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  Histoire et Cultures de l'Europe de l'Est @ aleph99

 

Les sections du texte:

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II:

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III:

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IV

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Forces productives... Les sciences en Russie 1880-1930.

"En reconstruisant les rapports sociaux nous reconstruisons les sciences"[1]

Introduction

'Science studies', la problématique générale. Du 19ème siècle aux années 70, l'histoire des sciences et des techniques fut principalement constituée par les récits de découverte, par la présentation 'logique', évolutionniste, du progrès de la recherche et par un intérêt réducteur, trompeur pour les 'grands hommes'. Pour des raisons épistémologiques et idéologiques, pour des fins nationalistes, corporatistes, élitistes et racistes, l'histoire des sciences, englobant plus ou moins les découvertes et les inventions, les projets et les institutions, les techniciens et les scientifiques fut traitée, parfois d'une manière drôle, parfois pas drôle du tout, comme une histoire à part. Des livres comme l'histoire de la physique de Hans Rosenberg ou celle de Friedrich Dannemann, d'origine allemande mais accessibles également en éditions russes avant comme après 1917, restent les exemples les plus sobres d'une telle notion de l'histoire des sciences. Le "monde" scientifique et technique serait-il donc un monde à part?

Les efforts de réintégration du passé scientifico-technique dans l'analyse historique plus large se firent donc plutôt rares[2]. Plus rares encore sans compter les quelques textes qui portaient la marque d'un marxisme schématique et dogmatique. En URSS, à l'époque stalinienne, des hauts lieux de l'histoire des sciences ont été créés, comme l'Institut d'histoire des sciences et de la technique - IIET - de l´Académie, issu en 1932 d'une commission fondée en 1922 par V.I. Vernadskii, puis présidée par N. Bukharin[3]. L'institut fut abandonné en 1938 puis refondu après la guerre[4] et ses publications suivaient en gros la même ligne conservatrice que celles des autres pays[5].

La recherche et l'écriture en histoire des sciences étaient liées aux diverses activités de vulgarisation, aux représentations que les groupes professionnels se faisaient d'eux-mêmes et propageaient, aux campagnes pour des institutions, des produits scientifiques et techniques et, à une autre échelle, aux programmes de 'sémiotisation'[6] nationalistes et scientistes[7]. Jusqu'à ce qu'un glissement culturel se soit opéré, qui a fait que le passé des sciences et des techniques se présente aujourd'hui comme une 'mine' académique et médiatique et que les travaux touchant au passé des sciences et des techniques se sont multipliés.

Le glissement en question a été porté à l'extrème par une approche contemporaine, les 'science studies', qui non seulement rompent avec l'histoire événementielle des sciences, mais tentent également une critique des institutions, des pratiques scientifiques et technologiques en appliquant une diversité de méthodes historiques, sociologiques et anthropologiques. L'approche jouit aujourdhui, notamment dans les pays anglo-saxons, d'une reconnaissance académique. Le courant, bien que hétérogène dans ses motivations et dans ses fins[8], est animé par une mise en question plus que ponctuelle des sciences et techniques. En 'démystifiant', en 'désémiotisant', en 'déconstruisant', les auteurs s'en prennent au charme des inventions, aux grandes découvertes, aux coups de génie, aux génies mêmes. Fini donc la séparation entre la 'communauté scientifique' et un public quelquonque, mais tout cela - l'emballage idéologique, les charmes, les mentalités, les publics - devient sujet d'étude, d'études qui restituent aux faits des sciences et des techniques leur aspect 'total' comme faits sociaux.

La remise en question du développement scientifico-technique prend une de ses racines dans le débat russe des premières années post-révolutionnaires. La 'culture' à l'époque était pourtant très éloignée de notre 'culture technique' qui a produit les Science Studies. Aujourd'hui, une tradition 'marxisante' se manifeste dans les textes par un double héritage: par une 'contextualisation' systématique des événements sur plusieurs plans culturels, socio-économiques, etc., et par une 'socio-biographie' soulignant la formation d'un acteur par son entourage, par le champ d'action et la conscience collectifs.

Les projets sociaux, incorporant les intérêts les plus contradictoires, invitent à 'faire de l'histoire'. Quand nous questionnons nos données, diverses 'rationalisations', à l'image de la psychanalyse, empêchent nos recherches et établissent nos résistances. De là découle la demande d'une histoire des mentalités. De là découle également la demande d'une 'réflexivité', qui 'contextualise' à leur tour les Science Studies et les soumet à leur propre méthode[9].


