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  Histoire et Cultures de l'Europe de l'Est @ aleph99

 

Les sections du texte:

I:

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II:

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III:

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IV

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5

CHEE | CHAL | ETUSCI | EQUIPE

 

Le statut des sciences et techniques remis en question.

Intégration, exclusion, démocratie et autoritarisme 1917-1930. L'histoire de la Russie révolutionnaire est représentée, à travers les multiples intérêts qui portent vers elle, par un corpus de textes singulièrement diversifié[1]. Pour l'économiste[2], l'économie de l'URSS, dans sa matrice des années trente était caractérisée par un clivage aussi profond que fonctionnel entre le système explicite et le système sous-jacent, le dernier garantissant sa marche, le premier l'efficacité d'un contrôle central, d'un capitalisme de forteresse. En 1917, la culture ne participait point à cette construction. Elle y arriva à travers un processus de bouleversements communément désignés par révolutions culturelles. Changements imposés? Même s'ils n'apportent pas la preuve du contraire, les travaux de Sheila Fitzpatrick et le révisionnisme qu'ils ont initié[3], ont toujours ouvert les yeux sur le phénomène de la cooptation, complément de la contrainte et combien plus motivé 'd'en bas'.

La révolution de février 1917 instaura l'égalité des droits pour toutes les minorités, ainsi que le droit de vote pour les femmes. Partout des soviets se formèrent sous l'égide de celui de Petrograd. Après une tentative de putsch du général Kornilov, commandeur en chef des troupes russes en juillet, le soviet de Pétrograd présidé par Lev Trotskii s'empara du pouvoir le 25 octobre lors du IIe Congrès des soviets. Le comité exécutif - Lenin, Trotskii et Lunacharskii -, fut acclamé par 390 voix sur 673 délégués. Peu après, en novembre, les élections générales pour la constituante, en préparation depuis février, donnèrent 16 500 000 voix aux S.R., 8 800 000 aux autres partis socialistes modérés, 1 856 000 aux K.D. et aux autres partis bourgeois et 9 000 000 aux bolchéviks[4]. Le 6 Janvier 1918 l'assemblée est dissoute aprés avoir élu comme président le S.R. V. Tchernov, membre du gouvernement Kerenski, contre la S.R. de gauche, Maria Spiridonova, candidate des bolchéviks. Il lui restait pourtant assez de temps pour annuler formellement les décrets d'octobre. Acte sans aucune suite. Selon l'historiographie soviétique,

"la majorité contre-révolutionnaire de l'Assemblée constituante s'était démasquée dès le premier jour des travaux".[5]

Le gouvernement révolutionnaire n'est dépourvu ni de pragmatisme, ni de populisme. Dans son décret sur la terre, rédigé dans la nuit du 26 octobre, Lénine fait une dérogation au programme des bolchéviks: pas de nationalisation, mais comme prévu dans le programme S.R., le partage des terres par les soviets, l'autodétermination des paysans. A l'inverse, le décret sur les nationalités, le droit à l'autodétermination des peuples n'a en réalité jamais trouvé d'application. La veille de sa prise de pouvoir, le nouveau chef d'État s'était interrogé sur les chances de son parti de rester au gouvernement[6]. L'idée sous-jacente à son article, d'une révolution portée par une classe, s'avéra trop simple: il ne suffisait pas de décréter le contrôle ouvrier, mais il fallait aussi coopter beaucoup de non-ouvriers, tâche aussi indispensable que difficile. La corporation des médécins par exemple recommanda à ses membres de s'y opposer et Lunacharskii remarque dans une lettre privée du 23 novembre que

"sauf de rares exceptions, l'intelligentsia nous hait d'une haine viscérale" et que "le boycottage des fonctionnaires freine énormément notre oeuvre"[7].

