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Vedette de l'âge d'argent: Vladimir Ivanovich Vernadskii
(1863-1945). A partir de 1905 les cycles économiques
de la Russie suivent un autre rythme que ceux de l'Europe occidentale
et des États Unis[1]. Cette
divergence découle de la politique agraire, d'une restructuration
ni vraiment capitaliste, ni libérale des campagnes, des "réformes"
qui protègent les seigneurs et crèent le kulak,
le nouveau propriétaire des anciennes terres communes. Cette
politique est accompagnée d'une "russification" des territoires
annexés (Pologne, Finlande, Ukraine...) et d'un renforcement
général du chauvinisme grand-russe. Petr Arkadiévitch
Stolypin (1863-1911), grand propriétaire de Kovno, gouverneur
de Saratov et ministre de l'Intérieur en 1904 ("ministre
des déportations politiques"), devient le symbole de cette
période. Dans cette Russie "semi-constitutionnelle"[2],
partisans du "manifeste" (promettant la constitution) du tsar d'octobre
1905 ("octobristes"), démocrates constitutionnels
(K.D.), social-révolutionnaires (S.R.) et social-démocrates
(S.D.) "profitent" d'une manière inégale d'un règlement
électoral distinguant des classes d'électeurs (seigneurs,
bourgeoisie, paysans, ouvriers) pendant qu'un conseil de l'empire
et le tsar manipulent le parlement et gouvernent par ordonnances.
En 1911, la grande famine est reçue comme l'échec de
la politique agraire - d'autant que les plans stolypiens de colonisation
ne réussissent pas. La démission de nombre d'enseignants
de l'université de Moscou suite aux actions policières
marque un point dans l'opposition de l'intelligentsia libérale.
En même temps, l'essor de l'économie capitaliste à
travers la production industrielle (notamment de l'armement) reprend
et "l'embourgeoisement" du pays, de la société, la "société
civile", toujours fragile, fait des progrès. Malgré
des initiatives à la Douma, la discrimination légale
des juifs, en particulier les restriction de séjour restent
en vigueur; au début de la guerre un grand nombre de juifs
se voient expulsés de leurs domiciles près des frontières,
ou sont pris "en otage" par l'administration militaire.
La hausse économique du début des années 10 dépasse
de loin les précédentes: un vrai take off semble se
produire. L'industrialisation russe se diversifie, dépasse
les quelques secteurs de premières nécessités
pour s'étendre aux chemins de fer, à la production du
sucre, à l'extraction du pétrole. Les capitaux engagés
sont importants, certains en provenance de l' étranger, en
particulier de France et de Belgique. Mais les chiffres par tête
d'habitant restent toujours très faibles et mettent le succès
du capitalisme en perspective.[3] De plus, la distribution du développement industriel
et de son administration est loin d'une homogénéisation:
les industries du chemin de fer, de la métallurgie sont concentrées
à Petrograd, celles du textile et de la Chimie à Moscou,
la fabrication de sucre dans la région de Kiev et les mines
de manganèse et de charbon en Transcaucasie. Quelques autres
centres d'industrie, Warsaw, Riga, Kharkov, Rostov, Baku (déstructions
en 1905 dans le conflit entre Azeri et Arméniens), Ivanovo-Vosnesiensk,
Jekaterinoslav, Tsaritsyn (Volgograd) ont moins d'importance.
L'efficacité du fonctionnement et de la gestion des chemins
de fer pose un problème de fond: aux États Unis et en
Europe occidentale les entreprises de transport assumaient une fonction
de modèle de gestion moderne; il en était pas question
pour l'administration en Russie.
"Paradoxalement, l'Allemagne impériale et les
autres pouvoirs vaincus réussissent à éviter
la catastrophe économique pendant la guerre, tandis que la
Russie victorieuse n'y réussit pas. L'effondrement du réseau
des chemins de fer intensifie la crise d'alimentation dans les grandes
villes de l'empire et contribue à l'insurrection politique
qui porte les Bolcheviks au pouvoir."[4]
Néanmoins, l'empire laisse aux révolutionnaires la
cinquième économie du monde et son infrastructure
étendue permet des taux de croissance impressionants une
fois la guerre civile finie - "plus importants en effet, que
ceux du premier plan quinquenal".[5]
Une photo expose un chariot à deux roues dans la plaine ensoleillée.
