@99
  Histoire et Cultures de l'Europe de l'Est @ aleph99

 

Les sections du texte:

I:

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II:

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III:

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IV

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CHEE | CHAL | ETUSCI | EQUIPE

 

Vedette de l'âge d'argent: Vladimir Ivanovich Vernadskii (1863-1945). A partir de 1905 les cycles économiques de la Russie suivent un autre rythme que ceux de l'Europe occidentale et des États Unis[1]. Cette divergence découle de la politique agraire, d'une restructuration ni vraiment capitaliste, ni libérale des campagnes, des "réformes" qui protègent les seigneurs et crèent le kulak, le nouveau propriétaire des anciennes terres communes. Cette politique est accompagnée d'une "russification" des territoires annexés (Pologne, Finlande, Ukraine...) et d'un renforcement général du chauvinisme grand-russe. Petr Arkadiévitch Stolypin (1863-1911), grand propriétaire de Kovno, gouverneur de Saratov et ministre de l'Intérieur en 1904 ("ministre des déportations politiques"), devient le symbole de cette période. Dans cette Russie "semi-constitutionnelle"[2], partisans du "manifeste" (promettant la constitution) du tsar d'octobre 1905 ("octobristes"), démocrates constitutionnels (K.D.), social-révolutionnaires (S.R.) et social-démocrates (S.D.) "profitent" d'une manière inégale d'un règlement électoral distinguant des classes d'électeurs (seigneurs, bourgeoisie, paysans, ouvriers) pendant qu'un conseil de l'empire et le tsar manipulent le parlement et gouvernent par ordonnances.

En 1911, la grande famine est reçue comme l'échec de la politique agraire - d'autant que les plans stolypiens de colonisation ne réussissent pas. La démission de nombre d'enseignants de l'université de Moscou suite aux actions policières marque un point dans l'opposition de l'intelligentsia libérale. En même temps, l'essor de l'économie capitaliste à travers la production industrielle (notamment de l'armement) reprend et "l'embourgeoisement" du pays, de la société, la "société civile", toujours fragile, fait des progrès. Malgré des initiatives à la Douma, la discrimination légale des juifs, en particulier les restriction de séjour restent en vigueur; au début de la guerre un grand nombre de juifs se voient expulsés de leurs domiciles près des frontières, ou sont pris "en otage" par l'administration militaire.

La hausse économique du début des années 10 dépasse de loin les précédentes: un vrai take off semble se produire. L'industrialisation russe se diversifie, dépasse les quelques secteurs de premières nécessités pour s'étendre aux chemins de fer, à la production du sucre, à l'extraction du pétrole. Les capitaux engagés sont importants, certains en provenance de l' étranger, en particulier de France et de Belgique. Mais les chiffres par tête d'habitant restent toujours très faibles et mettent le succès du capitalisme en perspective.[3] De plus, la distribution du développement industriel et de son administration est loin d'une homogénéisation: les industries du chemin de fer, de la métallurgie sont concentrées à Petrograd, celles du textile et de la Chimie à Moscou, la fabrication de sucre dans la région de Kiev et les mines de manganèse et de charbon en Transcaucasie. Quelques autres centres d'industrie, Warsaw, Riga, Kharkov, Rostov, Baku (déstructions en 1905 dans le conflit entre Azeri et Arméniens), Ivanovo-Vosnesiensk, Jekaterinoslav, Tsaritsyn (Volgograd) ont moins d'importance.

L'efficacité du fonctionnement et de la gestion des chemins de fer pose un problème de fond: aux États Unis et en Europe occidentale les entreprises de transport assumaient une fonction de modèle de gestion moderne; il en était pas question pour l'administration en Russie.