L'abandon du contrôle démocratique et le recours régulier au contrôle autoritaire touchèrent à la 'pureté révolutionnaire' pour nombre de compagnons de route, qui s'insurgèrent autant qu'ils l'avaient fait contre la paix de Brest-Litovsk (avec une Allemagne impérialiste) ou contre l'idée infortunée d'un Capitalisme d'Etat. Sous différentes formes, le conflit s'établit pour longtemps au sein du Parti. Dès la création de l'armée rouge, au printemps 1918, il est présent. Ettore Cinella a souligné l'importance de l'opposition contre les voenspetsy, contre les formes d'intégration des anciens officiers et experts dans la nouvelle armée, contre l'édiction par Trotskii, avec l'appui de Lenin, de règles de discipline semblables aux anciennes de l'armée tsariste. Le programme de V.M. Smirnov et de son groupe de l'opposition militaire a été éclairé par la publication récente (1989) de ses interventions lors du VIIIième Congrès du Parti en mars 1919[8]. Le compromis trouvé maintenait les inégalités dans l'armée, et fixait le potentiel des citoyens spécialistes comme celui des commissaires rouges au delà de la guerre, dans le secteur du travail, du travail des ingénieurs et des scientifiques.

Depuis le début des hostilités entre les bolchéviks et la Rada ukrainienne en janvier 1918 jusqu'à Kronstadt en mars 1921, jusqu'à la répression des partisans de Makhno en août et à celle des émeutes de paysans cette même année, la guerre civile faisait des ravages dans le pays. Des cruautés bien souvent gratuites gagnèrent une triste notoriété. Les pogroms les plus terribles accompagnèrent la restitution temporaire des pouvoirs aux 'blancs' en Ukraine et en Russie blanche. L'armée rouge était en but aux déserteurs[9]. Plus grave encore émergeait un problème d'ordre socio-psychologique: l'armée recrutait essentiellement parmi les paysans moyens, les seredniaki, jugés malheureusement incapables de s'intégrer dans une armée, fusse-t-elle moins traditionnelle, plus adaptée à l'idéal 'prolétaire'[10].

A la guerre civile correspondait une militarisation des secteurs civils de l'administration et du travail. L'armée rouge à l'initiative de Trotskii remplissait des fonctions civiles là où elle ne combattait pas. Ce n'est qu'en 1920, avec le débat sur la démocratie ouvrière et le rôle des syndicats, que Trotskii et Lenin reculèrent - toujours en hésitant - devant le danger de la militarisation et d'une étatisation totalitaire par la suite.

En 1920 la Commission pour l'électrification, la GOELRO, commence à travailler sous la présidence de Gleb Maksimilianovich Krzhizhanovski (1872-1959), qui devint ainsi le premier energetik soviétique. A la fin de l'année, un document de 650 pages promet la construction de 30 centrales et prévoit la production de dix fois plus d'énergie électrique dans les 10 ans à venir. La critique parle d'électrofiction. Nikolai Bukharin (1888-1938), le révolutionnaire de Moscou de 1917 (en compagnie de Nikolai Osinskii, Varvara Iakovleva et d'autres), communiste de gauche à l'époque, devenu théoricien du Parti et directeur de la Pravda, est plein d'enthousiasme:

"La vieille Russie, pauvre, famélique, affamée, la Russie où l'on s'éclaire primitivement, celle où l'on dîne d'un croûton de pain noir, va être recouverte d'un réseau de stations électriques... Cela unifiera son économie, et notre nation démembrée deviendra une partie constituante, intelligente et organisée de l'humanité. L'horizon est infini et spendide"[11].

Le bureau d'Etat de planification (Gosplan) sous la direction également de Krzhizhanovskii se met en place en 1921. Pendant que l'ancienne intelligentsia 'culturelle' est d'abord largement exclue et terrorisée, les révolutionnaires tentent de coopter des spécialistes techniques et scientifiques dès 1918, de la même manière qu'ils avaient intégré les militaires, les voenspetsy: l'attitude envers les spetsy fut à la fois contraignante et persuasive[12].

Au printemps de 1918, le ministère de l'éducation (Narkompros) prit contact avec l'Académie des Sciences, et commença à financer la KEPS, la Commission des forces productives naturelles. Pour la première fois l'Académie avait élu un président, le géologue Aleksandr Petrovich Karpinskii (1846-1936), l'un des fondateurs de la KEPS de 1915. La Commission avait, pour sa part, à sa tête Aleksandr Evgenevich Fersman (1883-1945). Des deux côtés, on restait sur ses gardes et une distance polie fut établie entre les académiciens et les autorités politiques[13]. D'autant plus que le Narkompros avait voulu dissoudre l'Académie et les universités pour donner libre cours à la nouvelle culture prolétarienne. Lenin s'y était opposé catégoriquement[14].

