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L'ameublement de la conscience sauvage. L'évolution
scientifico-technique et l'évolution sociale restent divergeantes,
d'où l'actualité d'un modèle démocratique,
d'une Techno-Science bien négociée à la place
d'une qui s'impose. Adorno, jadis, dénoncait la résistance
au savoir pratique et révolutionnaire, comme l'évolution
d'une conscience sauvage[1].
Sauvage, parce que la collectivité se laisse fatalement gagner
par un progrès abstrait ou particulier et se passe
du contrôle social (il convient de rajouter 'et écologique').
Chaque fois qu'une nouvelle vague de modernisation fut à l'ordre
du jour, le problème de son encadrement s'est posé et
des forces sociales à intérêts contradictoires
ont été mobilisées. Le projet de l'émancipation
n'avançait guère. L'utopie fut récupérée.
Nous nous proposons de suivre les circonstances qui ont accompagné
l'innovation, des années 1880 aux années 1930, à
travers deux révolutions. Malgré des moments de lucidité,
malgré des individus éclairés, la collectivité
a bien voulu 'meubler' la conscience sauvage. Des 'élites'
n'ont pas cessé d'administrer un savoir scientifique ou technique
peu démocratique. Telle est la triste conclusion.
Nous voudrions porter l'attention non seulement aux sciences et techniques,
mais aussi aux ressources humaines et aux 'infrastructures' qui permettent
leur développement; aux efforts des élites de se reproduire,
ainsi qu'aux structures et développements de la collectivité
qui génèrent et stabilisent les élites. D'une
part, une 'acculturation' des 'masses' permet la reproduction des
sciences et des techniques, de l'autre, la culture des masses les
empêche de sortir l'innovation scientifique et le progrès
technique de l'impasse de la reproduction circulaire. En Russie comme
ailleurs? Ou un peu plus?
Une première partie, intitulée 'La mise en place du
progrès technique' traite de la période précédant
la révolution de 1917, une deuxième porte le titre 'Le
statut des sciences et des techniques remis en question' et traite
de la période révolutionnaire, jusqu'à ce que
la nouvelle synthèse du progressisme stalinien s'installe.
A l'époque, la ségrégation et la disparité
culturelles correspondaient à une situation de dépendance:
"C'était le capitalisme international dans son
ensemble qui faisait de la Russie, á forcer un peu les termes,
une sorte de colonie économique."[2]
Il sera question de trois champs de lutte pour la modernisation,
de 'trois piliers de la sémiotisation': imprimé, vulgarisation
et 'encyclopédisme'. Un seul exemple permet d'appréhender
la situation: l'encyclopédie de Brokgaus-Efron fut vendue
à 40 mille exemplaires pour une population de 100 millions
d'habitants, tandis qu'en Allemagne, à la même époque,
une entreprise comparable, le Meyers, était diffusé
à 200 mille pour une population de 60 millions de personnes.
La pédologie et la chimie sont évoquées en paradigmes
du début de l'industrialisation. La sociobiographie de l'aristocrate-médecin-socialiste
ukrainien Serge Podolinsky illustre un programme alternatif de sémiotisation
qui n'a pas été développée tandis que
la vie et l'oeuvre de Vladimir Vernadskii (né treize ans après
Podolinsky) représentent le modèle typique, ambigu d'une
intégration culturelle des sciences et du progrès.
L'effet de la révolution peut s'appréhender par ´trois
étappes de sémiotisation' reflétées à
leur tour dans une revue de la Belle époque, le périodique
du Proletkult et deux revues de la phase de la Nouvelle
politique économique. Une dernière tentative d'encadrement
révolutionnaire du progressisme au sein du Parti (celle des
'déboriniens'), culmina dans une victoire à la
Pyrrhus en 1929 avant de succomber à l'accusation 'd'idéalisme'.
La longue vie de Vladimir Vernadskii, représente le cas particulier
d'un homme privilégié et coopté par le pouvoir
en place et semble suivre le pas de la conscience sauvage.
Enfin, Boris Mikhailovich Gessen représente le révolutionnaire
(le seul connu à l'Ouest comme théoricien en la matière),
engagé par moments dans une reconstruction critique des 'forces
productives', - avant d'être arrêté pour trahison
et fusillé, comme tant d'autres avant et après lui.
Vernadskii et Gessen partageaient une sémiotisation de l'histoire
du progrès à la manière de l'idéologie
révolutionnaire; leurs objectifs n'en étaient pas moins
diamétralement opposés. Alimenter, á la façon
de Vernadskii, les fantasmes pour une vie meilleure l'emporta sur
une attitude critique envers les 'forces productives' comme on la
rencontre, in statu nascendi, chez Gessen. La Russie a échappé,
pour reprendre les termes de la citation plus haut, à un destin
de 'colonie économique du capitalisme international'.
Mais en Russie, et pas moins qu'ailleurs, le progrès imposé
a dominé le progrès négocié.
Devant cette histoire, l'essor de la science soviétique qui
commence avec la physique des années trente et pour le grand
public fini par culminer dans les secteurs nucléaires et cosmonautiques,
se laisse attribuer à la déception des acteurs, à
l'abandon de la problématique politique et au retrait sur soi
des scientifiques, plutôt qu'à l'élan et aux idéaux
révolutionnaires.
[1]Cf. l'allemand 'verwildertes
Bewußtsein'.
[2]Roger Portal, La Russie de 1894
à 1914, Paris (C.D.U.) 1955, p.34
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