"Paradoxalement, l'Allemagne impériale et les autres pouvoirs vaincus réussissent à éviter la catastrophe économique pendant la guerre, tandis que la Russie victorieuse n'y réussit pas. L'effondrement du réseau des chemins de fer intensifie la crise d'alimentation dans les grandes villes de l'empire et contribue à l'insurrection politique qui porte les Bolcheviks au pouvoir."[4]

Néanmoins, l'empire laisse aux révolutionnaires la cinquième économie du monde et son infrastructure étendue permet des taux de croissance impressionants une fois la guerre civile finie - "plus importants en effet, que ceux du premier plan quinquenal".[5]

Une photo expose un chariot à deux roues dans la plaine ensoleillée. Deux animaux sont attelés : on ne voit qu'un bovin; sur l'autre, à cheval, un moujik; sur le chariot trois hommes, deux devant, un derrière, barbu, en uniforme, coiffé d'une casquette de militaire, accroupi. V.I. Vernadskii s'en va en arba (chariot lourd d'Astrakhan) dans une des provinces transcaucasiennes à la recherche de radioactivité.[6] Nous sommes en 1911 au cours d'une mission officielle de l'Académie. Vladimir Ivanovich, le barbu, a 48 ans. Il est né à Petersbourg l'année de l'insurrection polonaise et il mourra en 1945 quelques mois avant la victoire. 'Un des plus grands hommes de science' et pour quelques uns un 'vrai russe', à ce que j'entends dire[7]. Il a grandi à Kharkov, où son père, Ivan Vassil'evich (1821-1884), ukrainien de petite noblesse, professeur et chercheur au service du gouvernement, a fondé l'"Ekonomist" qu'il dirigera de 1859 à 1864. Il est aussi le directeur de la banque municipale. Ivan Vassil'evich avait été marié à Maria Nikolaevna Shigaeva (1831-1860), économiste et protagoniste de la lutte des femmes pour le droit de vote. Il se remarie à Anna Petrovna Konstantinovich (1837-1898), fille d'un militaire kosaque au rang (chin) de général.[8] Elle est très présente sur les photos de famille publiées,[9] mais mes sources en disent très peu sur elle, sauf qu'elle avait du talent pour la musique et que la chanson ukrainienne animait la maison - ce qui après 1876 deviendrait une infraction. Vladimir avait deux soeurs à peine plus agées que lui. D'après ses notes autobiographiques, un cousin du père, Evgraf Maksimovich Korolenko, militaire à la retraite, athée et philosophe autodidacte a laissé une forte impression spirituelle sur le garçon. (Vladimir Galaktionovich Korolenko, l'écrivain, était un cousin plus éloigné).

En 1875 toute la famille voyage en Europe de l'ouest, en France, dans les Alpes. L'année suivante, elle déménage pour la capitale et Vladimir entre au lycée Alexandre I. La phase pubertaire est marquée par la guerre russo-turque et l'enthousiasme patriotique. Quand il entre à l'université, toujours à Petersbourg, le cercle des amis s'est agrandi. Avec notamment (le prince) Dmitrii I. Shakhovskoi, venu de Varsovie, fils d'un général; il sera appellé en 1885 par Fedor Rodichev à organiser l'éducation à Ves'egonsk/Tver où il s'habillera et travaillera comme un moujik.[10]

En 1882 Vernadskii est élu président d'un nouveau cercle universitaire de lectures scientifiques, dans lequel ses amis forment un noyau. Après le régicide et face à la situation politique, les jeunes amis esquissent le plan d'une communauté, Priyutino (priyut = abris)[11]. Très idéaliste, très ascète, élitiste, "chrétien-de-gauche"[12]. Le côté matériel du plan était d'acheter des terres, ce qui n'a jamais été réalisé. Fin 1885, William Frey, prophète anglo-américain de la vie communautaire, venu pour rencontrer Lev Tolstoi, fut l'attraction de quelques soirées petersbourgoises. Priyutino se constitua alors formellement. Les frères Sergei et Fyodor Ol'denburg, Ivan et Maria Grevs[13], Vernadskii et ses amis d'avant, Andrei Krasnov, le biologiste et Alexandr A. Kornilov, l'historien, Shakhovskoi, la soeur de Maria Grevs, E.S. Zarudnia[14] et sa cousine, Natalia.E. Staritskaia en signèrent le code de bonne conduite: le travail, la pauvreté, la solidarité, la vie ouverte. Réunion annuelle le dernier jour de l'an. Lettre d'excuse obligatoire en cas d'absence. Il semble que cette "fraternité" - d'ailleurs peu originale à l'époque - a effectivement servi comme base d'action à plusieurs reprises et n'a jamais été abandonnée. Une des premières actions comme initiation à la vie politique fut d'organiser les secours dans la province de Tambov lors de la famine en 1892.[15]