Le chef d'Etat avait pris une décision très partielle dans un conflit interminable et caractérisé par l'ambivalence des acteurs. Conflit entre les 'démocrates' et les 'technocrates', entre les demandes sociales de démocratisation et les demandes économiques d'industrialisation. Conflit, et stylisé en lutte de classe, et porté par des aspirations d'ascension sociale, vydvizheniia.

Kendall Bailes renvoit à M.S. Bastrakova[15] en écrivant qu'entre 1918 et 1922 il ne se tenait guère de réunion du cabinet Lénin, du 'Conseil des commissaires' SOVNARKOM (SNK) sans discussion du problème des spécialistes. On suivait l'appel lancé par Lenin au huitième Congrès du Parti en 1919: le renforcement des forces productives était une urgence de premier ordre et on ne pouvait pas se passer des spécialistes bourgeois. On alla même très loin pour satisfaire les demandes des spetsy en poursuivant une politique de concessions contrôlées[16]. Bailes cite des exemples de personnes et d'instituts ainsi favorisés. Le chimiste Ipatieff, académicien et général tsariste, fut nommé directeur du nauchny otdel' du ministère de l'économie en 1921; S.D. Shein, chimiste et manager d'une grande compagnie privée avant la révolution, put organiser le 'syndicat' des ingénieurs VSI; Petr I. Pal'chinskii, ingénieur des mines, et membre du gouvernement Kerenski, présida l'ancienne Association technique russe RTO en 1922 et dirigeait un journal, l'Ekonomist[17]. Le cas de V.I. Vernadski n'est pas moins important. Ou celui de l'académicien Abram Fedorovich Ioffe (1880-1960), qui voulut d'abord émigrer avant de rester pour diriger le nouvel Institut physico-technique à Petrograd.

"Autrement dit, l'ancienne intelligentsia technique sortait de la révolution et de la guerre civile avec des pertes, mais largement intacte, luttant toujours pour des intérêts professionnels et des valeurs qui leurs sont attachées, qu'elle avait poursuivis pendant la période tsariste"[18].

On estime l'ensemble de l'intelligentsia scientifico-technique avant la révolution à environ quinze mille personnes, dont une partie relativement petite travaillait à la recherche. D'après Robert Lewis, la Russie prérévolutionnaire disposait d'environ une douzaine d'institutions qui servaient à ce qu'on appelle aujourd'hui 'recherches et développement', R&D. Ces institutions furent mises sous contrôle du Conseil suprème pour l'économie VSNKH et au milieu des années vingt, le VSNKH contrôlait treize instituts et laboratoires, employant 1000 personnes[19]. Trois quarts des travailleurs scientifiques étaient concentrés à Moscou et Leningrad.

A partir de 1924, Felix Dzerzhinskii, le chef de la police secrète, préside le VSNKH et jusqu'à sa mort en 1926 il tisse des liens personnels entre la GPU et le secteur R&D, largement aux mains d'anciens spécialistes. Ceux-ci ne s'y opposent pas car ils y trouvent en général leur avantage, Ipatieff notamment fut agréablement surpris par l'attitude de Dzherzhinskii comme par celle d'Aleksei Rykov, président du SNK[20].

L'opposition, les communistes de gauche, les centralistes démocrates et l'opposition ouvrière condamnaient l'organisation 'technocrate' du travail, le principe, proclamé par Lenin[21], de la direction par une personne, l'edinonachal'ie[22]; ils demandèrent la formation d'urgence de personnel dirigeant, exigèrent la démocratisation de la direction. Et ils attaquaient le gouvernement sur la question des spécialistes.

L'administration, en reponse, procèda à une double stratégie. D'un côté, Lenin interdit formellement la chasse aux spetsy, de l'autre, quelques spécialistes furent malgré tout 'livrés'. Ainsi, en 1921, un groupe de spécialistes employés par des usines issues de la compagnie Nobel furent jugés pour activité contre-révolutionnaire et fusillés; parmi eux l'ingénieur et professeur de chimie Tikhvinskii[23]. L'affaire passa à la une de tous les journaux.

