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  Histoire et Cultures de l'Europe de l'Est @ aleph99

 

Les sections du texte:

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CHEE | CHAL | ETUSCI | EQUIPE

 

Incursion dans la spécificité culturelle russe. Le débat à l'époque, autour du développement original, du quelque chose "russe", de samobytnyi, entre slavophiles et occidentalistes[1] n'a-t-il pas été l'une de ses rationalisations collectives qui surgissent quand la vie, l'action communicative, la culture égalitaire sont bloquées? Parler des sciences russes et chercher les fines différences avec celles des pays concurrents est une chose, réaliser la disparité entre les acquis de quelques élites et des masses[2], en est une autre. De notre point de vue, l'intérêt réside dans le développement de cette disparité et dans les attitudes envers elle[3]. Une spécificité de la Russie pourrait se manifester sous cet aspect. Les scientifiques russes se distinguaient peu de leurs collègues étrangers dans les mêmes disciplines. En revanche, les attitudes, le statut et les perspectives des 'gens' restaient assez différents dans ce pays où, à un moment historique: notamment le niveau d´éducation d'une cuisinière devait égaliser celui du chef d'Etat. Toutes les cultures ont leurs disproportions mais celle de la Russie en est marquée outre mesure: diverses autres spécificités russes paraissent d'une importance secondaire ou naissent du refus de reconnaître la spécificité principale. Un historien de la culture, russe émigré, écrivait en 1929:

"Toutefois dans une partie considérable de la société russe, on voit dominer encore des préjugés et des malentendus qui sont toujours fort populaires. C'est avant tout, l'habitude d'expliquer les particularités de la vie spirituelle russe par celles de l'esprit national, par le caractère même du peuple russe. "Mais", dit M. Paul Milioukov, "n'est-ce pas expliquer une quantité inconnue par une autre quantité inconnue?" Le "caractère national" lui-même est une conséquence de la vie historique d'un peuple, et ne peut servir à l'expliquer qu'une fois formé et achevé. De cette façon, avant d'expliquer l'histoire de la culture russe par le caractère national, il aurait fallu expliquer le caractère national par l'histoire de la culture. En outre, la définition du caractère national, ou de ce qu'on pourrait considérer comme tel, est en elle-même fort discutable."[4]

N'empêche que par ailleurs le texte de cet auteur témoigne d'une histoire de la culture également fort discutable.

'L'occidentaliste' Miliukov a voulu montrer (en 1903) que l'Etat, contraint par une sorte de 'lutte pour l'existence' s'était donné un caractère 'russe' d'Etat de garnison et le 'marxiste' Georges Plekhanov en est tombé d'accord.[5] Où donc et comment s'organisait la société civile? Quelle rôle jouait l'intelligentsia? Les réponses divergeaient entre occidentalistes et slavophiles, entre 'Khlopomanes' ('maniaques de la paysannerie'), marxistes orthodoxes et révisionnistes.

Aujourd'hui, en 1994, dans une Russie une fois de plus 'en reconstruction', les confusions historiques ne manquent pas et la mystification bat son plein.

"Il est probable que l'éros russe restera aussi énigmatique, que l'âme russe l'est restée pour tous les peuples occidentaux"

écrit en 1992 l'éditeur d'une collection de textes littéraires de l'Age d'argent[6]. L'époque de 1905 à 1917 se prête facilement aux projections.

"L'histoire de la Russie n'a pas connu de période aussi favorable à l'individualité que l'Age d'argent. La période finale de Petersbourg se distingue vraiment par sa production de génies - dans les arts et les sciences",

constate Aleksandr Panchenko (né en 1937) en 1990[7]. Pour ce même auteur les lignes de Valerii Briusov -

"Notre réalité - ne vois pas / notre siècle - ne connais pas / ma patrie je ne cherche pas / mon amour, mon idéal c'est l'humanité" -

reflètent l'égocentrisme de cette période et anticipent le schisme entre peuple (narod) et société (obshchestvo). D'après l'auteur, ce schisme exprimant une vue du monde en noir et blanc, provoqua une guerre qui obligatoirement devait mal se terminer.