Depuis 1885 Vernadskii travaillait comme chercheur-fonctionnaire au cabinet de minéralogie à Petersbourg. De la même année date son mariage avec Natalya Egorovna Staritskaya, fille du président de la section des lois du sénat. Leur fils Georgi, futur historien, est né en 1887; onze ans plus tard suivra Nina, future psychanalyste, qui dira de son père "Father could understand everything".[16] Pendant deux ans, de 1887 à 1889 le jeune minéralogue et cristallographe fut envoyé en mission à l'étranger. Il fit le tour des laboratoires et acquit des connaissances utiles. Naples, Munich, Londres, mais surtout Paris, l'école des mines, le collège de France. Dokuchaev le chargea de surveiller les travaux de l'exposition universelle de 1889.

De retour en Russie, il enseigne à l'université de Moscou à côté d'Alexandre Petrovich Pavlov (1854-1929, le frère cadet du "réflexologue") et part à l'ouest presque chaque année pour des séjours de quelques semaines[17]. Sous l'égide de Dokuchaev il fait des recherches pédologiques dans le district de Kremenchugo, financées par la zemstvo de Poltava. En 1897 il soutient sa thèse de doctorat sur les phénomènes de glissements en matière cristalline. Nommé professeur, il sera un savant prolifique dans plusieurs domaines. La liste de publications indique nombre de sujets : pédologie, cristallographie, minéralogie, géochimie, radiogéologie, biogéochimie, ressources géologiques, matières cosmiques, eaux naturelles, histoire de science, philosophie des sciences, organisation des sciences, travaux journalistiques[18]. En 1892, au moment où la Sonate à Kreutzer de Lev Tolstoi fait scandale[19], Vernadskii s'exprime - ce qui peut surprendre -, ainsi:

"Je ne comprends jamais la distinction entre l'amour "sensuel", animal et une sorte d'amour spirituel ou idéal. Notre conception du sensuel, de l'animal me semble une chose vraiment ridicule. Il n'y a qu'une chose importante: à quelle hauteur se trouve la personalité des deux qui s'aiment et jusqu'où sont-ils égaux... Il est temps, cessons de regarder le "corps" comme quelque chose d'abominable, débarassons nous de la division édroite, chrétienne (ou monastique) entre corps et esprit. La vraie vie spirituelle, le vrai côté de la vie, celui à hauts principes, devrait profiter des meilleurs parts des deux, du corps et de l'esprit."[20]

Vernadskii, pour qui l'histoire fut toujours un instrument de combat - faits égal vérités, donc un réservoir de vérités -, avait pris connaissance des travaux de Dragomanov (donc aussi de Podolinsky) du temps de la Hromada. Les deux hommes, le jeune et son aîné de 22 ans, le vétéran de la cause ukrainienne mort prématurement en 1895, se sont rencontrés (à Paris en 1888), se sont écrits des lettres quand Dragomanov avait finalement retrouvé un poste de professeur à Sofia. Vernadskii prépare son rôle politique de spécialiste pour l'éducation supérieure et l'orientation de la recherche. Le minéralogue publie en 1902: Sur la conception scientifique du monde; des questions de philosophie et de psychologie, 54 pages de conférences universitaires. Puis vient 1905.