En 1922, 73% des directeurs de grandes usines dans le district de Moscou étaient d'anciens spécialistes. Le XIIme Congrès en 1923 marque un tournant: il sanctionne la nomination des directeurs par le Uchraspredotdel', le Département d'embauche du Parti, sur lequel Stalin avait la main-mise. Le Uchraspredotdel' fut autorisé à nommer des fonctionnaires pour pourvoir 1800 des postes les plus importants de l'industrie et après une enquête dirigée par Valerian Kuibyshev, 595 dirigeants communistes y furent placés en 1923 et 1924. L'arrivée des directeurs rouges, souvent en manque de compétence technique et d'expérience ne remédia guère au problème politique, posé par les spécialistes.

Ni la politique du Communisme de Guerre (dénomination a posteriori), ni celle de la NEP n'étaient portées par des plans stratégiques; elles résultaient plutôt de mesures prises ad hoc, face aux crises, à la crise quasi permanente. Elles reflètent un état socio-économique et les mentalités des gens, difficilement accessibles à travers une analyse de classes; celle-ci dégénère en jeu d'étiquettes. La NEP, vue comme période de normalisation, est marquée par l'application paradoxale du principe de classes: tout le monde a les mêmes droits, sauf les 5-6% de la population, qui par leur statut de 'bourgeois' sont exclus du droit de vote. La population juive se voit ainsi à 35% refuser le droit de vote: avant la révolution elle avait trouvé sa 'niche' souvent précaire dans le commerce et la petite entreprise. Au moment du premier plan quinquennal, en 1928/9 le commerce privé ne représente plus que 6,6%, le commerce du blé a été entièrement nationalisé, les commerçants juifs, suite à leur statut de classe ne sont pas admis aux postes de fonctionnaires; pire encore, leurs enfants sont exclus de l'éducation professionnelle et du travail dans la production ou dans l'administration.[24]

La révolution avait rendu l'autonomie aux universités et aux autres institutions d'enseignement supérieur et plus aucun examen d'entrée n'était demandé. La population estudiantine explosa, avant de retomber vite, autant en raison du développement de la situation générale du pays, que de la situation dans les écoles. Pour amener de nouvelles couches à la formation, les rabfak furent institutionalisées en 1919, des classes préparatoires de trois à quatre ans, attachées aux universités et réservées aux ouvriers et paysans. En 1923 l'accès libre à l'enseignement supérieur était formellement forclos, la priorité fut donnée à ceux qui venaient des rabfak et le reste des places réparti en quotas: 25% étaient reservées au Parti, 35% aux syndicats, 15% au Komsomol, 3% à la GPU, 2% aux autorités locales, 10% à l'armée et aux invalides et seulement 10% à l'accès par concours. Ce règlement a très vite été réadapté: en 1926, 45% des places étaient accessibles par concours. Des examens politiques avaient amené à l'exclusion de 60 000 étudiants dans les années 1923 et 1924. Par la suite, en 1926, 60% des étudiants débutants se disaient communistes, contre seulement un faible pourcentage de ceux de troisième et quatrième année. Les enseignants continuaient à être mal payés et à la fin de la NEP, les postes n'étaient occupés qu'aux trois quarts.[25].

Autonomes, les institutions de l'enseignement supérieur élisaient leurs administrateurs. En 1921, les sénats des universités furent de nouveau privés de ce droit par un décret du Narkompros et les administrations, le recteur et les doyens, furent formellement nommés par le Conseil d'Etat pour l'enseignement, GUS. Les enseignants de l'Ecole technique supérieure de Moscou déclenchèrent une grève suivie par d'autres institutions[26]. Sur l'intervention de Lenin, un compromis fut trouvé, qui favorisait le corps enseignant. Quand Lunacharskii voulut défendre l'action des cellules du Parti, Lenin lui répondit:

"Les savants nous sont absolument essentiels, nous devons lutter à fond contre les cellules du Parti"[27].

Le lendemain des grèves, un grand nombre d'enseignants en sciences humaines furent exilés. Par contre, les spetsy, initiateurs de l'action, restèrent impunis. Un de leurs chefs fut même nommé vice-président du gosplan. Bailes commente:

"Cet incident majeur devait en effet leur donner un signe de plus du pouvoir, que leurs connaissances de spécialistes leur procuraient dans le nouvel Etat soviétique"[28].