Deux animaux sont attelés : on ne voit qu'un bovin; sur l'autre,
à cheval, un moujik; sur le chariot trois hommes, deux devant,
un derrière, barbu, en uniforme, coiffé d'une casquette
de militaire, accroupi. V.I. Vernadskii s'en va en arba (chariot lourd
d'Astrakhan) dans une des provinces transcaucasiennes à la
recherche de radioactivité.[6]
Nous sommes en 1911 au cours d'une mission officielle de l'Académie.
Vladimir Ivanovich, le barbu, a 48 ans. Il est né à
Petersbourg l'année de l'insurrection polonaise et il mourra
en 1945 quelques mois avant la victoire. 'Un des plus grands hommes
de science' et pour quelques uns un 'vrai russe', à ce que
j'entends dire[7]. Il a grandi à
Kharkov, où son père, Ivan Vassil'evich (1821-1884),
ukrainien de petite noblesse, professeur et chercheur au service du
gouvernement, a fondé l'"Ekonomist" qu'il dirigera de
1859 à 1864. Il est aussi le directeur de la banque municipale.
Ivan Vassil'evich avait été marié à Maria
Nikolaevna Shigaeva (1831-1860), économiste et protagoniste
de la lutte des femmes pour le droit de vote. Il se remarie à
Anna Petrovna Konstantinovich (1837-1898), fille d'un militaire kosaque
au rang (chin) de général.[8]
Elle est très présente sur les photos de famille publiées,[9] mais mes sources en disent très peu sur elle, sauf
qu'elle avait du talent pour la musique et que la chanson ukrainienne
animait la maison - ce qui après 1876 deviendrait une infraction.
Vladimir avait deux soeurs à peine plus agées que lui.
D'après ses notes autobiographiques, un cousin du père,
Evgraf Maksimovich Korolenko, militaire à la retraite, athée
et philosophe autodidacte a laissé une forte impression spirituelle
sur le garçon. (Vladimir Galaktionovich Korolenko, l'écrivain,
était un cousin plus éloigné).
En 1875 toute la famille voyage en Europe de l'ouest, en France, dans
les Alpes. L'année suivante, elle déménage pour
la capitale et Vladimir entre au lycée Alexandre I. La phase
pubertaire est marquée par la guerre russo-turque et l'enthousiasme
patriotique. Quand il entre à l'université, toujours
à Petersbourg, le cercle des amis s'est agrandi. Avec notamment
(le prince) Dmitrii I. Shakhovskoi, venu de Varsovie, fils d'un général;
il sera appellé en 1885 par Fedor Rodichev à organiser
l'éducation à Ves'egonsk/Tver où il s'habillera
et travaillera comme un moujik.[10]
En 1882 Vernadskii est élu président d'un nouveau cercle
universitaire de lectures scientifiques, dans lequel ses amis forment
un noyau. Après le régicide et face à la situation
politique, les jeunes amis esquissent le plan d'une communauté,
Priyutino (priyut = abris)[11].
Très idéaliste, très ascète, élitiste,
"chrétien-de-gauche"[12].
Le côté matériel du plan était d'acheter
des terres, ce qui n'a jamais été réalisé.
Fin 1885, William Frey, prophète anglo-américain de
la vie communautaire, venu pour rencontrer Lev Tolstoi, fut l'attraction
de quelques soirées petersbourgoises. Priyutino se constitua
alors formellement. Les frères Sergei et Fyodor Ol'denburg,
Ivan et Maria Grevs[13], Vernadskii et ses amis d'avant, Andrei Krasnov, le biologiste
et Alexandr A. Kornilov, l'historien, Shakhovskoi, la soeur de Maria
Grevs, E.S. Zarudnia[14] et sa cousine,
Natalia.E. Staritskaia en signèrent le code de bonne conduite:
le travail, la pauvreté, la solidarité, la vie ouverte.
