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Incursion dans la spécificité culturelle russe.
Le débat à l'époque, autour du développement
original, du quelque chose "russe", de samobytnyi, entre
slavophiles et occidentalistes[1]
n'a-t-il pas été l'une de ses rationalisations collectives
qui surgissent quand la vie, l'action communicative, la culture
égalitaire sont bloquées? Parler des sciences russes
et chercher les fines différences avec celles des pays concurrents
est une chose, réaliser la disparité entre les acquis
de quelques élites et des masses[2],
en est une autre. De notre point de vue, l'intérêt
réside dans le développement de cette disparité
et dans les attitudes envers elle[3]. Une spécificité de la Russie pourrait se manifester
sous cet aspect. Les scientifiques russes se distinguaient peu de
leurs collègues étrangers dans les mêmes disciplines.
En revanche, les attitudes, le statut et les perspectives des 'gens'
restaient assez différents dans ce pays où, à
un moment historique: notamment le niveau d´éducation
d'une cuisinière devait égaliser celui du chef d'Etat.
Toutes les cultures ont leurs disproportions mais celle de la Russie
en est marquée outre mesure: diverses autres spécificités
russes paraissent d'une importance secondaire ou naissent du refus
de reconnaître la spécificité principale. Un
historien de la culture, russe émigré, écrivait
en 1929:
"Toutefois dans une partie considérable de la
société russe, on voit dominer encore des préjugés
et des malentendus qui sont toujours fort populaires. C'est avant
tout, l'habitude d'expliquer les particularités de la vie
spirituelle russe par celles de l'esprit national, par le caractère
même du peuple russe. "Mais", dit M. Paul Milioukov, "n'est-ce
pas expliquer une quantité inconnue par une autre quantité
inconnue?" Le "caractère national" lui-même est une
conséquence de la vie historique d'un peuple, et ne peut
servir à l'expliquer qu'une fois formé et achevé.
De cette façon, avant d'expliquer l'histoire de la culture
russe par le caractère national, il aurait fallu expliquer
le caractère national par l'histoire de la culture. En outre,
la définition du caractère national, ou de ce qu'on
pourrait considérer comme tel, est en elle-même fort
discutable."[4]
N'empêche que par ailleurs le texte de cet auteur témoigne
d'une histoire de la culture également fort discutable.
'L'occidentaliste' Miliukov a voulu montrer (en 1903) que l'Etat,
contraint par une sorte de 'lutte pour l'existence' s'était
donné un caractère 'russe' d'Etat de garnison et le
'marxiste' Georges Plekhanov en est tombé d'accord.[5]
Où donc et comment s'organisait la société civile?
Quelle rôle jouait l'intelligentsia? Les réponses divergeaient
entre occidentalistes et slavophiles, entre 'Khlopomanes' ('maniaques
de la paysannerie'), marxistes orthodoxes et révisionnistes.
Aujourd'hui, en 1994, dans une Russie une fois de plus 'en reconstruction',
les confusions historiques ne manquent pas et la mystification bat
son plein.
"Il est probable que l'éros russe restera aussi
énigmatique, que l'âme russe l'est restée pour
tous les peuples occidentaux"
écrit en 1992 l'éditeur d'une collection de textes
littéraires de l'Age d'argent[6]. L'époque de 1905 à 1917 se prête facilement
aux projections.
"L'histoire de la Russie n'a pas connu de période
aussi favorable à l'individualité que l'Age d'argent.
La période finale de Petersbourg se distingue vraiment par
sa production de génies - dans les arts et les sciences",
constate Aleksandr Panchenko (né en 1937) en 1990[7].
Pour ce même auteur les lignes de Valerii Briusov -
"Notre réalité - ne vois pas / notre
siècle - ne connais pas / ma patrie je ne cherche pas / mon
amour, mon idéal c'est l'humanité" -
reflètent l'égocentrisme de cette période
et anticipent le schisme entre peuple (narod) et société
(obshchestvo). D'après l'auteur, ce schisme exprimant
une vue du monde en noir et blanc, provoqua une guerre qui obligatoirement
devait mal se terminer.
