier,
joueur et débauché, avec lequel plus tard, exilée
en Sibérie, elle se lancera dans la petite industrie et la
recherche de minerais. Au mieux elle sera plainte (par Karl Marx
et Nicolas Outine, ses anciens mentors), au pire elle sera condamnée
avec virulence. Prosper Lissagaray, le journaliste de la Commune
trempe sa plume dans le fiel :
"(...)
Elle eut des adorateurs. Soit que le peuple aux bras nus lui plût
peu à huis clos, soit que l'amour fut pour elle un sport
exclusivement féminin, nul ne put fondre ce jeune glaçon.
(...) Elle était aux barricades où sa bravoure fut
charmante. Notons la toilette: toute de velours noir. Puis elle
retourna en Russie, rejoindre son mari, lequel mourut peu après.
Il y eut un procès, où elle parut comme témoin.
On avait, paraît-il, empoisonné le seigneur. L'intendant
fut envoyé en Sibérie, où elle s'empressa
de le rejoindre. "(16)
L'une
de ses anciennes compagnes, Victoire Tynaire, va jusqu'à
la traiter d'"agent provocateur". Nul ne cherche alors à
traverser les apparences. La morale révolutionnaire ne juge
pas la vie en "concubinage" d'Elisabeth, mais refuse a priori son
"choix".
Anna
Korvine-Kroukovskaïa est elle aussi rescapée de la Commune
de Paris. Benoît
Malon, le délégué au travail, y a béni
son union avec Victor Jaclard, autre élu des insurgés.
La révolution massacrée, l'espoir enfui, le repli
sur la vie privée, à Genève d'abord, Saint-Petersbourg
ensuite, s'avère des plus insatisfaisants. Anna est décue,
malade, et s'en plaint à Sophia qu'elle sermonnait autrefois,
pour laquelle elle s'érigeait en modèle (17).
La vie de famille est peut-être d'autant plus étouffante
qu'Anna Jaclard, à l'instar de la plupart de ses compagnes,
vogue au dessus des réalités. Prêtes à
risquer leur vie pour la cause, le danger restait en fait assez
lointain, tant elles étaient protégées par
leur fortune et leurs titres.
A l'exception
de quelques unes, dont Vera Zassoulitch et Sophia Kovalewsky, le
regard qu'elles portèrent sur leur vie à l'heure des
bilans, souvent ne fut ni tendre ni joyeux(18).
Elles insistèrent sur le sacrifice, voire une auto-mortification,
moteurs de leur action. Peu de temps avant son arrestation, Maria
Fiedossevna Vietrova note dans son journal intime :
"Je ne sais pas quoi faire de moi ! Je ne ressens qu'une seule
chose : il faut en finir avec tout cela et commencer n'importe
quoi de nouveau, de mieux... Vivre pour les autres... Il faut
étudier et rellement faire quelque chose pour les autres.
Je ne veux plus vivre cette vie. Plus jamais cette vie-là
où les jours passent sans jamais rien. Il vaudrait mieux
mourrir. " (19)
Arrêtée
lors de la perquisition d'une imprimerie clandestine, cette jeune
femme, à l'inverse de ses compagnes de lutte, ne bénéficie
d'aucune protection. Bâtarde d'un noble, non reconnue, sans
ressources, institutrice par nécessité, elle périra
en 1897 brûlée vive dans la forteresse Pierre et Paul
à Saint-Petersbourg après deux mois de réclusion.
Autre
figure, connue en Suisse pour ses excentricités vestimentaires,
Olga Loubatovitch rédige en
1880 ses
souvenirs dans le bagne sibérien où elle a été
déportée, après avoir tenté de libérer
son compagnon. Elle y revit comme une autopunition la disparition
prématurée d'une petite fille, née de cette
liaison et confiée très jeune à un ami, lui-même
père de famille, médecin et socialiste :
"Oui,
c'est un péché pour une révolutionnaire de
fonder une famille. Comme un soldat sous la grêle, il doit
rester seul, qu'il soit homme ou femme. Mais à vingt ans,
on oublie parfois que la vie du révolutionnaire se compte
en jours et en heures, pas en années. " (20)
Au
terme de sa détention, et d'une vie tournée vers les
autres, Olga Loubatovitch se retire et disparaît.