Réunion annuelle le dernier jour de l'an. Lettre d'excuse obligatoire
en cas d'absence. Il semble que cette "fraternité" - d'ailleurs
peu originale à l'époque - a effectivement servi comme
base d'action à plusieurs reprises et n'a jamais été
abandonnée. Une des premières actions comme initiation
à la vie politique fut d'organiser les secours dans la province
de Tambov lors de la famine en 1892.[15]
Depuis 1885 Vernadskii travaillait comme chercheur-fonctionnaire au
cabinet de minéralogie à Petersbourg. De la même
année date son mariage avec Natalya Egorovna Staritskaya, fille
du président de la section des lois du sénat. Leur fils
Georgi, futur historien, est né en 1887; onze ans plus tard
suivra Nina, future psychanalyste, qui dira de son père "Father
could understand everything".[16] Pendant deux ans, de 1887 à 1889 le
jeune minéralogue et cristallographe fut envoyé en mission
à l'étranger. Il fit le tour des laboratoires et acquit
des connaissances utiles. Naples, Munich, Londres, mais surtout Paris,
l'école des mines, le collège de France. Dokuchaev le
chargea de surveiller les travaux de l'exposition universelle de 1889.
De retour en Russie, il enseigne à l'université de Moscou
à côté d'Alexandre Petrovich Pavlov (1854-1929,
le frère cadet du "réflexologue") et part à l'ouest
presque chaque année pour des séjours de quelques semaines[17]. Sous l'égide de Dokuchaev il fait des recherches
pédologiques dans le district de Kremenchugo, financées
par la zemstvo de Poltava. En 1897 il soutient sa thèse
de doctorat sur les phénomènes de glissements en matière
cristalline. Nommé professeur, il sera un savant prolifique
dans plusieurs domaines. La liste de publications indique nombre de
sujets : pédologie, cristallographie, minéralogie, géochimie,
radiogéologie, biogéochimie, ressources géologiques,
matières cosmiques, eaux naturelles, histoire de science, philosophie
des sciences, organisation des sciences, travaux journalistiques[18].
En 1892, au moment où la Sonate à Kreutzer de
Lev Tolstoi fait scandale[19], Vernadskii
s'exprime - ce qui peut surprendre -, ainsi:
"Je ne comprends jamais la distinction entre l'amour
"sensuel", animal et une sorte d'amour spirituel ou idéal.
Notre conception du sensuel, de l'animal me semble une chose vraiment
ridicule. Il n'y a qu'une chose importante: à quelle hauteur
se trouve la personalité des deux qui s'aiment et jusqu'où
sont-ils égaux... Il est temps, cessons de regarder le "corps"
comme quelque chose d'abominable, débarassons nous de la
division édroite, chrétienne (ou monastique) entre
corps et esprit. La vraie vie spirituelle, le vrai côté
de la vie, celui à hauts principes, devrait profiter des
meilleurs parts des deux, du corps et de l'esprit."[20]
Vernadskii, pour qui l'histoire fut toujours un instrument de combat
- faits égal vérités, donc un réservoir
de vérités -, avait pris connaissance des travaux
de Dragomanov (donc aussi de Podolinsky) du temps de la Hromada.
Les deux hommes, le jeune et son aîné de 22 ans, le
vétéran de la cause ukrainienne mort prématurement
en 1895, se sont rencontrés (à Paris en 1888), se
sont écrits des lettres quand Dragomanov avait finalement
retrouvé un poste de professeur à Sofia. Vernadskii
prépare son rôle politique de spécialiste pour
l'éducation supérieure et l'orientation de la recherche.
Le minéralogue publie en 1902: Sur la conception scientifique
du monde; des questions de philosophie et de psychologie, 54
pages de conférences universitaires. Puis vient 1905.