L'enseignement supérieur technique et scientifique garda alors une relative autonomie jusqu'en 1928.

La centralisation et la bureaucratisation hantent l'URSS, qui avait reçu sa constitution en 1924. En 1926 les dernières tentatives d'organisation collective du gouvernement échouèrent. L'Etat-commune, l'idée chère aux révolutionnaires fut définitivement enterré. Le niveau de production avait atteint celui de 1913, mais l'industrialisation n'avancait que lentement et environ la moitié de la population restait toujours analphabète. L'industrie n'absorbait qu'environ 10% de la population active. Cette fraction était pourtant gratifiée d'un statut privilégié, comme en témoigne le fait qu'un député au Soviet représentait ou 25 mille ouvriers ou 125 mille paysans.

Le XIVème congrès du Parti en décembre 1925 proclama le changement de l'URSS en pays producteur de ses propres machines et équipements industriels au lieu de les importer. Cela signifiait la fin du concept de V.A. Shanin bâti sur un investissement principalement agraire, afin de profiter du taux d'accumulation plus élevé de ce secteur; l'alternative fut sacrifiée par peur d'une dépendance aux marchés internationaux. L'URSS continua donc, malgré un manque extrème de capitaux, une industrialisation forcée.

Par la suite, la crise s'aggrava, une guerre sociale s'annonçait; le chômage augmenta, les syndicats se plaignaient de l'inégalité des salaires, dénonçaient les privilèges matériels des fonctionnaires comme ceux des spécialistes. L'élément de planification fut continuellement élargie et renforcée pour aboutir, toujours dans le cadre de la NEP, au premier plan quinquennal, lancé en 1928. Mais des négligeances et des mesures gouvernementales inadéquates, l'approvisionnement insuffisant de produits industriels à la campagne, les 'infâmes' mesures exceptionnelles, les perturbations graves dans les relations villes/campagne créèrent le paradoxe que toute planification était inopérante.

Alors l'industrialisation stalinienne prit forme. La propagande fut lancée: il y était question de révolution culturelle et de lutte de classe, et surtout du grand bond en avant, du veliki perelom. Il fallait combattre les vieux spécialistes, il fallait à tout prix sauver le pouvoir d'un groupe, coopter une base suffisante à travers l'instrument du Parti. Se créa, ce que Richard Stites a appellé l'Etat de fantaisie, The Fantasy State. Les réalités du moment se présentaient à travers la lunette d'une téléologie paradisiaque, trompeuse, et pire, le vague projet communiste tenait lieu de législation.

Pour "sauver la révolution", pour empêcher cette révolution d'en haut associée au stalinisme d'en bas[29], on aurait pu imaginer des alternatives à partir des années 1928/1929:

"On est en droit de penser, si le parti et le gouvernement n'avaient pas pris, à partir de 1928, des mesures qui ont perturbé gravement la production et les échanges, et si leur pratique avait été plus conforme aux exigences réelles de la NEP, que celle-ci aurait pu être poursuivie. Elle aurait pu servir de cadre à une industrialisation différente de l'industrialisation stalinienne. Les recherches de Moshé Lewin, de Stephen Cohen et de Sigrid Grosskopf confirment que c'était une possibilité. Il en est de même des travaux de modélisation de Holland Hunter"[30].