[1]Boris Mikhailovich Gessen (1893-1936), Sotsial'no-ekonomicheskiie korni mechaniki Niutona, Moscou-Leningrad 1934, en anglais: N.I. Bukharin et al. Science at the Crossroads, London 1931. Alexandre A. Bogdanov-Malinovskii avait déclaré: "la science est l'expérience collective, organisée et l'instrument de l'organisation du travail collectif. (Metody truda i metody poznaniia," Proletarskaia kultura No 4, p.3, 1918

[2]Voir la discussion sur "l'externalisme" qui signale le refus irrationnel de cette intégration. Aussi Jeremy R. Ravetz éd., Scientific Knowledge and its Social Problems, Hammondworth,1974

[3]L'importance donnée par l'Etat à l'histoire des Sciences et des techniques distingue l'URSS des autres pays; des 'soviétologues' ont porté une certaine attention à ce fait. Voir David Joravsky, "Soviet Views on the History of Science", Isis 46, 1955, pp.3-13

[4]V.L. Komarov, président de l'Académie à l'époque, rapporte (Vestnik ANSSSR 1945 ou fin 1944), que Stalin avait exprimé la necessité d'un tel institut lors d'une récente rencontre entre les deux hommes (Boris Salomonovich Kaganovich m'a indiqué cette 'mise en valeur' des faits)

[5]Pour une autre vue, mais qui informe sur beaucoup plus de faits, voir Alexander Vucinich, "Soviet Marxism and the History of Science", The Russian Review 41, 1982, p.123

[6]L'emploi de cette expression pour l'attribution d'un statut à une représentation dans le 'système' idéologique d'une société est emprunté à l'école de 'culturologie'de Tartu/Moscou, Iuri Lotman, Boris Uspenskii et al.. Voir les travaux de cette école, notamment Iu. Lotman, Stat'i po tipologii kul'tury, Tartu 1970. L'historicité du 'texte culturel' (pour l'ethnologue l'ensemble des mythes et des rites) se manifeste dans une série de 'sémiotisations' et 'désémiotisations' sur des niveaux différents.

[7]Son idée et sa méthode en tête, l'historien se trouve devant l'accumulation des faits pour y chercher ce qui lui semble "significatif". Est-ce "faire l'histoire"? Un spécialiste scientifique peut fonder sa logique de la recherche, de la quête de l'innovation, sur une reconstruction rationnelle de l'édifice théorique actuel ou de l'une de ses parties. Cette reconstruction, travail reconnu et respecté depuis Ernst Mach (1838-1916), demande des recherches dans les archives, le déchiffrement de manuscrits etc.. Le propagandiste d'une idéologie de groupe, voire corporatiste, d'un groupe professionel de scientifiques ou d'ingénieurs - les exemples ne manquent pas - fouille le passé ou pour le prestige de la profession, ou pour la légitimation et la justification de son groupe. Le particularisme des buts et des méthodes sépare ces activités d'une recherche proprement historique.

[8]L'approche se trouve exemplifiée dans les périodiques Social Studies of Science (à partir de 1970) et Science in Context (à partir de 1987). Au début, une discussion sur le 'Bernalism' (John Desmond Bernal, The Social Fonction of Science 1939) fut typique de l'ambiance, et le groupe du Radical Science Journal fournit une plate-forme (Voir Hilary et Steven Rose, Science and Society, London 1971; les mêmes, The Radicalisation of Science, London 1974; M. Teich et R. Young, Changing Perspectives in the History of Science, London 1973, Gary Wersky, "Making Socialists of Scientists", Rad. Sci. J., No 2/3 1975). Un processus d'adaptation, voire de 'domestication' mena de ce débat fascinant et marginal au 'discours' établi d'aujourd'hui. Voir aussi Everett Mendelsohn, Peter Weingart, Richard Whitley éd., The Social Production of Scientific Knowledge, Dortrecht (Reidel) 1977, Barry Barnes and Stephen Shapin éd., Natural Order: Historical Studies of Scientific Cultures, Londres (Sage) 1979; Karin D. Knorr, W. Krohn, R. Witley, éd., The Social Process of Scientific Investigation, Dordrecht (Reidel) 1980. Des auteurs si différents que H.M. Collins, Gideon Freudenthal, Bruno Latour (jadis la revue Pandore), Herbert Mehrtens, Dominique Pestre, Simon Schaffer, Stephen Woolgar perçurent néanmoins leur travaux dans un cadre commun. Pour une variante davantage philosophico-littéraire voir la revue trimestrielle Alliages. Robert Lewis, dans "Science, Nonscience, and the Cultural Revolution" (Slavic Review ...1985, p.286) a introduit l'apport les 'science studies' dans les études russes. Quelques phrases d'Anatolii Akhutin, récemment publiées (Bakhtin's Legacy and the History of Science and Culture: An Interview with Anatolii Akhutin and Vladimir Bibler, conducted by Daniel Alexandrow and Anton Struchkov, Configurations 3:335-386, 1993, p. 374) expriment des vues proches des Social Studies, mais la valeur que l'auteur donne au mode de communication des physiciens 'modernes' et la cohérence qu'il y trouve établissent la différence.

[9]'Science studies' au service de l'encadrement? On envisage bien une façon de faire qui ne se distingue de l'histoire anecdotique que par sa qualité technique, rhétorique, par une pensée 'postmoderne', dénoncé par Cornélius Castoriadis dans "The Retreat from Autonomy: Post-Modernism as Generalized Conformism", Thesis Eleven 31,14 1992

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