37 ans auparavant, en mars 1878 sur l'initiative d'Ivan Ilich Petrunkevich,
leader de la majorité du zemstvo de Chernigov, les constitutionalistes
de Chernigov, Tver', Khar'kov et Kiev se recontrèrent dans
la clandestinité pour la première fois. Un début
de mouvement libéral en Russie. L'enthousiasme est coupé
trois ans plus tard. Fedor Ismailovich Rodichev (1854-1933), propriétaire
à Ves'egonsk, maréchal de la noblesse, se souvient de
la déception qu'apportèrent les années 80. Après
l'échec de la commission Kakhanov pour la réforme de
l'administration locale en 1885 et la révocation des juges
de paix suite aux statuts de 1890 et 1892, il finit par quitter sa
fonction de maréchal. L'engagement de Rodichev dans le zemstvo
de Tver' date de 1878. Déjà cette province était
marquée par une tradition libérale établie par
les frères cadets de Mikhail Bakunin, Pavel et Alexandre et
par le médecin M.I. Petrunkevich, frère d'Ivan. En 1894,
Rodichev envoie une fameuse lettre ouverte du zemstvo de Tver' - avec
l'approbation de la majorité - à Nicolas II, ce qui
lui coûte ses fonctions. En 1901 il signe une protestation contre
l'action brutale de la police lors de la manifestation devant la cathédrale
de Kazan, ce qui lui attire des ennuis sérieux. Pour les mêmes
faits A.A. Kornilov fut exilé, et nous le retrouvons à
Paris, travaillant avec Petr Berngardovich Struve à l'Ozvobozhdenie.
Rodichev participe à la réunion du noyau du Syndicat
de la Libération à Schaffhausen en 1903 et s'active
surtout auprès des constitutionalistes des zemstvos.
Quand en 1905 se constitue un syndicat des syndicats, avec à
la tête Miliukov, Rodichev y participe; quand en octobre les
deux groupes, le Syndicat des Constitutionalistes des zemstvo
et le Syndicat de la Libération forment le parti des Démocrates
Constitutionels (KD) il en est aussi, et en Janvier 1906 il est élu
membre du comité central. Vernadskii fut l'un des autres élus
de ce comité. Pour sa dernière élection en 1917,
il obtiendra le plus grand nombre de votes de tous.[21] A.A. Kornilov fut secrétaire du comité central
(de 1905 à 1908). Le parti réunit également les
Ol'denburg et Shakhovskoi.
L'orientaliste Sergei Ol'denburg devient 'sécrétaire
perpétuel' de l'académie, un poste qu'il gardera jusqu'en
1927. En 1906, 1907 et encore une fois en 1913, Vernadski est élu
au Conseil d'Etat au titre de l'un des deux délégués
universitaires et académiques. Son élection à
l'académie, comme membre correspondant date de 1908; il sera
consacré académicien en 1912. Il publie alors des articles
et des discours officiels dans Russkie vedemosti, Rech et Nov',
ou ailleurs. A partir de 1910 il s'engage publiquement dans la prospection
du radium.[22] De Paris à Moscou cette substance miraculeuse deviendra
une affaire très populaire et sans qu'on le sache alors, après
les rayons X, la deuxième catastrophe radio-cancérologique.
En 1911, les protestations contre la répression culminent avec
l'exode d'une grande partie des enseignants de l'université
de Moscou, dont Vernadskii. Dorénavant, il ne travaillera que
dans le cadre de l'académie. S'il ne se trouve pas sur le terrain,
s'il ne voyage pas à l'étranger et si les affaires publiques
ne l'appellent pas à la capitale, il séjourne près
de Poltava, à proximité de ses beaux-parents. En 1913
Madame et Monsieur les "priyutiniens" font construire une datcha à
Shishaki/Poltava.
