|
A) Fabricants de lecteurs - fabricants de chercheurs? Pendant
longtemps l'imprimé fut le produit d'une technologie de pointe.
Les imprimantes rapides, motorisées à la vapeur, en
usage depuis les années trente, les procédés
de clichage plus récents, les papiers et les couleurs étaient
continuellement perfectionnés, de même que les procédés
de reproduction d'images comme la lithographie; et les années
80 apportèrent l'utilisation plus générale des
procédés photo-mécaniques en imprimerie.[1] En Russie, l'industrie de l'imprimé s'était
activée et intensifiée avec les efforts d'éducation
publique des zemstvo (recevant leur orientation de personalités
comme Korff, Pavel Korsakov, l´éducatrice Kh.D. Alchevskaia
ou, dans les années 1890, N.A. Rubakin), qui laissaient entrevoir
des marchés agrandis. En 1883, dans le cadre de la nouvelle
politique de répression, l'orthodoxie, elle aussi décida
d'investir dans des livres d'école, et dès 1879, V.A.
Berezovski imprimait pour l'armée.[2]
"Nous sommes prêts à mourir pour le tsar et pour la
Russie" avaient proclamé les imprimés lubki (lithographiés
à grands chiffres de tirage) pendant la guerre russo-turque
de 1877/8. Jeffrey Brooks confirme, que toutes les publications subventionnées
par l'Etat et l'Eglise appellaient constamment à la subordination,
au respect des autorités.[3]
L'imprimé gagne alors le boulevard[4].
Au début l'influence d'immigrants, surtout d'origine allemande,
domine le commerce de l'imprimé, et la main d'oeuvre qualifiée
vient elle aussi de l'étranger. Il est donc logique, qu'en
1884 Aleksei Sergeevich Suvorin (1834-1912), l'ami et l'éditeur
de Anton P. Chekhov, tsar d'une presse 'populiste' jusqu'à
être antisémite et chauvine[5], ouvre une première école privée
pour former des imprimeurs et remplacer cette main d'oeuvre spécialisée,
qu'on recrutait à l'étranger. Pourtant, ni la date,
ni le personnage et ses opinions ne relèvent du hasard; l'initiative
est prise par quelqu'un de particulièrement "russe" et patriote
aux yeux de l'administration.
Malgré la censure et une légère crise du secteur
dans les années 80, les capitaux augmentent. L'hebdomadaire
illustré "Niva" (Le champ de blé, prix de souscription
4 roubles par an) fondé en 1869/70 par Adol'f Fedorovich Marks
(1838-1904), le "producteur" de lecteurs,[6]
circule à 110 000 exemplaires en 1885 (275 000 en 1904) et
le quotidien "Novoe vremia" (Les Temps Nouveaux) de Suvorin
- libéral d'abord, puis conservateur et parfois scandaleusement
antijuif[7] - fut sans doute un bon investissement: le tirage monta jusqu'à
60 000 en 1900.[8] Les revenus des
quotidiens et des journaux de famille permettaient aux éditeurs
des projets plus ambitieux, des éditions de livres bon marché.
"Niva", bien que déclaré "apolitique", n'hésitait
pas à appeller ses lecteurs à l'antisémitisme
et à l'impérialisme antipolonais.[9]
Une autre forme d'accumulation primaire est illustrée par Ivan
Dmitrievich Sytin (1851-1934) qui fit fortune avec la lithographie
des lubki et des calendriers pour la paysannerie.[10]
Sa maison "Posrednik" (L'intermédiaire) "inondait" la
Russie de la littérature des "écrivains du village"
de l'époque y compris Lev Tolstoi : 1200 titres, tirés
parfois à un million d'exemplaires et plus, au prix de moins
d'un kopek l'unité. La distribution était assurée
par des "ofeni", des vendeurs ambulants.[11]
Les usines de l'imprimé n'étaient pas des plus petites.
