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  Histoire et Cultures de l'Europe de l'Est @ aleph99

 

Les sections du texte:

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La mise en place du progrès technique.

Cadres et formation. L'industrialisation arrivait par l'industrie lourde, par la machine à vapeur, par la construction de chemins de fer et de ponts en fonte. L'empire russe avait sa fonderie et depuis la construction de la première ligne de chemin de fer (Petersbourg-Moscou) en 1842, son usine de locomotives et de wagons - la fameuse usine Alexandrov à Petersbourg, plus tard pépinière de la révolution (avec l'usine Putilov à Ekateringof, datant de 1801, dont elle partageait les origines de fabrication de canons) et nommée "Proletarski zavod" dès 1923.[1] L'Etat possédait et dirigeait ce secteur de l'industrie. Une société technique russe (Russkoe tekhnicheskoe obshchestvo RTO) date de 1866, une section électrotechnique fut fondée en 1879, la section des chemins de fer en 1881[2].

La science russe était organisée selon le modèle français du premier empire[3]. L'administration tsariste sévissait sur l'éducation des élites du pays à une époque où sciences et industries débutaient en mariage. Pendant la deuxième moitié du 19ème siècle, les institutions allemandes gagnèrent une réputation d'exemplarité. Surtout, depuis qu'en Allemagne la fabrication des couleurs synthétiques était devenue une branche-clef de l'industrialisation. Le statut universitaire de 1863 (dit du ministre Golovin) représenta un pas vers une plus grande autonomie de l'éducation supérieure. La rigidité du ministère Tolstoi provoqua, en partie au moins, les grands troubles universitaires de 1874, où les étudiants réclamaient le droit d'association, la publicité des cours, l'admission des femmes. 10 ans plus tard la loi de 1884 envisagea un contrôle plus strict des universités et de la sélection des étudiants par un système de rétributions et de bourses. Elle prescrivit que, comme en Allemagne, les professeurs soient nommés par le ministre (et le recteur par le tsar lui-même). La liberté de réunion fut interdite aux étudiants et la discipline controlée par un inspecteur et sa garde d'auxiliaires. Comme en Allemagne encore, les étudiants payaient une rétribution aux professeurs dont ils suivaient les cours. Ceux-ci recevaient un traitement annuel fixe de 3000 roubles - de 4500 roubles à Tomsk, où l'université nouvelle, fondée en 1889, recrutait plus difficilement son personnel. En 1888, sur 5705 étudiants, 4678 recevaient une subvention, d'une manière ou de l'autre[4]. Résultat de la loi de 1884: les études deviennent plus sérieuses, plus fonctionnelles pour la formation de bons spécialistes. En outre, - un rapporteur de l'époque nous le rapelle:

"Comme les titres universitaires ne sont pas exigés pour arriver aux fonctions d'Etat, les familles nobles préfèrent envoyer leurs fils aux écoles privilégiées qui dépendent de certains ministères, notamment de celui de la Guerre. Sous le rapport de l'enseignement ce ministère forme comme un monde à part; ses écoles présentent un système complet par elles mêmes. L'enseignement supérieur y est représenté par des académies militaires (d'état-major, de médecine et de chirurgie, de droit militaire). Puis viennent les Ecoles du génie et de l'artillerie..."[5]

Parmi les autres institutions qui dépendaient directement d'un ministère, l'institut des communications produisit entre 1865 et 1900, 2487 puteitsi; celui des mines entre 1866 et 1900, 1069 ingénieurs et l'institut technologique de Petersbourg 2924 spécialistes pendant la même période. L'augmentation de la demande pendant les années 90 aboutit à une multiplication des écoles techniques: à celles de Moscou (1869) et de Kharkov (1885) s'en ajoutèrent d'autres à Riga , à Kiev et à Varsovie, à Tomsk, à Petersbourg, à Ekaterinoslav[6].

Avec la réforme universitaire de 1884 l'Etat remet au pas la formation scientifique. La Russie est passée, en 1880, par sa première phase d'investissements industriels d'une certaine envergure[7]: en témoigne la montée rapide du nombre de banques commerciales pendant les années 70[8]. Jusqu'au "roll back" de 1889 la juridiction de base, civile et pénale, selon la loi de 1864 est assurée par les juges de paix (mirovye soudi), des magistrats électifs choisis parmi les notables du ressort, élus pour trois ans par le conseil du district (uezdnoe sobranie) ou par le zemstvo de province (gubernskoe zemskoe sobranie). Ils appartiennent à la 5e classe du chin (conseillers d'Etat au rang de colonel), doivent posséder une fortune précisée par la loi et reçoivent un traitement de 1500 à 2200 roubles auquel ils peuvent renoncer contre certains privilèges. Ils ont une compétence fort étendue. Au civil ils connaissent de toutes les affaires jusqu'à concurrence de 500 roubles. Le code général est celui de 1835, prescrit par les quinze gros volumes du Svod zakonov, mais plusieurs territoires comme la Pologne, les provinces baltes, la Finlande ont gardé leurs propres règlements. S'y rajoutent les "lois" sous forme russe, les décrets du souverain.[9]