La culture liée au libéralisme caractérise cette
période entre 1894 et la révolution de 1905 puis l'arrestation
des membres de l'opposition de la deuxième Duma ("coup d'état
de Stolypine") en juillet 1907, l'assassinat de Stolypine en 1911,
la guerre de 1914. On l'appellera la période de "l'âge
d'argent."[23] Les Rodichev, Vernadskii, Ol'denburg en sont
acteurs comme les Shekhtel, les Akhmatova, Bely, Briusov, Ivanov et
Tsvetaieva, Medtner, Merezhkovski et Berdiaev, Serov, Levitan, Rerikh
et Vrubel, Skriabin et Rakhmaninov, Shaliapin, Diaguilev, Stanislavski,
Komissarshevskaia. Cette effervescence culturelle semble un signe,
certes, de la force du libéralisme. Mais elle rappelle une
'danse sur le volcan' et ressemble à un feu de paille au vu
de l'échec politique du libéralisme.
Fedor Stepun entreprend le tour des villes de 1910 à 1914,
engagé par le Bureau de lecteurs pour la province, présidé
par Iuli Aikhenvald (1872-1928). Ce bureau, d'après Stepun,
fut une extension "un peu injustifiée" de la Société
pour la divulgation de connaisances techniques. Marqué
par l'horizon culturel et personnel de l'époque, Stepun distingue
trois orientations virulentes:[24]
une reprise plus politisée des slavophiles pour la rénovation
religieuse contre le "cléricalisme réactionnaire du
Synode" (à noter un certain parallèle avec le mouvement
pour la Volkskirche dans le protestantisme allemand); un regain
de l'occidentalisme, sauf dans son côté politique, par
le biais du symbolisme,[25] d'une esthétique autonome, voire élitiste,
dirígée contre une pratique naturaliste, perçue
trop vulgaire et didactique; et dans les milieus universitaires, tout
simplement une ouverture, la rupture radicale avec la tradition pétrifiée.
Bref, le libéralisme exprime à la fois une opposition
à l'autocratie et la crainte d'une prise de pouvoir incontrolable
par les masses, vue la faiblesse de la société civile
et le progrès insuffisant de ses programmes pédagogiques.
Selon Stepun, 20 à 30 ans de plus de culture libérale
auraient "guéri" la Russie de son passé autocrate; à
l'époque règnait une trop grande légèreté,
une trop grande assurance dans les chances à gagner le pouvoir.
Légèreté de Miliukov après le manifeste
d'octobre 1907:
"Rien n'a changé, la lutte contre le gouvernement continue";
légèreté également de Rodichev, l'idole
publique:
"Qui va contre le peuple, par la force du peuple périra"[26].
Stepun, le chrétien rénovateur, affiche sa notion du
politique en affirmant que dans la vie publique la prépondérance
du politique annonce la catastrophe.
Quand la misère politique allemande fait éclater la
guerre de 1914, Vernadskii mobilise la science. En 1915 un comité
de l'académie pour la prospection des ressources naturelles,
à l'époque d'abord minéralogiques fut créé.
Vernadskii et le géologue Alexandr Petrovich Karpinskii (1847-1936)
(et le botaniste Famintsin?) animent la KEPS, la Komissii po izucheniiu
estestvennykh proizvoditel'nykh sil Rossii. Vernadskii dira plus
tard, que le travail pour la KEPS l'avait mis en contact avec une
multitude de choses. Ce travail et la guerre lui avaient donné
l'idée synthétique de son oeuvre de chercheur, celle
de la pensée (mysl') scientifique et du travail scientifique
comme force géologique dans la biosphère ou simplement
celle de la pensée scientifique comme phénomène
planétaire.
En 1917, Rodichev appelle à la guerre de toutes ses forces.