"Les paysans, quand ils s'en sont pris à la
propriété seigneuriale n'ont pas brûlé
les bâtiments, ils ont brûlé ce qui appartient
à la culture seigneuriale, les livres, les tableaux, les
notes de musique. C'était un acte vraiment religieux. Ils
ne comprenaient pas, que dans une telle guerre - blanc contre noir,
bon contre mauvais - il n'y aurait ni gagnants ni perdants, seulement
des survivants. Aujourd'hui, il nous reste seulement la culture
de la société, que nous n'avons qu'à accepter
tant bien que mal; le retour à cette culture fut inévitable,
cela n'a été qu'une question de temps"[8].
Ainsi Panchenko termine un dialogue avec l'historien-penseur Lev
Gumilev (né en 1912), qui prône une idéologie
"ethnologique" de l'histoire en repartant du concept du peuple.
Quand en 1957, aux éditions de l'Académie des sciences,
des spécialistes-historiens sous la direction de N.A. Figurovski
publient l'Histoire des sciences en Russie, ils sacrifient
d'abord, comme leurs collègues ailleurs, à un culte
monumental de la personnalité, à peine modifié
à la soviétique[9]. En
1964, dans sa réponse à Franco Venturi, N.M Druzhinin
souligne la quantité de biographies régulièrement
parues dans la collection 'zhisn' zamechatel'nikh liudei' ('La vie
des gens illustres'), mais il ne perd pas son temps à s'apesantir
sur les raisons d'une telle production[10].
Autre exemple de cette littérature, le Liudi russkoi nauki
(Les gens de la science russe), dirigé par
I.V. Kuznetsov à la maison d'édition de l'Etat pour
la littérature mathématique et physique, en 1961. L'Histoire
de la physique par Boris Ivanovich Spasskii, publiée par
les éditions de l'université de Moscou en 1964 suit
un objectif plus sobre, pour autant peu historique, celui d'une présentation
des pensées théoriques et de leurs expressions mathématiques
dans le cadre d'une discipline. Enfin la Termodinamika i istoriia
ee razvitiia, de A.C. Iastrzhembskii (1966, Izdatel'stvo 'Energia',
Moscou-Leningrad) se distingue par une présentation des
manuels didactiques de l'époque, augmentée des données
biographiques de 41 chercheurs et ingénieurs (dont quelques
uns pour la période qui nous concerne) de tous les pays, portant
pour la moitíé des noms russes (à partir de Mikhail
Vassil'evich Lomonosov). Aucune citation de Marx, Engels, Lénine,
tandis qu'habituellement, les auteurs surprennent les néophytes
de la culture soviétique par leurs excursions littéraires
- plus ou moins motivées - vers les oeuvres "canoniques" du
marxisme-léninisme. Cela souligne effectivement le choix d'une
approche très peu marxiste. Rappelons ici, que l'horizon du
matériel écrit, publié ne coïncide pas nécessairement
avec celui des échanges oraux. Alessandro Mongili, ayant été
observateur étranger à l'IIET, confirme le clivage entre
production publiée, formelle et activité orale, informelle
dans cette institution centrale[11].
Les questions de principes soulevées par la révolution,
sur le rapport entre scientifiques et société, sur l'intégration
des institutions et du travail scientifiques dans une culture démocratique,
furent abandonnées. Les récits des années dramatiques
ont été particulièrement stylisés sous
le paradigme patriotique et progressiste de l'histoire des sciences[12].
Aujourdhui, l'intérêt pour les années vingt s'est
renouvelé. Pour l'instant, les recherches se sont concentrés
sur la répression et le non-respect des droits de l'homme[13]. Les ombres de l'époque risquent d'obscurcir la question
d'une culture démocratique en sciences et techniques. Les études
des voies qui mènent à la dictature n'éclaircissent
pas toujours les chemins qui nous en éloignent.