Au long de cette 'décennie' de reconstructions, de perestroika, qui commence en 1928 et se prolonge jusqu'à l'invasion des Allemands, le chiffre des employés de l'industrie s'envola, le plus rapidement dans les premières années, de 3.8 à 11 millions, et la proportion de femmes parmi les ouvriers passa de 28% à 43%; 8000 grandes entreprises furent bâties, le tiers de la force ouvrière travaillait finalement dans des trust de plus de 10 000 employés. Moshe Lewin estime les rukovoditel'i, (vysshie chiny, otvetrabotniki) cadres, dirigeants et spécialistes à la fin de cette période, à 600 mille, dont 175 mille 'carriéristes' - depuis les 13530 directeurs d'usine aux 138 mille mastera, maîtres-ouvriers - ; le reste se répartissait en techniciens et ingénieurs sans rang. L'ITR, la couche des ingénieurs et techniciens, augmenta jusqu'à 264 mille ingénieurs et 223 mille techniciens, elle en comptait finalement cinq à huit fois plus qu'en 1928. En 1928, les ouvriers n'avaient fait en moyenne que 3,2 ans d'école. A la fin de la 'décennie', 41% des ingénieurs et 60% des techniciens étaient toujours des praktiki sans aucune formation formelle: une conséquence lourde de ce mode d'industrialisation. Deux expressions, rapportées par Lewin, caractérisent le climat social de cette période: "snachala kormi, potom sprashivai" (donne moi à manger d'abord, puis demande) et "My liudi malen'kie, nachalstvu vidnee" (nous ne sommes que de petits gens, les autorités y voient plus clair)[31]. Le progrès social comme produit du progrès industriel?

"Effroyablement dur à vivre, le système porte en lui la promesse d'un progrès économique sans précédent, donc une mobilité sociale constante, où les éléments les plus dynamiques peuvent espérer s'accrocher au succès pour assurer leur propre promotion"[32]

Avec l'industrialisation stalinienne, les camps de travail les sharaga, commencent à regrouper des 'quota' d'ITR et la terreur administrative, devenue moyen avoué d'exercice du pouvoir, frappe régulièrement toutes les institutions. La nouvelle étape commence en mars 1928 avec l'arrestation de 60 ingénieurs et techniciens des mines du Donbas et la médiatisation de leur procès, dit celui de shakhty. Les procès contre des prétendus membres d'un rassemblement obscur, promparti, (dont Petr Pal'chinsky, l'ingénieur executé en 1928 aurait été l'un des initiateurs) et contre des dirigeants apostrophiés mensheviki s'ouvrent avant la fin du premier plan quinquennal. Les recherches de ces dernières années révèlent des cas particuliers, locaux de l'action répressive, et mettent en lumière la méthode d'organes et de collaborateurs nommément désignés du CHK, GPU, KGB; on inventait des réseaux subversifs et on faisait établir des listes de personnes à placer artificiellement dans ces réseaux.[33]. J'imagine la réaction de certains révolutionnaires devenus dirigeants, qui, politiquement bien informés, furent confrontés à la demande de remplir ou de signer de telles listes au début des années trente. La légitimation que ce système extra-légal se donnait sous forme d'un parti pris, de partinost', ne pouvait guère être défendue sur la plate-forme du marxisme sans un détournement énergique de ses notions de bases, révolution, luttes de classes, dictature du prolétariat, dialectique, etc., sans l'abandon de ce respect qui soustend le mouvement d'émancipation, à savoir, que ma liberté, c'est celle de tous les autres.

En somme, suivant Lionel Kochan, les bolchéviks

"retournaient à l'ancienne forme de l'industrialisation en Russie: ils épongeaient le consommateur privé, surtout le paysan, ils poursuivaient une politique d'investissement de capitaux dirigée par l'État, ils institutionnalisaient un plan national. En même temps, ils ont développé une idéologie qui justifie le sacrifice de l'individu pour l'État. C'était une démarche brutale. La coercition brute dépassait celle appliquée par Vitte et égalisait celle des premières périodes de l'industrialisation britannique. Mais l'effort réussissait, la Russie a obtenu son statut. Pas comme modèle pour les pays sous-développés mais certainement comme une des formes de surpassement des pénalités du sous-développement".[34]

Les vastes possibilités de colonisation "interne" et la richesse de ses ressources rapprochaient la Russie de l'Amérique. L'autocratie (des samosvantsy) et sa contrepartie, la mentalité de subordination ou de passivité politique rendaient spécialement nécessaires des réformes juridiques et le renforcement de l'esprit de droit. Il est notoire qu'en 1918 le Commissaire pour la justice du gouvernement de coalition, le SR... devait lourdement insister auprès de Lenin pour que celui-ci prenne conscience de l'importance du système judiciaire; on sais aussi que les bolcheviks portaient une attention minime à la première constitution révolutionnaire de leur Etat. La persistence de l'enracinement de la mentalité traditionnelle ou des formes de conscience autres que l'idéal-type de la classe ouvrière, auraient dû entrainer des efforts considérables de décentralisation et de diversification des structures institutionnelles laïques, voire religieuses et certainement l'abolition d'une bonne partie de l'encadrement ancien.