37 ans auparavant, en mars 1878 sur l'initiative d'Ivan Ilich Petrunkevich, leader de la majorité du zemstvo de Chernigov, les constitutionalistes de Chernigov, Tver', Khar'kov et Kiev se recontrèrent dans la clandestinité pour la première fois. Un début de mouvement libéral en Russie. L'enthousiasme est coupé trois ans plus tard. Fedor Ismailovich Rodichev (1854-1933), propriétaire à Ves'egonsk, maréchal de la noblesse, se souvient de la déception qu'apportèrent les années 80. Après l'échec de la commission Kakhanov pour la réforme de l'administration locale en 1885 et la révocation des juges de paix suite aux statuts de 1890 et 1892, il finit par quitter sa fonction de maréchal. L'engagement de Rodichev dans le zemstvo de Tver' date de 1878. Déjà cette province était marquée par une tradition libérale établie par les frères cadets de Mikhail Bakunin, Pavel et Alexandre et par le médecin M.I. Petrunkevich, frère d'Ivan. En 1894, Rodichev envoie une fameuse lettre ouverte du zemstvo de Tver' - avec l'approbation de la majorité - à Nicolas II, ce qui lui coûte ses fonctions. En 1901 il signe une protestation contre l'action brutale de la police lors de la manifestation devant la cathédrale de Kazan, ce qui lui attire des ennuis sérieux. Pour les mêmes faits A.A. Kornilov fut exilé, et nous le retrouvons à Paris, travaillant avec Petr Berngardovich Struve à l'Ozvobozhdenie. Rodichev participe à la réunion du noyau du Syndicat de la Libération à Schaffhausen en 1903 et s'active surtout auprès des constitutionalistes des zemstvos. Quand en 1905 se constitue un syndicat des syndicats, avec à la tête Miliukov, Rodichev y participe; quand en octobre les deux groupes, le Syndicat des Constitutionalistes des zemstvo et le Syndicat de la Libération forment le parti des Démocrates Constitutionels (KD) il en est aussi, et en Janvier 1906 il est élu membre du comité central. Vernadskii fut l'un des autres élus de ce comité. Pour sa dernière élection en 1917, il obtiendra le plus grand nombre de votes de tous.[21] A.A. Kornilov fut secrétaire du comité central (de 1905 à 1908). Le parti réunit également les Ol'denburg et Shakhovskoi.

L'orientaliste Sergei Ol'denburg devient 'sécrétaire perpétuel' de l'académie, un poste qu'il gardera jusqu'en 1927. En 1906, 1907 et encore une fois en 1913, Vernadski est élu au Conseil d'Etat au titre de l'un des deux délégués universitaires et académiques. Son élection à l'académie, comme membre correspondant date de 1908; il sera consacré académicien en 1912. Il publie alors des articles et des discours officiels dans Russkie vedemosti, Rech et Nov', ou ailleurs. A partir de 1910 il s'engage publiquement dans la prospection du radium.[22] De Paris à Moscou cette substance miraculeuse deviendra une affaire très populaire et sans qu'on le sache alors, après les rayons X, la deuxième catastrophe radio-cancérologique. En 1911, les protestations contre la répression culminent avec l'exode d'une grande partie des enseignants de l'université de Moscou, dont Vernadskii. Dorénavant, il ne travaillera que dans le cadre de l'académie. S'il ne se trouve pas sur le terrain, s'il ne voyage pas à l'étranger et si les affaires publiques ne l'appellent pas à la capitale, il séjourne près de Poltava, à proximité de ses beaux-parents. En 1913 Madame et Monsieur les "priyutiniens" font construire une datcha à Shishaki/Poltava.

