|
Vassili Vassilevich Dokuchaev et "le charbon de la Russie".
Les sociétés cosmographiques du 17ème (Vénice)
et 18ème siècles (Nuremberg) s'étaient donné
des buts commerciaux. Quand au 19ème siècle des sociétés
géographiques se créent dans les capitales de l'Europe
(Paris 1821, Berlin 1828, Londres 1830, Petersbourg 1845), elles
servent, à côté d'organisations similaires d'ethnologues,
à la prospection coloniale; en même temps, leurs membres
pensent en catégories stratégiques et militaires.
Or, selon la formule d'Yves Lacoste: "La géographie, c'est
d'abord la guerre." Géographes et géologues se sont
joints dans l'organisation de la prospection des richesses naturelles,
des matières premières, de l'or et du fer à
l'or noir, le charbon.[1]
La terre était la première des richesses de la Russie.
Il a été dit que
"le Chernozem, la terre noire, est à la Russie,
ce que le charbon est à l'Angleterre."[2]
Depuis 1865 des spécialistes d'agronomie étaient
formés à l'institut de pédologie à Petersbourg;
en 1877 l'institut des forêts ouvre ses portes et de 1865
à 1900 au total 3799 spécialistes quittent les deux
écoles. Mais la Russie ne produisait pas assez d'agronomes[3].
Et le plus connu des spécialistes, mis en mouvement et utilisé
pour la propagande d'une science russe, V.V. Dokuchaev, n'était
pas un agronome. Il appartenait à la génération
d'un Il'ia Repin (1844-1930), "peintre de cour"[4]
sous tous les régimes de sa vie (aux peintres, au contraire
des écrivains, la Russie offrait comme aux savants et scientifiques
l'échelle du chin, l'ascension graduelle des privilèges)[5]
"De 1875 à 1883, un Russe, Vassili Vassilievitch
Dokuchaev, apporte une vision beaucoup plus complète de l'objet-sol
qui déclenchera, par la suite, tout un champ de recherches
nouvelles."[6]
Dokuchaev fut l'un des innovateurs dont une agriculture industrialisée
avait besoin. Les intéressés ont su se trouver leur
homme. Né en 1846 à Miliukovo près de Smolensk,
où son père représentait l'Eglise orthodoxe,
il fit ses études à Petersbourg, fut nommé
conservateur du cabinet de minéralogie de la capitale en
1872 et commença ainsi une carrière de fonctionnaire
d'Etat. Au cours de trois expéditions du temps de la guerre
russo-turque dans les années 1877 à 1879, il parcourut
- dit-on - 10 000 kms à pied, le sud, les régions
"colonisées" de l'empire, l'Ukraine. Il collectionnait des
centaines d' échantillons de sol, dont une trentaine fut
analysée à l'université de Derpt (Tartu). Le
reste devait être traîté à l'étranger,
l'empire à l'époque manquait de capacités logistiques
dans ce domaine. Les résultats furent significatifs pour
le développement d'une agriculture industrielle, pour l'afflux
de capitaux.
Par la suite l'école de Dokuchaev réussit à s'imposer
lors d'expositions mondiales et universelles: Grand Prix à
Paris en 1889, un bloc de Chernozem de huit mètres cube provenant
de Voronezh figurait en bonne place à l'exposition universelle.
En 1899, cinquante ans après les premières cartes des
sols de la Russie dressées par le géographe Vesselovski,
le journal Pochvovedenie (Connaissance des sols, pédologie)
fut lancé. Dokuchaev mourut en 1903; en 1954 une ville de la
région du Donjets fut baptisée Dokuchaevsk.
[1]Depuis 1871, suite à la
politique coloniale, les chiffres des adhérents des sociétés
géographiques étaient en hausse. En 1892 à
la société impériale fondée en 1845
par Middendorf et qui comptait parmi ses membres des savants connus
comme Baer, Gelmers, Krusenstern, V.Ia. Struve, Wrangel, s'étaient
jointes onze autres associations locales. L'ensemble annonçait
1500 membres. (Brokgaus-Efron, article "geogr. obshch'vo",
signé par Iu. Shokal'skii). Inévitablement ces associations
furent des lieux de rencontres et de rassemblements politiques.
Le congrès de Kiev en 1873 est entré dans l'histoire
comme haut-lieu de la narodnichestvo.
[2]Voir Jean Boulaine, Histoire
des pédologues et de la Science des Sols, Paris INRA 1989,
p.112
[3]V.R. Leikina-Svirskaia, loc.cit.,
p.124
[4]Merci à B.S.Kaganovich pour
sa note en marge: "Mne kazhetsia, chto ne sovsem tak" ("il me semble,
que ce n'est pas tout à fait juste")
[5]Voir Elizabeth Kridl Valkenier,
"Politics in Russian Art: The Case of Repin", The Russian Review
1978? p.21: "Nor did Repin find it fit to reject the ever higher
civil service ranks, the regime awarded him over the years"
[6]Ibid., p.107
|