Les "pénalités du sous-développement", comme les dangers d'une "colonisation" économique et militaire par l'occident étaient réels. L'ingénieur Bardin nota qu'avant la révolution, pour cette raison, des ingénieurs sympathisaient avec des projets de nationalisation; lors de sa première réunion, l'Association des ingénieurs VSI en 1918 repris l'argument et s'opposa au contrôle ouvrier en évoquant le danger le la colonisation par l'Allemagne, l'Angleterre ou l'Amérique[35].

Les administrateurs-modernisateurs, à l'exeption de Vitte ont craint, négligé ou méprisé l'apport au développement des minorités mobiles et habiles commes celles des juifs, l'apport aussi de la petite entreprise et du commerce (de ces minorités) pour l'accumulation et la stabilité économique. Les raisons subjectives de cette faute politique se situent à l'endroit où programmes socio-économiques et idéologies se confondent, où on batit l'autorité sur l'exclusion et l'inégalité en faisant appel à une irrationalité régressive: la non-admission de l'autre et de l'ailleurs font souffrir l'ensemble du pays.


[1]Marcel Liebmann, La révolution russe, origines, étapes et signification de la victoire bolchévique, Vervier, Gérard, 1967 contient une 'orientation bibliographique' à la fois riche et concentrée. Voir aussi: Stephen Cohen, Bukharin and the Bolshevik Revolution. A Political Biography 1888-1938, New York (Knopf) 1971, 1973, traduction francaise par Thomas Stern, Paris (Maspero) 1979. Cohen remarqua à l'époque (p.81): "Malgré la parution d'un nombre croissant de monographies occidentales et soviétiques, il n'y a toujours pas d'histoire sociale satisfaisante de la révolution de 1917". Il cite William Henry Chamberlin, The Russian Revolution: 1917-1921 NY 1960 et Richard Pipes éd., Revolutionary Russia, Cambridge Mass., 1969. Rappellons les textes de E.H. Carr, The Bolshevik Revolution, 1952 et de Isaac Deutscher, Trotsky,1962, ainsi que Marc Ferro, La révolution de 1917, Paris 1967, 1976; Dietrich Geyer, Die Russische Revolution. Historische Probleme und Perspektiven, Stuttgart 1968; A. Nove, An Economic History of the USSR, Londres 1969; Charles Bettelheim, Les luttes de classes en URSS, Paris (Maspéro, Seuil) 1969; Richard Lorenz, Sozialgeschichte der Sowjetunion 1, 1917-1945, Frankfurt (Suhrkamp) 1978; René Girault et Marc Ferro, De La Russie à l'URSS. L'histoire de la Russie de 1850 à nos jours, Paris (Nathan) 1989

[2]Voir Jacques Sapir, "Le système économique et la guerre", Annales ESC 44, 1989, p. 251

[3]Sheila Fitzpatrick, The Russian Revolution 1917-1932, Oxford (Univ. Press) 1984. Voir aussi "The Bolshevik's Dilemma: Class, Culture, and Politics in the Early Soviet Years", Slav. Rev. No.2 1985, p. 599 et les critiques de Ronald Grigor Suny, "Class and State in Early Soviet Period: A Reply to Sheila Fitzpatrick", et de Daniel Orlovsky, "Social History and Its Categories", qui suivent au même endroit, p.614 et p.620

[4]Liebmann, loc. cit. cite pour la Russie entière SR 58%, Bolcheviks 25%, partis bourgeois 13%, Mencheviks 4%

[5]Académie des Sciences de l'URSS, Institut d'Histoire, Histoire de l'URSS de l'antiquité à nos jours (Kratkaia istoriia), Moscou 1967.