Au printemps, à la demande de Maxime Gorki, Vernadskii participe
à l'Association libre pour le développement et la
divulgation des sciences positives qui réunit de nombreux
autres chercheurs. En été Sergei Ol'denburg entre au
cabinet Kerenski. En deuxième ligne, Dmitri Shakhovskoi et
Vladimir Vernadski y participent également. En Octobre - tandis
que Rodichev doit se cacher puis émigrer - Vernadskii part
en Ukraine. Ol'denburg et Shakhovskoi décident de rester; le
dernier s'engage dans l'organisation des coopératives à
Moscou. Le 19 juillet 1917, avant d'aller à Petrograd, Vernadskii
écrit de la datcha à sa femme. Il essaye d'esquisser
le plan de sa future recherche, des idées qu'il poursuit depuis
dix ans:
"Déjà j'ai écrit 40 pages... d'un
côté, il me semble que la recherche, et le vrai travail
scientifique, c'est l'expérience, l'analyse, prendre des
mesures, de nouvelles données, ce n'est pas la généralisation.
Mais maintenant, le principal, le tout nouveau c'est la généralisation."
Cette généralisation est le concept de la bio-géochimie.
De retour à Poltava en Novembre, Vernadskii reprend ses écritures
sur la"matière vivante". Il fonde une Société
des amateurs de la Nature, qui s'adresse aux écoles, et
s'occupe de la station d'agriculture expérimentale pendant
l'occupation allemande. Fin mai, toujours sous l'occupation, il se
rend à Kiev[27]. L'Ukraine indépendante organise la science. Vernadskii
à titre d'"expert" nomme l'orientaliste V.L. Modzalevskii sécrétaire
du comité préparatoire pour la fondation d'une académie
et le jeune géologue B.L. Lichkov sécrétaire
d'un comité pour l'éducation supérieure. Il appelle
également l'orientaliste A.E. Krymskii, qui arrive de Zvenigorodok
accompagné d'un wagon de livres. Le premier comité réunit
entre autres le physicochimiste V.A. Kistiakovskii, le géologue
P.A. Tutkovskii, l'ingénieur S.P. Timoshenko, l'économiste
M.I. Tugan-Baranovskii, l'historien d'art G.G. Pavlutskii, le philologue
E.K. Timchenko, le physicien I.I. Kosonogov, le biologiste N.F. Kashchenko.
Fin novembre 1918 Vernadskii est élu président de la
nouvelle académie, et Krimskii, son sécrétaire
permanent. L'académie se met au travail. Vernadskii établit
des contacts officiels avec l'académie de Petrograd et la KEPS.
Fersmann vient en mission à Kiev : on discute le projet de
barrages sur le Dnepr. La guerre continue. Vernadskii négocie
avec le gouvernement de Denikin à Rostov. En novembre 1919
il se rend en Crimée, où l'attend sa famille. En janvier
1920 il tombe gravement malade de la typhoïde (épidémique).
A peine rétabli, il enseigne à Simféropol où
il est élu recteur de l'université. En novembre 1920
les bolsheviks arrivent en Crimée, l'administration de Bela
Kun s'installe.
"Vernadskii collaborait activement avec le comité
militaire révolutionnaire.". "Le pouvoir soviétique
combat systématiquement la misère économique
et l'utilisation des richesses naturelles du pays a commencé
à grand échelle,"[28]
écrit-il à Kun et il lui propose la prospection du
radium.
Fin février 1921 Vernadskii se trouve en route pour Petrograd[29]. A Simféropol, Sergei Nikolaevich Bulgakov
lui avait passé le livre de Pavel Alexandrovich Florenski,
Stolp i utverzhdenie istiny, paru en 1914. Pendant le voyage
Vernadskii note:
"Le livre me semble très intéressant. J'estime tellement
le travail original sous quelque forme que ce soit. Voici l'impression
d'une forte personnalité originale." A la fin de quelques extraits,
il remarque: "Par rapport à la psychologie des masses: "Une
réunion politique n'est jamais loin d'une cuisine de sorcière,
on comprend que les diables s'installent chez les participants"(Florenskii,
1914, 699)."[30]
En 1921, Pavel Florenski (1882-1937), l'ami de Bely, enseigne les
sciences à Sergiiev Posad, prépare un livre "Le chiffre
comme forme", et participe à la recherche électro-technique
aussi bien dans l'usine "Karbolit" à Moscou que dans
le cadre de l'administration de l'électro-industrie auprès
du Soviet Suprème, dirigé par Lev Trotskii.