La crise politique qui suit la première vague de modernisation s'étend de la fin de la guerre serbo-turque en 1878 jusqu'au régicide de 1881 et au delà. Le nouveau régime s'annonce par des pogroms dans le sud, d'abord à Elizavetgrad lors de pessah 1881[10]. L'enthousiasme pratique et théorique, pour l'éducation du narod dans les campagnes, déclanché grâce aux nouvelles écoles "laïques" des zemstvo (11000 des 22600 écoles crées sous Alexandre II)[11] ou avec les travaux et l'influence de Nikolai A. Korf[12] (1834-1883), ou ceux de Pavel Korsakov[13] change de cap; la répression politique du régime d'Alexandre III nourrit un sectarisme radical aussi bien religieux que politique. En même temps le capital lance les chemins de fer et l'industrie lourde; le nombre de travailleurs industriels monte à 1,4 Millions en 1886[14]; la population s'accroît de 1,37% par an, de 63 millions en 1867 à 92 millions en 1896.[15] Norman Naimark a souligné la complexité et la rapidité du développement de la Russie entre 1881 et 1894.[16] Nikolai Khristianovich Bunge (1823-1895) fut ministre des Finances de 1881 à 1886. Il préconisa et réalisa l'abolition de la capitation, la baisse des impôts directs et une réforme des impôts fonciers. La discussion autour des impôts indirects (alumettes, tabac, sucre, alcool, kérosène à partir de 1888), considérés comme peu sociaux,[17] se prolongea. Bunge favorisa la taxation directe, sur le revenu. L'impôt sur le sel fut aboli en 1881; un impôt sur les profits des capitaux fut introduit en 1885. Les revenus de l'Etat qui montèrent de 205% entre 1860 et 1900 restèrent inchangés de 1881 à 1886. Bunge est considéré comme "l'ami des paysans".[18] D'après Peter Gatrell[19] il était un "chinovnik" peu ordinaire, voire marginal, qui au delà de ses propres activités exerça une grande influence sur Sergei Iulevich Witte (1840-1915). Commence un déplacement des ressources de l'Etat vers les zones urbanisées et les secteurs industriels et dynamiques.


[1]Pour l'histoire de cette usine voir P.E. Bezruchnik, Stoletnii gigant, Leningrad 1929. Mes remerciement à Yves Cohen, qui m'a indiqué ce travail et m'a fait cadeau d'une copie du texte.

[2]V.R. Leikina-Svirskaia, Intelligentsia v rossii vo vtoroi polovine XIX veka, Moscou (Mysl) 1971, p.132

[3]Voir Irina et Dmitri Gusevich, "Les contacts Franco-Russes dans le monde de l'enseignement supérieur technique et de l'art de l'ingénieur", Cah. du Monde russe et soviétique, 34 (3) 1993, p.345

[4]Voir G. Lejeal, Instruction publique. - Universités et Ecoles, dans L. Delavaud et.al., La Russie, Paris (Larousse) 1900

[5]Ibid., p. 247

[6]Voir V.R. Leikina-Svirskaia, loc.cit., p. 114-132

[7]R. Portal, "Das Problem einer industriellen Revolution in Rußland", Forsch. z. Osteur. Gesch. 1, 1954, p.209 s.

[8]Thomas C. Owen, "The Population Ecology of Corporations in the Russian Empire, 1700-1914", Slavic Rev. no 4 (Winter 1991), diagr.p.817.

[9]Voir Ernest Lehr, Droit public. - Organisation politique, administration et judiciaire, dans L. Delavaud et.al. La Russie, Paris (Larousse) 1900

[10]Pour l'attitude du tsar voir S.M.v. Propper, Was nicht in die Zeitung kam. Erinnerungen des Chefredakteurs der Birschewyja wedomosti, Frankfurt (Societäts) 1929, p.117

[11]René Girault, Marc Ferro, De la Russie à l'URSS. L'histoire de la Russie de 1850 à nos jours, Paris 1989.

[12]Pour un résumé voir Ben Eklof, "Worlds in Conflict: Patriarchal Authority, Discipline and the Russian School, 1861-1914", Slavic Rev. no 4 (Winter 1991), p.792.

[13]Pavel A. Korsakov, l'ami de Fedor Rodichev, arrangea la première des réunions régulières des instituteurs dans le district de Ves'egonsk/Tver', où, en 1878 déjà chacun des 24 volosti avait son école. (Kermit E. McKenzie, Biographical Sketch dans: Fedor Ismailovich Rodichev, Vospominanie i ocherki o russkom liberalizme, Newtonville, Ma, 1983, p.xxi)

[14]Lionel Kochan, Russia in Revolution 1890-1918, London 1966, S.8.

[15]ibid, S.3

[16]Voir Norman M. Naimark, Terrorists and social democrats, Boston (Harvard) 1983, l'introduction et p. 23 à 29

[17]voir la thèse de Ianshul citée par Alberto Masoero dans "Russian Economists Studying Abroad, 1860-1900", 4me rencontre ISF-MSH, Paris 27-29 mai 1993

[18]Stefan Plaggenborg, "Tax Policy and the Question of Peasant Poverty During the Industrialisation, 1881-1905", 4me rencontre ISF-MSH Paris, 27-29 Mai 1993

[19]Peter Gatrell, "Economic Culture and Economic Policy in Russia, c. 1861-1917", 4me rencontre ISF-MSH, Paris 27-29 Mai 1993

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