[6]V.I. Lenin, "Uderzhat li bo'sheviki gosudarstvennuiu vlast'", PSS. XXXIV, p.306

[7]"'Pis'ma moi k tebe, konechno, istoricheskie' (A,V, Lunacharskii - zhene; Mart-dekabr' 1917 g.)" Vopr. ist. KPSS, 2, 1991,p.50

[8]Ettore Cinnella, "Etat 'prolétarien' et science 'bourgeoise'. Les specy pendant les premières annèes du pouvoir soviétique", Cah. d. Monde russe et sov. 32(4), 1991, pp. 469-500

[9]Voir Marc von Hagen, Soldiers in the proletarian dictatorship. The Red Army and the Soviet socialist state 1917-1930. Ithaca-Londres, 1990.

[10]Ettore Cinnella, loc.cit. p.476

[11]N. Bukharin, "O rabkore i sel'kore" dans Stat'i i rechi, Moscou, 1926, p.77

[12]Voir Kendall E. Bailes, Technology and Society under Lenin and Stalin. Origins of the Soviet Technical Intelligentsia, 1917-1941, Princeton 1978, p.48

[13]Ibid., p.49

[14]Ibid., p.56

[15]M.S. Bastrakova, "Organizationnye tendentsii russkoi nauki v nachale XX v. dans: Org. nauchn. deiatel'nost, Moscou 1968 et Stanovlenie sovetskoi systemy organizatii nauki (1917-1922) Moscou 1973

[16]Kendall Bailes, loc.cit., p.50

[17]Sur Pal'chinski voir Loren Graham, The Ghost of the executed engineer - Technology and the Fall of the Soviet Union, NY 1993

[18]Kendall Bailes, loc.cit., p.63

[19]Robert Lewis, Science and Industrialisation in the USSR. Industrial Research and Development 1917-1940, London (MacMillan) 1979, p.20

[20]Kendall Bailes, loc.cit., p.64; quand les circonstances changèrent, Ipatieff 'déserta' en 1930, lors d'un congrès à Berlin.

[21]Voir la résolution du IXme Congrès, en avril 1920: "En dernier ressort, la direction par une personne, même là où un spets dirige, est une expression de la dictature du prolétariat".

[22]Une voix de l'opposition ouvrière contre l'edinonachal'ie' fut celle d'Alexandra Kollontai, qui considérait historiquement irreconciliables la direction collégiale et celle par une personne. Voir Nicholas Lampert, The Technical Intelligentsia and the Soviet State, London (MacMillan), 1979, p.20

[23]Pour d'autres affaires voir V.V. Babkov, "N.K. Kol'tsov i bor'ba za avtonomiiu nauki", Fil. izl. No.4, 1993, p.382

[24] Nahum Gergel, loc.cit., p.1567 s.

[25]Voir S. Hessen et N. Hans, 15 Jahre Sowjetschulwesen, Langensalza 1933 p.136

[26]Voir S. Fediukin, Velikii octiabr i inelligentsiia, Moscou 1972, aussi le même, Sovetskaia vlast' i burzhuaznye spetsialisty, Moscou 1965

[27]Voir Kendall Bailes, loc.cit, p.62

[28]Ibid., p.62

[29]Voir Guido Ortoni, La questione agraria in USSR negli anni venti, Bari (De Donato), 1978 et la discussion de Paulette Vanhecke-Tomasini, "Réflexions sur la collectivisation forcée" dans L'industrialisation de l'URSS dans les années trente. Actes de la Table Ronde du CEMI de l'EHESS le 10 et 11 décembre 1981, Paris (EHESS) 1982

[30]Charles Bettelheim, "La NEP, les années trente et l'industrialisation" dans: L'industrialisation de l'URSS dans les années trente.loc.cit., p.8

[31]Moshe Lewin, "Social Relations Inside Industry During the Prewar Five-Year Plans, 1928-1941", dans:L'industrialisation de l'URSS dans les années trente, loc.cit.

[32]Hélène Carrère d'Encausse, "Permances et changements du pouvoir politique" dans: L'industrialisation de l'URSS dans les années trente, loc.cit., p.171

[33]Voir récemment V.N. Shubkin, "Svidetel'stvo o smerti", Sotsiologicheskii zhurnal 1, 1994, p.124; aussi M.G. Iaroshevskii éd., Repressirovanaia nauka, Leningrad (Nauka) 1991

[34] Lionel Kochan, loc.cit., p.

[35]Voir Nicholas Lampert, loc.cit., p. 15 et I. Bardin, Zhizn inzhinera, Moscou 1938.

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