Mortes,
le plus souvent en détention, ou fatiguées, elles
seront très peu de ces années
1870 à s'engager parmi les bolcheviks et la Révolution
d'octobre. Chef de file des socialistes-révolutionnaires
de gauche, Vera Zassoulitch cimente l'opposition de gauche. Elle
meurt en 1919. Vera Figner, mémoire vivante du populisme,
sillonne le pays encore au début des années trente
et d'une réunion à l'autre ne ménage pas ses
critiques au nouveau pouvoir jusqu'à ce que Staline lui interdise
de parler.
Première
commissaire du peuple à la santé et la famille, Alexandra
Kollontaï s'est peut-être voulue leur héritière.
Aristocrate, fille de général fortuné, sans
doute elle leur ressemble. Théoricienne de l'amour et d'une
nouvelle "femme nouvelle", elle voulut redéfinir une politique
de masse : "la" femme soviétique serait une mère et
une travailleuse exemplaire, enterrinant une nouvelle fois le partage
des tâches selon le sexe (21).
Avec le stalinisme, un nombre croissant de femmes vécurent
la "libération" par le travail comme une nouvelle forme d'aliénation.
 
NOTES
(1)
On les vit notamment à l'occasion de trois grands procès
: en 1872, dans la foulée de celui de Netchaîev, en
1877 dans le procès "des cinquante", et en 1878 dans celui
des "193".
(2)
Noms
de code à l'usage des mouchards, utilisés par les
révolutionnaires pour ces candidats maris fictifs.
(3)
Service de renseignement du ministère de l'intérieur,
chargé de la surveillance des groupes subversifs.
(4)
Biographie de Sophia Kovalewsky, Anne Charlotte Lefler, Librairie
Hachette, Paris, 1907;
(5)
Voir en particulier Nigilistka (Une nihiliste), publiée après
sa mort à Genève, en 1892.
(6)
Voir notamment : Femmes russes dans le combat révolutionnaire,
l'image et son modèle à la fin du XIXème siècle,
Marie-Claude Burnet-Vignel, Institut d'études slaves, Paris,
1990; et Terre, terreur, liberté, Christine Fauré,
François Maspero, Paris, 1979.
(7)
Chto dielat ?, Nicolaï G. Tchernichevsky, Saint-Petersbourg,
1865. L'écrivain avait sans doute pris pour modèle
l'union entre Piotr Bokov, jeune médecin de Saint-Petersbourg,
et la soeur de son meilleur ami, qui devait échapper à
la tutelle de sa famille pour étudier.
(8)
idem.
(9)
idem.
(10)
Chernyshevsky and the Age of Realism, Irina Paperno, Stanford University
Press, Stanford, California,1988.
(11)
C'est Franco Venturi qui le désigne ainsi dans son Histoire
du populisme russe au XIXème siècle, Gallimard, Paris,
1973, pour la traduction française.
(12)
Irina Paperno, op. cité.
(13)
Les ours de Berne, Joukovsky, (pseudonyme de Bakounine), Zurich,
1869.
(14)
cité par M.C. Burnet-Vignel, op. cité.
(15)
La russie souterraine, Stepniak-Kravtchinsky, Jules Levy, Paris,
1885; et Mémoires d'un révolutionnaire, Pierre Kropotkine,
Scala, Paris, 1989 pour la dernière édition.
(16)
Prosper Lissagaray, in La revue blanche, Paris, 1897;
(17)
Souvenirs d'enfance, Sophie Kovalewsky, Librairie Hachette, Paris,
1907.
(18)
Vera Zassoulitch avait blessé légèrement, avec
un pistolet, le chef de la police Trepov. Elle fut jugée,
acquittée, puis portée en triomphe par ses admirateurs.
(19)
A la mémoire de Maria F. Vietrova, Saint-Petersbourg, 1897.
(20)
Daliekoïe i niedavnieie, Olga Loubatovitch, Moskva, 1930.
(21)
L'amour chez les abeilles travailleuses, Alexandra Kolontaï,
Berg international, Paris 1978.
 

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