@99
  Histoire et Cultures de l'Europe de l'Est @ aleph99

 

Les sections du texte:

I:

1

2

3

4

II:

1

2

3

4

5

III:

1

2

3

4

IV

1

2

3

4

5

CHEE | CHAL | ETUSCI | EQUIPE

 

La fin du bucolisme: En route les technocrates... Avec l'arrivée de Sergei Iulevich Vitte d'abord à la direction du département des chemins de fer en 1889 ("le Vitte du Transsibérien") puis aux plus hautes fonctions politiques, la Russie s'engage dans une première période d'industrialisation forcée par l'État. D'où viennent les ressources? Avant 1897 (l'or comme base d'échange) les emprunts à l'étranger ne jouent qu'un petit rôle. Quand on a dit que l'industrialisation se faisait aux dépens de la paysannerie cela ne veut dire que celle-ci en profitait à peine. Le clivage des prix entre produits agraires et produits industriels s'agrandit. Le budget de l'Etat comporte les taxes et les revenus de ses propres entreprises. En 1900 44% provient des taxes, dont 27% des taxes indirectes.[1] Le "boom" des années 90 (culminant en 1899 avec 300 nouvelles sociétés par actions créées par an, comparé à seulement 100 en 1873, au sommet du "premier cycle d'industrialisation"[2]), encadré de famines (en 1891 et 1898), d'actes de discrimination (expulsion des juifs de Moscou en 1891) et d'une tendance aux pogroms, indique le véritable "âge des chemins de fer" en Russie[3]. En 1900 la longueur des lignes principales - 47 800 verstes - avait doublé par rapport à 1885 et Vitte souligne "une grande valeur culturelle" de ce fait: 95 000 voyages par an équivalent effectivement à un changement culturel, notamment des relations villes - campagnes[4].

En 1901 et 1902 la campagne se révolte, entre autres dans les régions de Kharkov et de Poltava. Quand, à la suite du regroupement des intérêts coloniaux et nationaux (relations franco-anglaises perturbées suite à l'affaire de Fachoda au Soudan en 1899, guerre de 1902 entre la flotte espagnole et celle des Etats Unis suite à l'insurrection de Cuba, guerre des boers, insurrection des boxers) les flux des capitaux étrangers dimininuent, la crise s'aggrave. Dans les conflits sociaux s'affirme l'importance acquise du nouveau prolétariat industriel des villes et des campagnes. La Russie va vers une "société nouvelle", situation qui se trouve rationalisée par l'analyse simpliste d'une "contradiction entre l'agriculture la plus arriérée et le capitalisme industriel et financier le plus avancé" (Lenine 1908), ou bien - du côté des narodniki - par l'idée aussi simplificatrice et plus ou moins fondamentaliste, que toute tentative d'introduire le capitalisme en Russie est une impasse.[5]

Le "système Vitte" est basé sur l'initiative et le contrôle économique de l'État et vise le grand bond de modernisation pour éviter le danger que court la Russie d'être "colonisée" par les pouvoirs occidentaux. Les règlements concernant les banques et le commerce, les chemins de fer, le monopole de production d'alcools, l'effort d'armement - que Vitte n'acceptait qu'en hésitant - sont les instruments économiques de l'État. En 1900, 3000 des 6000 millions de roubles de dettes de l'État sont investis dans les chemins de fer; entre 1894 et 1902 deux tiers des dépenses de l'Etat - plus que jamais entre 1861 et 1917 - sont voués au développement économique.[6] Le retard du capitalisme, la dominance de l'État ou bien la faiblesse relative d'une bourgeoisie entreprenante se reflètent dans le nombre de sociétés par actions établies dans les différents pays à la veille de la guerre de quatorze: 60 000 en Angleterre, 15000 en France, 5500 en Allemagne, 3100 en Italie et seulement 2200 dans la grande Russie (ou, par million d'habitants: respectivement 1652, 381, 81, 87 et 13.)[7] Le fait déjà évoqué par Lev Trotskii[8], que l'État russe adopte avec les entreprises spécialement larges le dernier modèle occidental, contribue à élargir la différence. La législation restrictive en matiéres d'entreprises, que Vitte n'a pas voulu changer[9] fut largement inspirée d'irrationnel, d'antisémitisme, d'élitisme, et du pessimisme paternaliste de Constantin Pobedonostsev (1827-1907) procureur général auprès du Saint Synode et mentor de deux tsars. Avant même l'échec de la guerre contre le Japon, le pogrom de Kishinew de 1903 marque la faillite d'une politique trop unilatéralement centrée sur l'accélération de l'industrialisation à travers l'exploitation des paysans, trop centrée aussi sur les très grandes entreprises aux dépens des petites sociétés qui, en apparence obsolètes, auraient néanmoins pu stabiliser le développement industriel; trop préoccupée finalement par les préjugés politiques misanthropes de l'autocracie traditionnelle.

Que pouvaient être les alternatives au "système Vitte"? En 1881 encore, Anatole Leroy-Beaulieu, francais catholique-libéral, pouvait écrire:

"En Russie, il y a assez de place et assez de ressources naturelles pour égaliser autant que possible les inégalités sociales, pour supprimer le prolétariat, sans attenter aux droits de la propriété individuelle, des communes rurales ou du trésor. Il n'y a qu'à régulariser l'émigration ou plutôt la colonisation intérieure..." En même temps il ne faut pas croire "que les questions sociales engendrent seules les révolutions et que, pour échapper aux commotions violentes, la Russie n'a qu'à mettre la terre à la portée de tous".[10]


[1]Stefan Plaggenborg, loc.cit.

[2]voir Thomas C. Owen, loc. cit. diagr. p.808.

[3]Lionel Kochan, op.cit., p.14; voir aussi la carte p.284.

[4]Ibid., p.14.

[5]Ibid., p.18.

[6]Ibid., p.14.

[7]Thomas C. Owen, loc.cit., p.809.

[8]Leo Trotzki, Die Russische Revolution 1905, Berlin 1923.

[9]Thomas C. Owen loc.cit., p. 824:"Witte refusait les sociétés enrégistrées parce que cette réforme aurait limité son pouvoir d'accorder des exceptions aux sociétés à propriétaires où gérants juifs, polonais et étrangers, auxquels la loi interdisait la propriété de terres"; à propos des restrictions générales pour les juifs voir Nahum Gergel, "Rußland" dans Jüdisches Lexikon, Berlin 1932.

[10]A. Leroy-Beaulieu, L'empire des tsars et les russes, nouvelle édition, Lausanne, 1988, tome 1, p.582,587.

I:  1 2 3 4   II:  1  2  3  4  5  III:  1  2  3  4  IV  1  2  3  4  5

 

CHEE | CHAL | ETUSCI | EQUIPE
@99
Copyright - 2000 - Aleph99
ks@aleph99.org