La culture liée au libéralisme caractérise cette période entre 1894 et la révolution de 1905 puis l'arrestation des membres de l'opposition de la deuxième Duma ("coup d'état de Stolypine") en juillet 1907, l'assassinat de Stolypine en 1911, la guerre de 1914. On l'appellera la période de "l'âge d'argent."[23] Les Rodichev, Vernadskii, Ol'denburg en sont acteurs comme les Shekhtel, les Akhmatova, Bely, Briusov, Ivanov et Tsvetaieva, Medtner, Merezhkovski et Berdiaev, Serov, Levitan, Rerikh et Vrubel, Skriabin et Rakhmaninov, Shaliapin, Diaguilev, Stanislavski, Komissarshevskaia. Cette effervescence culturelle semble un signe, certes, de la force du libéralisme. Mais elle rappelle une 'danse sur le volcan' et ressemble à un feu de paille au vu de l'échec politique du libéralisme.

Fedor Stepun entreprend le tour des villes de 1910 à 1914, engagé par le Bureau de lecteurs pour la province, présidé par Iuli Aikhenvald (1872-1928). Ce bureau, d'après Stepun, fut une extension "un peu injustifiée" de la Société pour la divulgation de connaisances techniques. Marqué par l'horizon culturel et personnel de l'époque, Stepun distingue trois orientations virulentes:[24] une reprise plus politisée des slavophiles pour la rénovation religieuse contre le "cléricalisme réactionnaire du Synode" (à noter un certain parallèle avec le mouvement pour la Volkskirche dans le protestantisme allemand); un regain de l'occidentalisme, sauf dans son côté politique, par le biais du symbolisme,[25] d'une esthétique autonome, voire élitiste, dirígée contre une pratique naturaliste, perçue trop vulgaire et didactique; et dans les milieus universitaires, tout simplement une ouverture, la rupture radicale avec la tradition pétrifiée. Bref, le libéralisme exprime à la fois une opposition à l'autocratie et la crainte d'une prise de pouvoir incontrolable par les masses, vue la faiblesse de la société civile et le progrès insuffisant de ses programmes pédagogiques. Selon Stepun, 20 à 30 ans de plus de culture libérale auraient "guéri" la Russie de son passé autocrate; à l'époque règnait une trop grande légèreté, une trop grande assurance dans les chances à gagner le pouvoir. Légèreté de Miliukov après le manifeste d'octobre 1907:

"Rien n'a changé, la lutte contre le gouvernement continue"; légèreté également de Rodichev, l'idole publique:

"Qui va contre le peuple, par la force du peuple périra"[26].

Stepun, le chrétien rénovateur, affiche sa notion du politique en affirmant que dans la vie publique la prépondérance du politique annonce la catastrophe.

Quand la misère politique allemande fait éclater la guerre de 1914, Vernadskii mobilise la science. En 1915 un comité de l'académie pour la prospection des ressources naturelles, à l'époque d'abord minéralogiques fut créé. Vernadskii et le géologue Alexandr Petrovich Karpinskii (1847-1936) (et le botaniste Famintsin?) animent la KEPS, la Komissii po izucheniiu estestvennykh proizvoditel'nykh sil Rossii. Vernadskii dira plus tard, que le travail pour la KEPS l'avait mis en contact avec une multitude de choses. Ce travail et la guerre lui avaient donné l'idée synthétique de son oeuvre de chercheur, celle de la pensée (mysl') scientifique et du travail scientifique comme force géologique dans la biosphère ou simplement celle de la pensée scientifique comme phénomène planétaire.

