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  Histoire et Cultures de l'Europe de l'Est @ aleph99

 

Les sections du texte:

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III:

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IV

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L'ameublement de la conscience sauvage. L'évolution scientifico-technique et l'évolution sociale restent divergeantes, d'où l'actualité d'un modèle démocratique, d'une Techno-Science bien négociée à la place d'une qui s'impose. Adorno, jadis, dénoncait la résistance au savoir pratique et révolutionnaire, comme l'évolution d'une conscience sauvage[1]. Sauvage, parce que la collectivité se laisse fatalement gagner par un progrès abstrait ou particulier et se passe du contrôle social (il convient de rajouter 'et écologique').

Chaque fois qu'une nouvelle vague de modernisation fut à l'ordre du jour, le problème de son encadrement s'est posé et des forces sociales à intérêts contradictoires ont été mobilisées. Le projet de l'émancipation n'avançait guère. L'utopie fut récupérée. Nous nous proposons de suivre les circonstances qui ont accompagné l'innovation, des années 1880 aux années 1930, à travers deux révolutions. Malgré des moments de lucidité, malgré des individus éclairés, la collectivité a bien voulu 'meubler' la conscience sauvage. Des 'élites' n'ont pas cessé d'administrer un savoir scientifique ou technique peu démocratique. Telle est la triste conclusion.

Nous voudrions porter l'attention non seulement aux sciences et techniques, mais aussi aux ressources humaines et aux 'infrastructures' qui permettent leur développement; aux efforts des élites de se reproduire, ainsi qu'aux structures et développements de la collectivité qui génèrent et stabilisent les élites. D'une part, une 'acculturation' des 'masses' permet la reproduction des sciences et des techniques, de l'autre, la culture des masses les empêche de sortir l'innovation scientifique et le progrès technique de l'impasse de la reproduction circulaire. En Russie comme ailleurs? Ou un peu plus?

Une première partie, intitulée 'La mise en place du progrès technique' traite de la période précédant la révolution de 1917, une deuxième porte le titre 'Le statut des sciences et des techniques remis en question' et traite de la période révolutionnaire, jusqu'à ce que la nouvelle synthèse du progressisme stalinien s'installe.

A l'époque, la ségrégation et la disparité culturelles correspondaient à une situation de dépendance:

"C'était le capitalisme international dans son ensemble qui faisait de la Russie, á forcer un peu les termes, une sorte de colonie économique."[2]

Il sera question de trois champs de lutte pour la modernisation, de 'trois piliers de la sémiotisation': imprimé, vulgarisation et 'encyclopédisme'. Un seul exemple permet d'appréhender la situation: l'encyclopédie de Brokgaus-Efron fut vendue à 40 mille exemplaires pour une population de 100 millions d'habitants, tandis qu'en Allemagne, à la même époque, une entreprise comparable, le Meyers, était diffusé à 200 mille pour une population de 60 millions de personnes.

La pédologie et la chimie sont évoquées en paradigmes du début de l'industrialisation. La sociobiographie de l'aristocrate-médecin-socialiste ukrainien Serge Podolinsky illustre un programme alternatif de sémiotisation qui n'a pas été développée tandis que la vie et l'oeuvre de Vladimir Vernadskii (né treize ans après Podolinsky) représentent le modèle typique, ambigu d'une intégration culturelle des sciences et du progrès.

L'effet de la révolution peut s'appréhender par ´trois étappes de sémiotisation' reflétées à leur tour dans une revue de la Belle époque, le périodique du Proletkult et deux revues de la phase de la Nouvelle politique économique. Une dernière tentative d'encadrement révolutionnaire du progressisme au sein du Parti (celle des 'déboriniens'), culmina dans une victoire à la Pyrrhus en 1929 avant de succomber à l'accusation 'd'idéalisme'. La longue vie de Vladimir Vernadskii, représente le cas particulier d'un homme privilégié et coopté par le pouvoir en place et semble suivre le pas de la conscience sauvage. Enfin, Boris Mikhailovich Gessen représente le révolutionnaire (le seul connu à l'Ouest comme théoricien en la matière), engagé par moments dans une reconstruction critique des 'forces productives', - avant d'être arrêté pour trahison et fusillé, comme tant d'autres avant et après lui.

Vernadskii et Gessen partageaient une sémiotisation de l'histoire du progrès à la manière de l'idéologie révolutionnaire; leurs objectifs n'en étaient pas moins diamétralement opposés. Alimenter, á la façon de Vernadskii, les fantasmes pour une vie meilleure l'emporta sur une attitude critique envers les 'forces productives' comme on la rencontre, in statu nascendi, chez Gessen. La Russie a échappé, pour reprendre les termes de la citation plus haut, à un destin de 'colonie économique du capitalisme international'. Mais en Russie, et pas moins qu'ailleurs, le progrès imposé a dominé le progrès négocié.

Devant cette histoire, l'essor de la science soviétique qui commence avec la physique des années trente et pour le grand public fini par culminer dans les secteurs nucléaires et cosmonautiques, se laisse attribuer à la déception des acteurs, à l'abandon de la problématique politique et au retrait sur soi des scientifiques, plutôt qu'à l'élan et aux idéaux révolutionnaires.


[1]Cf. l'allemand 'verwildertes Bewußtsein'.

[2]Roger Portal, La Russie de 1894 à 1914, Paris (C.D.U.) 1955, p.34

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