En Avril 1921 Vernadskii écrit à Krymskii, qu'il imagine
mal finir son livre sur la biogéochimie à Kiev. Il reste
formellement président de l'académie ukrainienne jusqu'à
la fin de 1921, et le 1. janvier 1922 il est nommé directeur
du nouvel institut de radium. En mai 1922 il part en mission à
l'ouest.
J'ai insisté sur nombre de détails pour mieux faire
comprendre quelle science sera bâtie avec la "reconstruction
des rapport sociaux" après 1917. Se profile le phénomène
de personnes qui pratiquent une "diastase" théologique et morale.
Ainsi Florenski en 1927:
"et j'ai toujours fuit la politique, plus même,
j'ai toujours insisté que je considére nuisible pour
la société, quand les hommes de la science, appelés
à être des experts sans haine et sans passion, participent
à la lutte politique. Jamais de ma vie je n'appartiendrai
à un parti politique."
[1]D'après Thomas C. Owen,
loc cit., p.821 ce fait à été constaté
pour la première fois en 1925 par l'économiste soviétique
Sergei A. Pervushin dans: Khoziaistvennaia kon'iunktura: vvedenie
v izuchenie dinamiki russkogo narodnogo khosiaistva za polveka,
Moscou 1925, p.184-213.
[2] voir Thomas C. Owen, loc. cit.,
p.812.
[3] Ibid., p.812.
[4] Ibid., p.823.
[5] Ibid., p.823.
[6]E.V. Mukhina, Stranitsy biografii
v fotografiiakh, Nauka v SSSR No 3, 1988 p.36
[7]Pour la grandeur voir la préface
dans A.V. Lapo, Traces of Bygone Biospheres, Moscou (Mir) 1982
(1979 pour l'édition russe), en ce qui concerne sa spécificité
russe, (il est d'origine ukrainienne?) l'anachronisme d'une partie
de ses propres vues donne libre cours à de telles interprétations.
[8]K.M. Sytnik, E.M. Apanovich, S.M.
Stoiko, V. I. Vernadskii, zhizn' i deiatel'nost' na Ukraine,
Kiev (Naukova dumka) 1988, p.19
[9]Ibid., p.31; D.B. Oreshkin, Ego
laboratoriei byla vsia zemlia, Nauka v SSSR No 4, 1988, p.70,
77; R.K. Balandin, Vladimir Vernadsky, Moscou (Mir) 1982, "Parents
of V.I. Vernadsky...1862"
[10]Kermit E. McKenzie, op.cit.,
p.xxii
[11]George Vernadsky, "Bratstvo 'Priiutino'",
Novyi Zhurnal 93 (1968) pp.147-171; 95 (1969) pp.202-215; 96
(1969) pp.153-171; 97 (1969), pp.150-153
[12]Autour de l'idéal chrétien
de sobornost'. Voir Vadim M. Borisov, Felix F. Perchenok, Arsenii
B. Roginsky, Community as the Source of Vernadsky's Concept of Noosphere,
Configurations, 1993, 3: 415-438, p.
[13]Cf. E. Tch. Skrisinskaia, "Ivan
Michailovich Grevs", M.-L., 1946; B. S. Kaganovich, Vokrug "Ocherkov
i istorii ruskogo zemlevladeniia" I.M. Grevse" dans Politicheskie
struktury ..., L. 1990
[14]Depuis 1880 Fedor Rodichev était
marié avec Ekaterina Aleksandrovna Svechina de la famille des
Zarudnyi.
[15]Ibid., p.429
[16]Nina Vladimirovna Toll-Vernadskaia,
cité dans A.V. Lapo, op.cit., p.9
[17]A.P. Iushkevich, F.T.Ianshina,
"V.I. Vernadskii i uchenye Frantsii"
[18]F.T.Ianshina, S.N. Zhidovinov,
Bibliografiia sochinenii akademika V.I. Vernadskogo (spravochnik)
Moscou (Nauka) 1991
[19]Voir Laura Engelstein, op.cit.
p.218
[20]Cité dans Lapo, op.cit.,
p.13, traduit de l'anglais.