"Les paysans, quand ils s'en sont pris à la propriété seigneuriale n'ont pas brûlé les bâtiments, ils ont brûlé ce qui appartient à la culture seigneuriale, les livres, les tableaux, les notes de musique. C'était un acte vraiment religieux. Ils ne comprenaient pas, que dans une telle guerre - blanc contre noir, bon contre mauvais - il n'y aurait ni gagnants ni perdants, seulement des survivants. Aujourd'hui, il nous reste seulement la culture de la société, que nous n'avons qu'à accepter tant bien que mal; le retour à cette culture fut inévitable, cela n'a été qu'une question de temps"[8].

Ainsi Panchenko termine un dialogue avec l'historien-penseur Lev Gumilev (né en 1912), qui prône une idéologie "ethnologique" de l'histoire en repartant du concept du peuple.

Quand en 1957, aux éditions de l'Académie des sciences, des spécialistes-historiens sous la direction de N.A. Figurovski publient l'Histoire des sciences en Russie, ils sacrifient d'abord, comme leurs collègues ailleurs, à un culte monumental de la personnalité, à peine modifié à la soviétique[9]. En 1964, dans sa réponse à Franco Venturi, N.M Druzhinin souligne la quantité de biographies régulièrement parues dans la collection 'zhisn' zamechatel'nikh liudei' ('La vie des gens illustres'), mais il ne perd pas son temps à s'apesantir sur les raisons d'une telle production[10]. Autre exemple de cette littérature, le Liudi russkoi nauki (Les gens de la science russe), dirigé par I.V. Kuznetsov à la maison d'édition de l'Etat pour la littérature mathématique et physique, en 1961. L'Histoire de la physique par Boris Ivanovich Spasskii, publiée par les éditions de l'université de Moscou en 1964 suit un objectif plus sobre, pour autant peu historique, celui d'une présentation des pensées théoriques et de leurs expressions mathématiques dans le cadre d'une discipline. Enfin la Termodinamika i istoriia ee razvitiia, de A.C. Iastrzhembskii (1966, Izdatel'stvo 'Energia', Moscou-Leningrad) se distingue par une présentation des manuels didactiques de l'époque, augmentée des données biographiques de 41 chercheurs et ingénieurs (dont quelques uns pour la période qui nous concerne) de tous les pays, portant pour la moitíé des noms russes (à partir de Mikhail Vassil'evich Lomonosov). Aucune citation de Marx, Engels, Lénine, tandis qu'habituellement, les auteurs surprennent les néophytes de la culture soviétique par leurs excursions littéraires - plus ou moins motivées - vers les oeuvres "canoniques" du marxisme-léninisme. Cela souligne effectivement le choix d'une approche très peu marxiste. Rappelons ici, que l'horizon du matériel écrit, publié ne coïncide pas nécessairement avec celui des échanges oraux. Alessandro Mongili, ayant été observateur étranger à l'IIET, confirme le clivage entre production publiée, formelle et activité orale, informelle dans cette institution centrale[11].

Les questions de principes soulevées par la révolution, sur le rapport entre scientifiques et société, sur l'intégration des institutions et du travail scientifiques dans une culture démocratique, furent abandonnées. Les récits des années dramatiques ont été particulièrement stylisés sous le paradigme patriotique et progressiste de l'histoire des sciences[12]. Aujourdhui, l'intérêt pour les années vingt s'est renouvelé. Pour l'instant, les recherches se sont concentrés sur la répression et le non-respect des droits de l'homme[13]. Les ombres de l'époque risquent d'obscurcir la question d'une culture démocratique en sciences et techniques. Les études des voies qui mènent à la dictature n'éclaircissent pas toujours les chemins qui nous en éloignent.

