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Programmes de sémiotisation et socio-biographie. Des
'programmes de sémiotisation' ne restent ici qu'une idée
farfelue, satisfaisant à peine l'observation: les inventions
et les découvertes ne gagnent leurs significations que dans
un contexte social, idéologique. La découverte géographique
ou géologique, celle d'une plante ou d'un animal, d'une étoile
ou d'un élément, la théorie de Darwin, celle
de Freud ou d'Einstein, les couleurs synthétiques, le dynamo,
la voiture et l'avion etc. ne peuvent gagner leurs significations,
leur 'statut', sans l'intermédiaire de tels programmes. Finalement
et dans l'abstrait, des faits paraissent miraculeusement liés
à la modernisation, la sécularisation, l'industrialisation.
C'est ainsi qu'ils passent dans les mentalités, s'installent
dans la vie, orientent les individus vers des réseaux, font
partie de la socialisation. La construction hétérogène,
dialectique et contradictoire, exclusive et intégrante, intelligemment
conçue et irrationnelle[1] de la vie sociale en fait usage. C'est à dire, qu'elle
semble le faire, au niveau de la description. Des programmes de
sémiotisation ne restent qu'une idée auxilaire dans
l'intention de structurer l'instructurable.
La 'socio-biographie', concept à peine plus explicité
ici que celui des progammes de sémiotisation, servira à
faire valoir le rôle des personnages aux niveau de la description.
Le progrès, les sciences, la nation furent inséparables
d'un culte du 'génie', expression d'un modèle d'individuation
qui a trait à l'individu autonome, mais accaparé par
la volonté de gérer une société de masse,
une source de main d'oeuvre, ou la seule multiplicité d'acheteurs[2].
Les chercheurs et les ingénieurs, agents de la technologie
innovatrice, qui firent partie du système industriel dès
le début n'ont tout de même pas partagé au même
degré le sort des travailleurs de l´industrie, des employés
modernes, leur anonymat. Quelques uns notamment, et quelques unes
- beaucoup moins nombreuses, érigés en héros
de la culture, ont toujours pu nourrir l'idéologie, selon laquelle
leurs occupations, leurs pensées et leurs activités,
donc également celles de leurs collègues étaient
porteurs d'une valeur universelle, au profit de tout le monde, bien
plus que ne l'étaient les activités et les pensées
des autres. Ils incarnaient le progrès, celui des choses et
des instruments. Sur un plan idéologique et communicatif, la
technologie et les sciences pouvaient parfaitement voiler une réalité
des vies humaines complexe, voire perturbée. 'Évolutionnistes'
et 'révolutionnaires' ont adulé les connaissances scientifiques
et la création d'objets techniques; ils en attendaient des
changements sociaux miraculeux, malgré la contrepartie d'armes
terrifiantes, d'inégalités qu'elles provoquaient. Perverti,
le génie caractérise les héros d'un panthéon,
construction culturelle blocante - seuls les supermen peuvent changer
les choses. Pour autant que les références culturelles
autoritaires persistent, 'la culture' a échoué[3].
Les deux concepts, les programmes de sémiotisation et la socio-biographie,
sont evidemment entrelacés. Ils jouent leur rôle dans
la mesure, où une façon d'appréhender et d'écrire
l'histoire influence les sémiotisations religieuses, politico-philosophiques,
corporatistes et professionnelles, régionalistes, patriotiques
et nationales (éventuellement synonymes[4])
et met en question la pérénité de leur force,
de leurs actions[5].
[1]Parmis les innombrables références
à donner à ce sujet n'en voici qu'une: Mario Erdheim,
Die gesellschaftliche Produktion von Unbewußtheit. Eine
Einführung in den ethnopsychanalytischen Prozeß,
Francfort (Suhrkamp) 1982
[2]Dans ce contexte: l'émergence
du "moi" serait-elle liée au droit à la propriété?
La société russe traditionnelle, le monde du mir semblent
contredire cette hypothèse (voir N.A. Minenko, Zhivaia starina:
Budni i prazdniki sibirskoi derevni, Novosibirsk: Nauka, 1989,
cité d'après Ben Eklof, Worlds in Conflict, Slav.Rev.
1989, p.792)
[3]Cette ambivalence et cet échec
ont été thématisés dans le cadre du freudo-marxisme.
Voir notamment Igor A. Caruso, "Psychanalyse et société:
de la critique de l'idéologie à l'autocritique", dans:
Freudo-Marxisme et sociologie de l'aliénation. Colloque
de 'L'homme et la société', Présentation
Boris Fraenkel, Paris (Anthropos) 1974
[4] 'La nation', par exemple
chez Thomas Henry Buckle (History of Civilization in England,
paru en 1857-61) se pense à l'opposé d'un patriotisme
paternaliste. N'empêche qu'en Allemagne, voire en Russie, le
paternalisme et l'autoritarisme se sont installés au nom de
la nation (comparer aussi: Bryan Turner, The body and Society.
Explorations in Social Theory, Oxford 1984).
[5]Dont celles des déformations
collectives, comme à la suite d'un service militaire, toujours
patriotique. En Russie, le service militaire, avec la conscription
générale décrétée en 1874, a contribué
à l'alphabétisation du pays (voir Jeffrey Brooks, When
Russia learned to read, Princeton, 1985, p.18-22). Difficile d'imaginer
que l'encadrement patriotique ne l'emportait pas sur l'autonomie des
alphabétisés.
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