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B) Ni haut ni bas: la vulgarisation et la science-fiction. La
Vesmirnaiia Illustratsiia, hebdomadaire grand format, fondée
par Hermann Hoppe à Petersbourg en 1869[1]
contenait une rubrique "Résultats de la civilisation et de
la science". En 1914, éditée par N.I. Pastukhov, rédigée
par O.K. Ivanov', elle contient les rubriques "Nouvelles de la Technique"
et "Notes scientifiques". En 1878 paraît la revue, le tolsty
zhurnal Priroda i Ludi (La nature et les gens),
un mensuel de famille, de vulgarisation géographique, ethnologique,
scientifique, rédigé et édité par A.
Il'in' à Petersbourg. En 1885 P.P. Soikin (1862-1938)[2]
acheta (pour 2000 roubles) une petite imprimerie dans la capitale
et avec l'étudiant (et futur grand médecin) Victor
Sergeevich Gruzdev comme rédacteur, ils réaniment
Priroda i Ludi comme hebdomadaire à partir de 1889.
On y trouve pêle-mêle des sujets de littérature,
d'art, de musique, de science et de technique.
En 1901 la gravure de couverture représente une femme couronnée
de feuilles de laurier, qui tient un crayon et un tableau noir sur
lequel est écrit "Natura est maxima praeceptrix". Dans
l'autre main, elle tient un numéro du journal. A droite de
cette "Nature" sous les étoiles, sous Mars et Saturne, un voilier
dans la glace sous une lumière zodiacale; à gauche une
famille de "sauvages" sous des palmiers, la femme porte un enfant
pendant que l'homme tue un crocodile. A l'avant de ce tableau des
poissons dans l'eau, un microscope, un globe, des lunettes, des instruments
chimiques, astronomiques, électriques. A l'arrière plan
une locomotive sort d'un tunnel et un avion type Blériot vole.[3]
En 1901 la section "Science vulgarisée" (populiarno-nauchnii
otdel) du journal propose les rubriques astronomie, botanique-zoologie-biologie,
médecine-hygiène-psychologie, technologie et art, physique-chimie-mathématique.
L'abonnement revient à 5 roubles par an. D'après ses
biographes, S.V. Belov et A.P.Tolstiakov (1976), Soikin se rapprocha
beaucoup d'une proposition de D.I. Pisarev:
"Sans la moindre exagération, on peut dire, que la vulgarisation
représente mondialement la tâche la plus importante de
notre siècle. Un bon vulgarisateur apporte à la société,
surtout chez nous en Russie, bien plus d'utilité pratique qu'un
chercheur de talent. En Europe de l'ouest, les recherches et les découvertes
ont été accumulées en grande quantité.
Des énormes quantités d'idées sont gardées
dans les plus hautes sphères de l'aristocracie du savoir, il
s'agit maintenant de changer ses idées de place, il faut les
changer en petite monnaie et les lancer dans l'éducation générale."[3]
En 1904 Iakov Isidorovich Perel'man commençe à travailler
pour "Priroda i Ludi"; à partir de 1907 il fait partie du comité
de rédaction. Sous les pseudonymes Ia. Lesnoi et P. Syl'vestrov,
Perel'man devient l'un des vulgarisateurs les plus connus. Sur son
initiative Soikin lance en 1909 "le premier et jusqu'aujourdhui (1912
K.S.) unique journal russe sur le modèle des meilleurs mensuels
anglais",[4] Le monde des Aventures (Mir prikliuchenii).
En 1914 Perel'man publia chez Soikin Zanimatelnaia Fisika (La
physique amusante), qui connut de nombreuses rééditions
jusqu'aux années 50.
La maison Soikin publia des écrits traduits de Camille Flammarion;
dans une "collection d'utilité pratique" (poleznaia biblioteka)
des traductions des géographes Elisé Reclus et Friedrich
Hellwald; dans une "collection du savoir" (biblioteka znaniia)
des textes de Charles Darwin, Adolf Brehm, Baudouin de Courtenay et
- en 1895 - des écrits marxistes de A. Kirsanov (G.V. Plekhanov;
en l'occurence "Le rôle de la personnalité en histoire"
1898) et K. Tulin (V.I. Lenin; son traité contre Struve et
Tugan-Baranovski). D'ailleurs, en 1898 "Lenin regardait le journal
Priroda i Ludi à la bibliothèque municipale de
Krasnoiarsk".[5] Au début du siècle, le directeur de l'hopital
psychiatrique, V.M. Bekhterev, faisait imprimer le périodique
"Travaux de la clinique des maladies mentales et nerveuses" chez Soikin.