Ainsi la compagnie Levenson, typique, avait débuté à
Moscou en 1881 et employait 400 imprimeurs à la fin du siècle.[12] Certes, Sytin, non sans avoir absorbé tôt ou
tard des entreprises de concurrents comme Konovalova[13] ou Marks, fut en 1917 le plus grand des entrepreneurs de
la branche; en 1915, son catalogue comprenait 440 titres (dont 50%
bannis des écoles pour "tendances radicales"), sa maison employait
1000 ouvriers en 1914[14] et en 1917
son chiffre d'affaire s'élevait à 18 millions de roubles
par an.[15] Après la révolution la maison fut nationalisée,
le patron devint conseiller du nouveau pouvoir. En 1973 le Soviet
de Moscou a apposé une plaque en son honneur sur sa maison,
18 rue Gorki et en 1974 un bas-relief a été sculpté
sur son tombeau au cimetière Vvedenski.[16]
Jeffrey Brooks constate l'absence de la science fiction en Russie
à une époque, ou les Jules Vernes et autres font fureur
en Europe de l'ouest et aux Etats Unis[17].
Par contre, une lutte contre la superstition qui se refère
à la science joue un rôle en Russie que la France n'a
pas connue. Elle accompagne une croisade pour la foi et l'Eglise orthodoxe,
pendant qu'à l'ouest un courant modernisateur de sécularisation
oppose la foi traditionnelle à la science. Les écrivains
des périodiques de masse, des lubki de la maison Sytin, et
à partir de 1908 ceux de la Gazeta Kopeika[18], pensaient combattre la superstition notoire
de leurs lecteurs en faisant référence à la science.[19] La "vie quotidienne" scientifique comme sujet
du roman feuilleton n'apparaîtra qu'avec le 20ème siècle
et le plus souvent en liaison avec la médecine moderne, scientifique,
avec le sujet des docteurs des zemstvo.[20] Et cette autre entrée de la pensée scientifique
qui se fait, ailleurs, par la porte du roman policier semble bloquée
en Russie[21].
[1]La première presse rotative
fut introduite en Russie en 1878, en 1896 en en comptait 12 rien
qu'à Moscou (Miranda Beaven Remnek, op. cit., p.44)
[2]Jeffrey Brooks, Wen Russia learned
to read, loc.cit. p.307 et 315. Suivant cet auteur et sa source:
A.A. Bakhtiarov, Istoria Knigi na Rusi, SPb 1890, p239, le
"bestseller" de l'Eglise, les vies des Saints Cyril et Method fut
tiré à 371000 exemplaires en 1885.
[3]Ibid., p.315
[4]Voir aussi N.M. Zorkaia, Na rubezhe
stoletii. U isbokov massovogo iskustva v Rossii 1900-1910, Moscou
(Nauka) 1975
[5]Laura Engelstein, The Keys to
Happiness, Ithaka 1992, cite Simon Karlinsky ed., Anton Chekhov's
Life and Thought: Selected Letters and Commentary Berkeley 1973,
p. 306,307 pour la constatation: "Although Chekhov was closely associated
with A.S. Suvorin, he did not share the conservative publisher's attitude
toward the Jews". Une amitié 'compliquée' pour Chekhov?
Y avait-il 'deux Suvorins' - l'entrepreneur peu scrupuleux et l'homme
d'esprit repentant?
[6]Voir la biographie de E.A, Dinershtein,
"Fabrikant" chitatelei: A.F. Marks, Moscou (Kniga) 1986. Marks
était le fils d'un horlogier-entrepreneur à Szeszin
et fit son apprentissage de libraire à Wismar. Il travailla
à Berlin pendant deux ans, et à Szeszin avant de partir
à Petersbourg en 1859 sur invitation de Vol'f. Il fut le premier
arrivé de ceux qui commencèrent par travailler pour
ce libraire avant de s'établir eux-mêmes sur le marché
du livre. Marks, Hermann Hoppe und Hermann Kornfeld formèrent
le "Trio" de la librairie Vol'f avant de devenir des éditeurs
concurrents. Pendant cinq ans, Marks fut employé des chemins
de fer sur la ligne de Varsovie; et de temps en temps il écrivait
pour des journaux allemands. Son journal devait d'abord s'appeller
Besedka na sadu d'après le fameux journal de famille
Die Gartenlaube (La pergola, Leipzig, depuis 1853, directeur
Ernst Keil). L'analogie entre les deux productions, d'après
Dinerstein et son garant O. Feyl (Börsenblatt, 1983, No.2, 29
et No.3, 50), s'arrête là: Niva ne partagea jamais
le libéralisme, dont la "Gartenlaube" s'était inspirée
au début (E.A. Dinershtein, op. cit., p.25). Si l'on compare
avec les journaux allemands, Niva ressemble plutôt à
Westermanns Monatshefte (Braunschweig, depuis 1856), à
Daheim (Leipzig, depuis 1864), ou à Über Land
und Meer (Stuttgart depuis 1857)
[7]Voir Laura Engelstein, The Keys
to Happiness. Sex and the Search for Modernity in Fin-de-Siècle
Russia, Ithaca (Cornell Univ. Press) 1992, pp.311,312
[8]Miranda Beaven Remnek, Pre-revolutionary
Russian Publishing dans: la même éd., Books in Russia
and the Soviet Union. Past and Present, Wiesbaden 1991, p.44-54.
