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  Histoire et Cultures de l'Europe de l'Est @ aleph99

 

Les sections du texte:

I:

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II:

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5

III:

1

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4

IV

1

2

3

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5

CHEE | CHAL | ETUSCI | EQUIPE

 

Trois étappes de sémiotisation. En 1897 le Meyers Lexikon (5ème éd.) décrivait ainsi le monde russe politico-culturel:

En Russie, le niveau et l'orientation de leur formation et de leurs intérêts intellectuels séparent les hommes en groupes et en 'partis' socio-politiques. Pendant des années on peut fréquenter un cercle sans connaître le statut social, d'aristocrate ou autre, d'un membre ou d'un autre, on ne l'interroge que sur son orientation intellectuelle, sur sa formation. C'est pourquoi d'un pays si peu civilisé, à en juger par la grande masse des gens sans formation, sort un si grand nombre de périodiques mensuels et de revues (semblables à la Revue des deux Mondes ou la Deutsche Rundschau). Ce sont des livres d'environ 30 feuillets au contenu littéraire et politique et parmi les plus importants (mis à part les journaux et les hebdomadaires) nous comptons: Vestnik Jevropy, Otechestvennyja Zapiski, Russkij Vestnik, Russkaja Mysl, Russkaja Rech. Autour de ces périodiques se cristallisent les véritables groupes sociaux. Depuis toujours, la situation juridique empêchait l'action pratique et le combat pour le progrès civilisateur se limitait au cadre de la littérature. Avec le temps, même les belles lettres ont acquis une importance en éthique sociale, et à un dégré tel, que le traitement purement esthétique de la littérature a été remdu impossible. D'autre part, l'étude de cette littérature a été rendue difficile, en raison de la censure qui oblige les écrivains à écrire de telle manière, qu'il faut savoir lire entre les lignes, ce qui cause plein de malentendus et rend l'écriture incompréhensible pour celui qui ne s'y connaît pas. La virtuosité dans cette manière de s'exprimer est tellement développée, que souvent le gouvernement est intervenu contre des écrivains alors que leur production avait déjà passé la censure, pour les rappeller à l'ordre à cause du sens dissimulé de leurs écritures.

La fin du siècle est marquée par la sortie du Mir' bozhii, l'un des journaux qui regroupaient les intérêts intellectuels, peut-être le plus innovateur de son genre. Périodique "littéraire et scientifico-vulgarisateur pour l'auto-éducation", il commença à paraître en 1891 à Petersbourg et s'adressait

"non seulement aux couches de bonne éducation, mais aussi à des lecteurs d'autres groupes sociaux qui cherchent à complèter leur formation". La publication offre un "savoir systématique et scientifique en sciences, en histoire, en sciences sociales".
En 1898, par exemple, l'académicien-botaniste Andrei Sergeevich Famintsin (1835-1918) y développe le thème de "La psychologie et les sciences naturelles contemporaines", Kliment Arkadevich Timiriazev (1843-1920, physiologie des plantes) explique "La physiologie des plantes comme base d'une agriculture rationnelle", Iu. Malis écrit "Rudolf Virchow, sa vie, son activité scientifique et sociale", Vitold Karlovich Tserasko (1849-1925, directeur de l'observatoire de Moscou) discute "Le programme de géographie mathématique, paru dans Communications de la Société Russe d'Astronomie", le géologue Aleksei Petrovich Pavlov (1854-1929) raconte "Le pays des miracles sur les rivages de l'Elevetone(?)" et Vladimir Konstantinovich Agafonov (1863-1955), un élève de Dokuchaev, signe un résumé de "Nouveautés scientifiques" en astronomie, physique, géologie, biologie et techniques ou encore Orest Danilovich Khvolson (1852-1934, physicien) évoque les succès de la physique. D'autre part le volume contient des poêmes d'Ivan Bunin, la commémoration d'Adam Mickievic (1798-1898) par le directeur du journal A. Bogdanovich, la traduction du roman "The Christian" de Hall Cane (Kholl' Kena?), celle d'une nouvelle d'Arthur Schnitzler et celle de "Lutte entre les mondes" d'H.G. Wells; on y trouve également une description du système allemand d'éducation classique par N. Speranski, "Marx sur Goethe" par Petr Struve, "L'adaptation de la production agricole au capital" par L. Krzyvicki, ou encore "Les ateliers de femmes dans le gouvernement Tver" par I. Krasnoperov.

Parmi les collaborateurs on rencontre également Vilgelm K. Vilgemovich Bitner (1865-1921, futur directeur du Vestnik znania), Ev. Tarle, M. Tugan-Baranovski, N. Berdiaev (avec la traduction d'un essai de Ludwig Stein sur Nietzsche). Dans un compte rendu, Lenin y salue avec chaleur le "Manuel abrégé de science économique" d'Alexandre Bogdanov. Régulièrement, dans Mir' Bozhii paraissent des résumés et des extraits d'autres périodiques russes ou étrangers comme The Ethical World, La revue de Paris, La revue des deux mondes, La revue des revues, The Humanitarian, The National Review, The Fortnightly Review, Nineteenth Century, ou Cassel's Magazine.