En 1917, Rodichev appelle à la guerre de toutes ses forces. Au printemps, à la demande de Maxime Gorki, Vernadskii participe à l'Association libre pour le développement et la divulgation des sciences positives qui réunit de nombreux autres chercheurs. En été Sergei Ol'denburg entre au cabinet Kerenski. En deuxième ligne, Dmitri Shakhovskoi et Vladimir Vernadski y participent également. En Octobre - tandis que Rodichev doit se cacher puis émigrer - Vernadskii part en Ukraine. Ol'denburg et Shakhovskoi décident de rester; le dernier s'engage dans l'organisation des coopératives à Moscou. Le 19 juillet 1917, avant d'aller à Petrograd, Vernadskii écrit de la datcha à sa femme. Il essaye d'esquisser le plan de sa future recherche, des idées qu'il poursuit depuis dix ans:

"Déjà j'ai écrit 40 pages... d'un côté, il me semble que la recherche, et le vrai travail scientifique, c'est l'expérience, l'analyse, prendre des mesures, de nouvelles données, ce n'est pas la généralisation. Mais maintenant, le principal, le tout nouveau c'est la généralisation."

Cette généralisation est le concept de la bio-géochimie.

De retour à Poltava en Novembre, Vernadskii reprend ses écritures sur la"matière vivante". Il fonde une Société des amateurs de la Nature, qui s'adresse aux écoles, et s'occupe de la station d'agriculture expérimentale pendant l'occupation allemande. Fin mai, toujours sous l'occupation, il se rend à Kiev[27]. L'Ukraine indépendante organise la science. Vernadskii à titre d'"expert" nomme l'orientaliste V.L. Modzalevskii sécrétaire du comité préparatoire pour la fondation d'une académie et le jeune géologue B.L. Lichkov sécrétaire d'un comité pour l'éducation supérieure. Il appelle également l'orientaliste A.E. Krymskii, qui arrive de Zvenigorodok accompagné d'un wagon de livres. Le premier comité réunit entre autres le physicochimiste V.A. Kistiakovskii, le géologue P.A. Tutkovskii, l'ingénieur S.P. Timoshenko, l'économiste M.I. Tugan-Baranovskii, l'historien d'art G.G. Pavlutskii, le philologue E.K. Timchenko, le physicien I.I. Kosonogov, le biologiste N.F. Kashchenko.

Fin novembre 1918 Vernadskii est élu président de la nouvelle académie, et Krimskii, son sécrétaire permanent. L'académie se met au travail. Vernadskii établit des contacts officiels avec l'académie de Petrograd et la KEPS. Fersmann vient en mission à Kiev : on discute le projet de barrages sur le Dnepr. La guerre continue. Vernadskii négocie avec le gouvernement de Denikin à Rostov. En novembre 1919 il se rend en Crimée, où l'attend sa famille. En janvier 1920 il tombe gravement malade de la typhoïde (épidémique). A peine rétabli, il enseigne à Simféropol où il est élu recteur de l'université. En novembre 1920 les bolsheviks arrivent en Crimée, l'administration de Bela Kun s'installe.

"Vernadskii collaborait activement avec le comité militaire révolutionnaire.". "Le pouvoir soviétique combat systématiquement la misère économique et l'utilisation des richesses naturelles du pays a commencé à grand échelle,"[28]

écrit-il à Kun et il lui propose la prospection du radium.

Fin février 1921 Vernadskii se trouve en route pour Petrograd[29]. A Simféropol, Sergei Nikolaevich Bulgakov lui avait passé le livre de Pavel Alexandrovich Florenski, Stolp i utverzhdenie istiny, paru en 1914. Pendant le voyage Vernadskii note:

"Le livre me semble très intéressant. J'estime tellement le travail original sous quelque forme que ce soit. Voici l'impression d'une forte personnalité originale." A la fin de quelques extraits, il remarque: "Par rapport à la psychologie des masses: "Une réunion politique n'est jamais loin d'une cuisine de sorcière, on comprend que les diables s'installent chez les participants"(Florenskii, 1914, 699)."[30]

En 1921, Pavel Florenski (1882-1937), l'ami de Bely, enseigne les sciences à Sergiiev Posad, prépare un livre "Le chiffre comme forme", et participe à la recherche électro-technique aussi bien dans l'usine "Karbolit" à Moscou que dans le cadre de l'administration de l'électro-industrie auprès du Soviet Suprème, dirigé par Lev Trotskii.