Cette collaboration scella une amitié durable entre les deux
hommes.[6] En 1896 déjà, les lecteurs de Priroda
i Ludi pouvaient rêver avec V.V. Rumin et K.E. Ziolkovskii
gràce aux aventures cosmonautiques, aux "anticipations" imaginées
par le dernier, défendues par le premier; et en 1918 le journal
publia le conte fantastique (povest) de Ziolkovski "Au delà
de la terre" (Vne zemli), écrit en collaboration avec
Iakov Izidorovich Perel'man, vulgarisateur, mais aussi écrivain
de science-fiction.[7] En novembre 1930 l'édition Soikin devient
"Lenizdat". Soikin obtient une retraite de l'Etat et quand
il meurt en 1938, le "héros du livre" est enterré
à Pushkino.
En 1902, V.V. Bittner, officier d'artillerie à la retraite,
organise l'édition du Vestnik znaniia (Messager du
savoir), un mensuel plus sérieux que Priroda i Ludi.
Les abonnés obtenaient des "Suppléments pour la formation
autodidacte", comme en 1904 avec le numéro 4 "L'université
pour tous: la mécanique". Le journal vise également
un public féminin et "féministe"; par exemple le numéro
6 de 1904 contient un article d'Ellen Key, "L'amour de nos jours"
(Sovremennaia Liubov') et la traduction de "Deux femmes
du Véme siècle" du français A. Tierry. Le
volume de 1914 contient un article de K.A. Pazhitnov (SPb), "L'évolution
du marxisme russe". La section "sciences sociales" est
rédigée par A.A. Isaev (économie), I.Kh. Ozerov
(politique et finances) et A.G. Timofeev (jurisprudence). Pour les
sciences y figurent A.G. Genkel (botanique), S.P. Glasenap (Astronomie),
N. Kabanov (physiologie), N.I. Karakish (géologie), A.A. Kuliabko
(biologie), V.K. Lebedinski (physique, mathématique), N.A.
Orlov (physique), Ir.P. Skvortsov (géophysique, climatologie,
chimie physiologique). Le journal offre également une section
d'art et de littérature; par exemple J. Baudouin de Courtenay
écrit "En avant au galop", une critique de l'art moderne
(français). La section "Savoir Appliqué" est
rédigée par P.N. Elagin, N. Kabanov, A.A. Kuliabko,
Ir.P. Skvortsov, M.S. Snisarenko, V.N. Tsederbaum (pour la médecine).
La littérature proprement dite scientifique trouva d'autres
éditeurs. La première place appartient à Karl
Leopoldovich Rikker, qui depuis 1861 à Petersbourg éditait
des ouvrages de médecine, de pharmacie et des périodiques
comme "Vratch" (Le Médecin), "Le journal pharmaceutique",
"Le Messager de la Psychiatrie", "Lettres de la Chirurgie
russe".
Un catalogue des frères Granat de 1908 contient un "bestseller"
comme les "Welträtsel" (Enigmes du Monde) de Ernst
Haeckel, ou une histoire du développement de la biologie par
K.A. Timiriazev, biologiste et rédacteur des l'encyclopédies
Granat.
Les frères Sabashnikov furent des véritables spécialistes
de la vulgarisation[8]. Sergei Vassilevich
(1873-1940),juriste et chimiste, Mikhail (né en 1872), biologiste
éditaient des oeuvres du biologiste K. Timiriazev (La vie des
plantes), du neo-darwinien Adolf Weisman (Leçons sur la théorie
de l'évolution), du physicien Abram Ioffe (La construction
de la matière), du physicien O. Khvolson (La théorie
de la relativité d'Einstein et la nouvelle vue du monde), du
biochimiste D. Prianishnikov (Les Enzymes). Plus tard V.A. Engelgardt,
biologiste moléculaire, posa la question rhéthorique
: "qui de ma génération ne connaissait pas cette édition
extraordinaire?"[9]. En 1926 la Société
russe des amateurs du livre vit dans le programme de l'édition
"ce qu'on peut appeller l'Humanisme Russe", et Nikolai Rubakin parle
d'une page de l'histoire du livre russe.
Les parents des Sabashnikov, des riches commerçants, étaient
venus de Khiakhta en Sibérie à la fin des années
60 Ils anticipaient ainsi les conséquences négatives
de l'ouverture du canal de Suez pour le commerce (essentiellement
du thé) avec la Chine à travers la Sibérie.[10]
Ils avaient hébergé Elena Bestuzheva, fille de l'un
des décabristes condamnés à la déportation
- ce qui leur vaut une place dans l'hagiographie soviétique.
Des enfants Sabashnikov, Antonina Vassilevna édita le mensuel
Messager du Nord de 1885 à 1890 et Feodor Vassilevich
publia Leonardo da Vinci à Paris dans les années 90.