Si la problématique était bien abandonnée par
les historiens des sciences, elle n'était pourtant pas complètement
absente en URSS. Les ocherki (esquisses) et le roman sociologique
n'ont pas trouvé - me semble-t-il -, leur équivalent
á l'ouest. Ces genres littéraires d'un impact relativement
large traitaient bel et bien des ingénieurs et des scientifiques,
de leurs fonctions et de leurs tâches; avec légéreté,
certes, souvent, mais pas toujours[14]. Leur parution est pourtant postérieure
à la période, qui nous intéresse ici.
[1]Voir Jutta Scherrer, "Le marxisme,
cette algèbre de la révolution...", Préface
dans Georges Plekhanov, Histoire de la pensée sociale
russe, Paris, (IES) 1984
[2]Faut-il rappeler qu'au moment de
la guerre de Crimée, moins de 20% des 200 mille réservistes
appelés savaient lire? (Jeffrey Brooks, op.cit., p.19) Et qu'en
1914, dans la partie européenne de la Russie, seulement 60%
des enfants de 8-11ans étaient scolarisés. (Ben Eklof,
Russian Peasant Schools: Officialdom, Village Culture, and Popular
Pedagogy, 1861-1914, Berkeley Cal Univ. Press, 1986). La qualité
du programme scolaire, en l'occurence peu conformiste, compte pour
beaucoup: "The existence, at least on paper - of a child centered
classroom in a coercive, hierarchical, authoritarian society is a
major paradox. In the jargon of historians of education, schools did
not replicate society: this would suggest that they played a major
role in transforming it." (Ben Eklof, Worlds in Conflict, Slav.Rev.
1989, p.795)
[3]Réalité ou trompe-l'oeil,
une observation d'emblée s'impose: pour des raisons géographiques
et historiques, les pays industrialisés comme l´Angleterre,
la France, les Etats Unis et l´Allemagne ont pu mettre de la
distance entre leurs périphéries et les métropoles
tandis que l'URSS a choisi d'intégrer la pauvreté et
le sous-développement.
[4]G.-K. Loukomski, Les Russes,
Paris (Rieder) 1929, p.11
[5]Voir Jutta Scherrer, loc.cit., p.23
[6]Tovarishchestvo Serebrjanie bor
éds., Eros, Moscou 1992, p.5, (préface)
[7]Lev Gumilev, Aleksandr Panchenko,
Chtoby svecha ne poglasla; dialog, Leningrad (Sovjetskij pisatel')
1990, p.121
[8]Ibid., p.123
[9]Istoriia estestvoznaniia v Rossii,
par rapport à notre sujet voir le volume 2, Fisiko-matematicheskie
i khimicheskie nauki (vtoraia polovina XIX-natchala XX veka), Moskou
(Izdatel'stvo Akademii nauk SSSR) 1960
[10]Voir N.M Druzhinin, "Réponse
à Franco Venturi", dans: Franco Venturi, Historiens du XX
siècle, Genève 1966 et (Istoriia SSSR 1961 ou 1962
(comm. pers. de B.S. Kaganovich)
[11]Alessandro Mongili, Sociologues
et sociologie des sciences en URSS. Le cas de L'IIET, Thèse,
Paris EHESS/MSH, 1993
[12]Voir par exemple: I.S. Kudriatsev,
"Razvitie sovetskoi istorii fiziki", Vopr. ist. estestvoznaniia
i tekhniki no 3/4 1971, p.31
[13]Voir M.G.Iarushevskii éd.,
Repressirovanaia nauka, Leningrad (Nauka)1991
[14]Je pense surtout à deux
auteurs, dont les finalités me semblent bien différentes:
Danil Granin pour le roman sociologique, qui pose le problème
du statut du spécialiste, de son autonomie relative dans la
société soviétique, et Danil Danin, qui dans
ses écrits biographiques me semble revendiquer un idéal
de chercheur humaniste, transcendant la société au nom
de la science.
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