[21]Kermit E. McKenzie, op.cit; L'article
très informatif cite de très nombreux travaux relatifs
au mouvement libéral et ses agents de 1905, dont: Shmuel Galai,
The Liberation Movement in Russia, 1900-1905, New York, London
(Cambridge Univ. Press) 1973; Charles E. Timberlake, éd., Essays
on Russian Liberalism, Columbia, Univ. of Missouri Press, 1972;
V.V. Veselovskii, Istoricheskii ocherk deiatel'nosti zemslikh uchrezhdenii
Tverskoi gubernii (1864-1913) Tver', 1914; I.K. Gudz', P.A. Korsakov,
Tver', 1909; A. Tyrkova-Vil'iams, Na putiakh k svobode New
York, 1952
[22]O neobkhodimosti issledovaniia
radioaktivnykh mineralov Rossiskoi imperii. SPb, 1911, 58 p. et:
Zadacha dnia v oblasti radiia (conférence à l'académie,
le 29 déc. 1910) Izv. Imp. Akad. Nauk. Sér.6.,
vol.5, No 1, p.61 à 72
[23]Pour une présentation
approximative voir Marc Slonim, From Chekhov to the revolution,
Russian Literature 1900-1917, New York (Oxford Univ. Press), 1962,
p.160
[24]Fedor Stepun, Vergangenes
und Unvergängliches. Aus meinem Leben, Erster Teil 1884-1914,
München (Kösel) 1947, p.309. La narration de Stepun malgré
son discours anti-antisémite et anti-nazi n'est pas libre de
sous-entendus racistes. Précisons que le texte fut écrit
en 1940. Sur un autre plan, sa description de G.G. Spet caractérise
l'auteur:"nihilisme typiquement russe," "incapable de donner la
nourriture spirituelle, dont la Russie prérévolutionnaire
avait tellement besoin."(op.cit., p.220)
[25]L'auteur distingue le symbolisme
russe par son classicisme: une poétique dans la ligne
de Tutchev, Goethe. (remarque p. 315: Margarita Vassilevna Sabashnikova
traduisait Maitre Eckehart)
[26]Fedor Stepun, op. cit.,
p.351
[27]Voir K.M. Sytnik, E.M. Apanovich,
S.M. Stoiko, V.I. Vernadskii, Zhisn' i deiatel'nost' na Ukraine,
Kiev (Naukova Dumka), 1988.p.34 à 37; l'ouvrage n'informe qu'insuffisamment
sur la situation en Ukraine: "la marionnette de l'Hetman Skoropadski"
règne entre la paix de Brest (3/3/18) et la révolution
en Allemagne (début novembre). Puis s'établit un directoire
nationaliste, petit-bourgeois...
[28]Ibid., p.
[29]Ibid.,p.89 à 92; Kendall
E. Bailes cite Georges Vernadsky (Bratsvo..., loc.cit.p.229,230) et
Nina Vernadskaia (Vospominaniia, unpublished, Archives of the
Hoover Institution, Stanford) pour plus de détails: Vernadskii
fut persuadé par des étudiants de rester, quand "les
blancs," dont Georges, s'évacuaient. Lui, sa femme et sa fille
furent ensuite "dispatched under Cheka guard to Moscow by special
train, where he was released and asked to resume his position with
the Academy of Sciences." (voir Kendall E. Bailes, "Science, Philosophy
and Politics in Soviet History: The Case of Vladimir Vernadskii",
The Russian Review, , , p.282) Les Vernadskii en train, sous
arrêt, "fondements et institutions de la vérité"
comme sujet de reflexion....
[30]P.V. Florenskii, "V.I. Vernadskii
i sem'ia Florenskikh 1930-1941 gg.", Biulleten' komissii po razrabotke
nauchnogo naclediia akademika V.I. Vernadskogo No.11, 1993, p.3
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