Il avait été d'abord connu des spécialistes pour
une publication sur la recherche de l'or en Sibérie. La soeur
aìnée, Ekaterina Vassilevna fonda la maison d'édition
à Moscou. Elle avait 20 ans quand en 1880 les cinq frères
et soeurs devinrent orphelins. Elle dirigea alors les affaires, la
maison et l'éducation de ses frères. La maison était
fréquentée par l'intelligentsia de l'époque,
par l'économiste et statisticien Alexandr Ivanovich Chuprov,
par le juriste Anatoli Fedorovich Koni[11];
une maison où l'ethnographe et voyageur Nikolai Nikolaievich
Miklukho-Maklay racontait ses voyages en prenant le thé, où
Anton Grigorevich Rubinstein jouait du piano.
Les frères avaient 16 et 17 ans, quand ils commencèrent
à éditer des livres, tout en continuant leurs études,
d'abord avec les meilleurs enseignants à la maison, puis à
l'université de Moscou. Leur maison entra en concurrence avec
les entreprises établies des Marks, Soikin, Rikker et Sytin.
Elle se distingua par le niveau scientifique plus élevé
de ses productions qui commencent en 1891 avec une monographie botanique
sur la Russie centrale de Potr Feliksovich Maevski et se terminent
en 1934 avec un manuel scientifique sur le béton armé.
Des plantes au béton - le chemin de la modernisation?
Le paléontologue renommé V.O Kovalevski, également
éditeur scientifique fut le premier propagandiste du darwinisme
en Russie dès les années 60 avec la traduction des ouvrages
de Huxley, Vogt, Moleschott et Kölliker. Les Sabashnikov renouvelèrent
ce travail. Mikhail se rapellera qu'il y avait à l'époque
cette tendance du social-darwinisme, glorifiant l'égoisme,
la force, la guerre etc. Parmi leurs professeurs à l'université
cette tendance était pourtant absente. Qu'un individu doive
se sacrifier pour la collectivité lui semblait une proposition
absurde.[12] Il se sentit parfaitement d'accord avec son jeune maitre
Kliment Arkadevich Timiriazev dont il devint l'ami et l'éditeur
à partir de 1905 (La vie des plantes). Les darwinistes
anglais, Wallace, Huxley, Parker, que les Sabashikov introduisirent
en Russie dès 1898 furent traduits par leurs enseignants à
l'université, M.A. Menzbir, S.A. Usov et surtout V.N. L'vov.
Ce dernier traduisit également les ouvrages d'Arabella Bakely
"Les vainqueurs de la lutte de l'existance"(1900), "La vie
et ses enfants" (1901) et "Abrégé d'histoire
des Sciences"(1907). Aleksandr A. Borisiak. participa également
à la traduction de "L'Abrégé..." Bref, autour
de la maison Sabashnikov surgit un cercle de traducteurs, chercheurs
et propagandistes de la science et du progrès. A partir de
1910 l'entreprise Sabashnikov édita une collection "Monuments
de la littérature mondiale".
Une remarque s'impose sur l'effort communicatif de la vulgarisation:
le "matérialisme" de leurs sujets semble pousser les auteurs
vers un "idealisme" ou un utopisme parfois désarmants.
[1]Le frère de 'German',
Eduard, s'occupait de l'imprimerie. Les deux frères, d'origine
allemande, avaient été invités par l'éditeur
et marchand de livres M.O. Vol'f, comme Marks.
[2]Voir S.V. Belov, A.N. Tolstiakov,
Russkie izdateli kontsa XIX-nachala XX veka, Leningrad 1976.
Soikin était comme beaucoup de collègues-éditeurs,
comme M.O. Vol'f, I.D. Sytin, K.L. Rikker et N.P. Karbashikov un samorodok,
un autodidacte, un 'selfmade man'. Il a écrit son autobiographie
en 1936.
[125]Le dessin et la gravure sont signées
I. Panov' et V. Tsekhomskii
[3]D.I. Pisarev, Soch., vol.3,
Moscou., 1956 p.,129, cité d'après S.V. Belov, A.N.
Tolstiakov, op.cit. p.93
[4]Selon une annonce dans Priroda
i Ludi 23,1911, Nr.1
[5]S.V. Belov et A.N. Tolstiakov citent
E. Vladimirov, Poezdki i vstrechi. V.I. Lenin v Sibiri. 1897-1900
gg, Novosibirsk 1966, p.88
[6]S.V. Belov et A.N. Tolstiakov, op.cit.,
p.115
[7]Voir S.V. Belov, A.N. Tolstiakov,
op.cit., p.94
[8]S.Belov, Knigoizdateli Sabashnikovy,
Moscou 1974, préface de D.S. Likhachev
[9]Ibid., p.6
[10]Ibid., p.9
[11]Koni fut juge au procès
de Vera Zasulich
[12]Ibid. p.51
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