Laura Engelstein (loc cit. p.312) a montré qu'après
1905 le journal offrit une plateforme pour les écrits antijuifs
et racistes de Mikhail Men'shikov et Vassili Rosanov.
[9]Voir E.A. Dinershtein, op.cit.,
p.33 :"Exagéré même pour la censure tsariste"
[10]Sytin lui-même était
issu d'une famille de paysans, comme ses biographes ne manquent pas
de le souligner. Anton Chekhov, en 1893, dans une lettre à
Suvorin remarque la spécificité russe de l'entrepreneur:
"Aujourdhui, j'étais chez Sytin et il m'a fait connaître
son travail... C'est à mon avis la seul maison d'édition
en Russie, où souffle une brise russe et où les paysans
acheteurs ne sont pas les dupes (muzhika-pokupateli ne tolkaiut v
sheiu). Sytin lui-même est un homme intelligent, qui parle d'une
façon intéressante." S.V. Belov, A.N. Tolstiakov,
Russkie izdateli kontsa XIX-nachala XX veka, Leningrad 1976, p.86
[11]Sytin en employa 2000 mille;
voir Miranda Beaven Remnek, op.cit., p.45
[12]Ibid,p.48
[13]Parmi les entrepreneurs de l'imprimé,
on remarque aussi des femmes: dans les années 1890 outre E.I.
Konovalova, qui éditait des lubki comme Sytin (sans avoir le
réseau d'ofeni de celui-ci), O.N. Popova, M.N.Vodozova et Verbitskaia,
qui écrivait et éditait des romans-feuilletons (à
l'eau de rose). A.M. Kalmykova fonda une édition en 1890 à
SPb; pendant onze ans elle fournit des livres d'école en province.
(Voir Miranda Beaven Remnek, op.cit.,p.50 et Nea Zorkaia, op. cit.)
[14]Ibid., p.53
[15]S.V. Belov, A.N. Tolstiakov,
Russkie izdateli kontsa XIX-nachala XX veka, Leningrad 1976,
p.89
[16]Ibid., p.90
[17]Ibid., p.265:"Nor was there
a Russian Jules Verne or an H.G.Wells. The works of these writers
circulated in Russia, but were not adapted for the lowest level of
the reading public, perhaps because of more limited experience with
new technology by both, writers and readers. There was also little
evidence of popular interest in electricity in the Russian fiction,
propably for the same reason."
[18]Editeur principal Mikhail Borisovich
Gorodetskii (1866-1918); tirage du journal de 4 à 6 pages:
150 000 en 1909; une édition indépendante s'installe
à Moscou en 1911 et obtient le même tirage un an plus
tard. Seul le Russkoe slovo de Sytin, plus cher que la Kopeika
dépassait ce tirage et fut vendu en 1917 ´de 600 000 à
700 000 exemplaires chaque jour. (Jeffrey Brooks, When Russia...,loc.cit.
p.130/31)
[19]Voire Jeffrey Brooks, When Russia
learned to read, Literacy and popular Literature 1861-1917, Princeton
(Univ.Press) 1985, p.247: "In debunking the supernatural, the popular
authors of the newspaper serials and detective stories communicated
a high regard for science and its potential accomplishments. They
also revealed a buding fascination with technology and new-fangled
gadgets / All of the Lubok tales were at a very low level of sophistication,
and none were genuine works of popular science. The lubok writers
did not communicate much about the scientific method, nor did they
impart an understanding of how science differs from magic. But in
their limited task of combatting superstition, the popular writers
made an important contribution to promoting a more modern outlook
among common readers."
[20]Jeffrey Brooks, op. cit.,
p.259
[21]L'esprit de la déduction
logique fait toute la différence entre les héros rocambolesques
et les Sherlock Holmes d'après. Voir Régis Messac, "Le
Detective Novel" et l'influence de la Pensée Scientifique,
Paris 1929, cité ici d'après Jeffrey Brooks, op.cit.,
p.257)
|