En Avril 1921 Vernadskii écrit à Krymskii, qu'il imagine mal finir son livre sur la biogéochimie à Kiev. Il reste formellement président de l'académie ukrainienne jusqu'à la fin de 1921, et le 1. janvier 1922 il est nommé directeur du nouvel institut de radium. En mai 1922 il part en mission à l'ouest.

J'ai insisté sur nombre de détails pour mieux faire comprendre quelle science sera bâtie avec la "reconstruction des rapport sociaux" après 1917. Se profile le phénomène de personnes qui pratiquent une "diastase" théologique et morale. Ainsi Florenski en 1927:

"et j'ai toujours fuit la politique, plus même, j'ai toujours insisté que je considére nuisible pour la société, quand les hommes de la science, appelés à être des experts sans haine et sans passion, participent à la lutte politique. Jamais de ma vie je n'appartiendrai à un parti politique."


[1]D'après Thomas C. Owen, loc cit., p.821 ce fait à été constaté pour la première fois en 1925 par l'économiste soviétique Sergei A. Pervushin dans: Khoziaistvennaia kon'iunktura: vvedenie v izuchenie dinamiki russkogo narodnogo khosiaistva za polveka, Moscou 1925, p.184-213.

[2] voir Thomas C. Owen, loc. cit., p.812.

[3] Ibid., p.812.

[4] Ibid., p.823.

[5] Ibid., p.823.

[6]E.V. Mukhina, Stranitsy biografii v fotografiiakh, Nauka v SSSR No 3, 1988 p.36

[7]Pour la grandeur voir la préface dans A.V. Lapo, Traces of Bygone Biospheres, Moscou (Mir) 1982 (1979 pour l'édition russe), en ce qui concerne sa spécificité russe, (il est d'origine ukrainienne?) l'anachronisme d'une partie de ses propres vues donne libre cours à de telles interprétations.

[8]K.M. Sytnik, E.M. Apanovich, S.M. Stoiko, V. I. Vernadskii, zhizn' i deiatel'nost' na Ukraine, Kiev (Naukova dumka) 1988, p.19

[9]Ibid., p.31; D.B. Oreshkin, Ego laboratoriei byla vsia zemlia, Nauka v SSSR No 4, 1988, p.70, 77; R.K. Balandin, Vladimir Vernadsky, Moscou (Mir) 1982, "Parents of V.I. Vernadsky...1862"

[10]Kermit E. McKenzie, op.cit., p.xxii

[11]George Vernadsky, "Bratstvo 'Priiutino'", Novyi Zhurnal 93 (1968) pp.147-171; 95 (1969) pp.202-215; 96 (1969) pp.153-171; 97 (1969), pp.150-153

[12]Autour de l'idéal chrétien de sobornost'. Voir Vadim M. Borisov, Felix F. Perchenok, Arsenii B. Roginsky, Community as the Source of Vernadsky's Concept of Noosphere, Configurations, 1993, 3: 415-438, p.

[13]Cf. E. Tch. Skrisinskaia, "Ivan Michailovich Grevs", M.-L., 1946; B. S. Kaganovich, Vokrug "Ocherkov i istorii ruskogo zemlevladeniia" I.M. Grevse" dans Politicheskie struktury ..., L. 1990

[14]Depuis 1880 Fedor Rodichev était marié avec Ekaterina Aleksandrovna Svechina de la famille des Zarudnyi.

[15]Ibid., p.429

[16]Nina Vladimirovna Toll-Vernadskaia, cité dans A.V. Lapo, op.cit., p.9

[17]A.P. Iushkevich, F.T.Ianshina, "V.I. Vernadskii i uchenye Frantsii"

[18]F.T.Ianshina, S.N. Zhidovinov, Bibliografiia sochinenii akademika V.I. Vernadskogo (spravochnik) Moscou (Nauka) 1991

[19]Voir Laura Engelstein, op.cit. p.218

[20]Cité dans Lapo, op.cit., p.13, traduit de l'anglais.