Si la problématique était bien abandonnée par les historiens des sciences, elle n'était pourtant pas complètement absente en URSS. Les ocherki (esquisses) et le roman sociologique n'ont pas trouvé - me semble-t-il -, leur équivalent á l'ouest. Ces genres littéraires d'un impact relativement large traitaient bel et bien des ingénieurs et des scientifiques, de leurs fonctions et de leurs tâches; avec légéreté, certes, souvent, mais pas toujours[14]. Leur parution est pourtant postérieure à la période, qui nous intéresse ici.


[1]Voir Jutta Scherrer, "Le marxisme, cette algèbre de la révolution...", Préface dans Georges Plekhanov, Histoire de la pensée sociale russe, Paris, (IES) 1984

[2]Faut-il rappeler qu'au moment de la guerre de Crimée, moins de 20% des 200 mille réservistes appelés savaient lire? (Jeffrey Brooks, op.cit., p.19) Et qu'en 1914, dans la partie européenne de la Russie, seulement 60% des enfants de 8-11ans étaient scolarisés. (Ben Eklof, Russian Peasant Schools: Officialdom, Village Culture, and Popular Pedagogy, 1861-1914, Berkeley Cal Univ. Press, 1986). La qualité du programme scolaire, en l'occurence peu conformiste, compte pour beaucoup: "The existence, at least on paper - of a child centered classroom in a coercive, hierarchical, authoritarian society is a major paradox. In the jargon of historians of education, schools did not replicate society: this would suggest that they played a major role in transforming it." (Ben Eklof, Worlds in Conflict, Slav.Rev. 1989, p.795)

[3]Réalité ou trompe-l'oeil, une observation d'emblée s'impose: pour des raisons géographiques et historiques, les pays industrialisés comme l´Angleterre, la France, les Etats Unis et l´Allemagne ont pu mettre de la distance entre leurs périphéries et les métropoles tandis que l'URSS a choisi d'intégrer la pauvreté et le sous-développement.

[4]G.-K. Loukomski, Les Russes, Paris (Rieder) 1929, p.11

[5]Voir Jutta Scherrer, loc.cit., p.23

[6]Tovarishchestvo Serebrjanie bor éds., Eros, Moscou 1992, p.5, (préface)

[7]Lev Gumilev, Aleksandr Panchenko, Chtoby svecha ne poglasla; dialog, Leningrad (Sovjetskij pisatel') 1990, p.121

[8]Ibid., p.123

[9]Istoriia estestvoznaniia v Rossii, par rapport à notre sujet voir le volume 2, Fisiko-matematicheskie i khimicheskie nauki (vtoraia polovina XIX-natchala XX veka), Moskou (Izdatel'stvo Akademii nauk SSSR) 1960

[10]Voir N.M Druzhinin, "Réponse à Franco Venturi", dans: Franco Venturi, Historiens du XX siècle, Genève 1966 et (Istoriia SSSR 1961 ou 1962 (comm. pers. de B.S. Kaganovich)

[11]Alessandro Mongili, Sociologues et sociologie des sciences en URSS. Le cas de L'IIET, Thèse, Paris EHESS/MSH, 1993

[12]Voir par exemple: I.S. Kudriatsev, "Razvitie sovetskoi istorii fiziki", Vopr. ist. estestvoznaniia i tekhniki no 3/4 1971, p.31

[13]Voir M.G.Iarushevskii éd., Repressirovanaia nauka, Leningrad (Nauka)1991

[14]Je pense surtout à deux auteurs, dont les finalités me semblent bien différentes: Danil Granin pour le roman sociologique, qui pose le problème du statut du spécialiste, de son autonomie relative dans la société soviétique, et Danil Danin, qui dans ses écrits biographiques me semble revendiquer un idéal de chercheur humaniste, transcendant la société au nom de la science.

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