[21]Kermit E. McKenzie, op.cit; L'article très informatif cite de très nombreux travaux relatifs au mouvement libéral et ses agents de 1905, dont: Shmuel Galai, The Liberation Movement in Russia, 1900-1905, New York, London (Cambridge Univ. Press) 1973; Charles E. Timberlake, éd., Essays on Russian Liberalism, Columbia, Univ. of Missouri Press, 1972; V.V. Veselovskii, Istoricheskii ocherk deiatel'nosti zemslikh uchrezhdenii Tverskoi gubernii (1864-1913) Tver', 1914; I.K. Gudz', P.A. Korsakov, Tver', 1909; A. Tyrkova-Vil'iams, Na putiakh k svobode New York, 1952

[22]O neobkhodimosti issledovaniia radioaktivnykh mineralov Rossiskoi imperii. SPb, 1911, 58 p. et: Zadacha dnia v oblasti radiia (conférence à l'académie, le 29 déc. 1910) Izv. Imp. Akad. Nauk. Sér.6., vol.5, No 1, p.61 à 72

[23]Pour une présentation approximative voir Marc Slonim, From Chekhov to the revolution, Russian Literature 1900-1917, New York (Oxford Univ. Press), 1962, p.160

[24]Fedor Stepun, Vergangenes und Unvergängliches. Aus meinem Leben, Erster Teil 1884-1914, München (Kösel) 1947, p.309. La narration de Stepun malgré son discours anti-antisémite et anti-nazi n'est pas libre de sous-entendus racistes. Précisons que le texte fut écrit en 1940. Sur un autre plan, sa description de G.G. Spet caractérise l'auteur:"nihilisme typiquement russe," "incapable de donner la nourriture spirituelle, dont la Russie prérévolutionnaire avait tellement besoin."(op.cit., p.220)

[25]L'auteur distingue le symbolisme russe par son classicisme: une poétique dans la ligne de Tutchev, Goethe. (remarque p. 315: Margarita Vassilevna Sabashnikova traduisait Maitre Eckehart)

[26]Fedor Stepun, op. cit., p.351

[27]Voir K.M. Sytnik, E.M. Apanovich, S.M. Stoiko, V.I. Vernadskii, Zhisn' i deiatel'nost' na Ukraine, Kiev (Naukova Dumka), 1988.p.34 à 37; l'ouvrage n'informe qu'insuffisamment sur la situation en Ukraine: "la marionnette de l'Hetman Skoropadski" règne entre la paix de Brest (3/3/18) et la révolution en Allemagne (début novembre). Puis s'établit un directoire nationaliste, petit-bourgeois...

[28]Ibid., p.

[29]Ibid.,p.89 à 92; Kendall E. Bailes cite Georges Vernadsky (Bratsvo..., loc.cit.p.229,230) et Nina Vernadskaia (Vospominaniia, unpublished, Archives of the Hoover Institution, Stanford) pour plus de détails: Vernadskii fut persuadé par des étudiants de rester, quand "les blancs," dont Georges, s'évacuaient. Lui, sa femme et sa fille furent ensuite "dispatched under Cheka guard to Moscow by special train, where he was released and asked to resume his position with the Academy of Sciences." (voir Kendall E. Bailes, "Science, Philosophy and Politics in Soviet History: The Case of Vladimir Vernadskii", The Russian Review, , , p.282) Les Vernadskii en train, sous arrêt, "fondements et institutions de la vérité" comme sujet de reflexion....

[30]P.V. Florenskii, "V.I. Vernadskii i sem'ia Florenskikh 1930-1941 gg.", Biulleten' komissii po razrabotke nauchnogo naclediia akademika V.I. Vernadskogo No.11, 1993, p.3

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