En 1900 Mir' Bozhii publie "La résurrection. Leonardo da Vinci", roman de D.S. Merezhkovski; le numéro propose aussi la traduction de "Transformisme et Darwinisme" d'Ernst Haeckel et celle de "Mouvements intellectuels et sociaux du 19ème siècle" de Theobald Ziegler (traducteur: P. Miliukov). E. Pimenova y publie une esquisse biographique de Cecil Rhodes et Fedor Dmitrievich Batiushkov (1857-1920), le futur directeur du journal, commémore son collègue, "L'humaniste-académicien Leonid Nikolaevich Maikov" (1839-1900, historien de littérature, spécialiste de Pushkin); Karl Kautsky analyse la guerre des boers. En 1901 on discute la différence proposée par Merezhkovski entre la Russie et l'ouest, "sa caractérisation de Tolstoi et de Dostoevski, sa petitesse à propos du premier". Evg. Tarle évoque le rôle de Gambetta dans la 3ème république. A. P. Pavlov esquisse une histoire de la géologie, M. Tugan-Baranovski offre des esquisses de l'histoire de l'économie politique et P. Miliukov de l'histoire culturelle russe. Tatiana Bogdanovich apporte sa contribution avec un rapport, "Le mouvement des femmes au cours des derniers 50 ans", écrit au deuxième congrès international des femmes. V. Agafonov critique et ridiculise largement un best-seller francais (prix Audiffret de l'Académie des Sciences morales et politiques 1900), paru en russe, "La philosophie de la longévité" de Jean Finot (Jean Finckelhaus 1858-1922, directeur de La revue des revues). Dans la livraison de 1903, Nikolai Berdiaev publie "Critique du matérialisme historique", A. Rykachev écrit sur l'économie politique de John Ruskin, Evg. Anichkov offre une esquisse critique de Paul Verlaine et l'histologiste Aleksandr Stanislavovich Dogel (1852-1922) explique "L'état actuel de la question des neurones". G. Markelov considère "La philosophie de Nietzsche comme problème culturel". Le volume contient également la traduction (par N. Andreev) de "La philosophie contemporaine en Allemagne" d'Oswald Külpe. En 1905 V. Agafonov poursuit son "Feuilleton scientifique" et les rubriques "Bibliographie du journal Mir' Bozhii", "Extraits des périodiques russes", "Extraits des périodiques étrangers" occupent la même place. Lors de la guerre contre le Japon, le numéro de mars 1905 s'ouvre avec l'appel du tsar à l'unité, au rassemblement des forces. Mir' Bozhii cessera de paraître en août 1906.

Le Mir' Bozhii s'approche - également dans sa façon de traiter les sciences -, plus d'un périodique comme le Der Türmer, que de la Deutsche Rundschau; des rénovateurs culturels s'y expriment et s'y retrouvent; un petit air d'ouverture, d'une 'vie nouvelle', spirituellement plus riche, passe par les feuilles et fait penser aux tendances rénovatrices caractérisant l'époque, dite la 'belle': le Naturalisme, le Nietzschéanisme, la 'Lebensphilosophie' le 'Kulturprotestantismus' ... Un journal, certes, pour des élites, mais pour des élites engagées, qui 'cherchaient le peuple', qui envisagaient une généralisation de la culture, essentiellement par l'éducation. La place accordée aux sciences naturelles est comparable à la part culturelle qu'elles occupent dans des projets republicains des pays occidentaux; Famintsin, Timiriazev, Tseraskii, Khvolson, Pavlov, Dogel, Agafonov, scientifiques du premier rang, écrivaient comme leurs collègues allemands, anglo-saxons ou français. Mir' Bozhi, la revue liée à l'ouverture de l'Age d'argent, représente une sémiotisation des sciences naturelles dans le cadre d'une réforme culturelle. La formule reste celle de la bourgeoisie libérale, hantée par la peur de l'insurrection des incultes: "la culture, l'éducation d'abord, ensuite la participation et l'autodétermination".

Après 1917 une révolution culturelle fut portée par le mouvement PROLETKULT. Le mensuel Proletarskaiia kultura, organe du comité central du conseil panrusse, commença à paraître en 1918 et représente une désémiotisation et un programme de sémiotisation des sciences dans le cadre révolutionnaire. Dans le numéro deux, Alexandr A. Bogdanov-Malinovskii (1873-1928) écrit sur "La science et la classe ouvrière"; dans le numéro quatre il expose "Les méthodes de travail et les méthodes de la connaissance" et dans le numéro cinq il développe le plan de "L'université prolétaire" dont l'institution avait été réclamée par la première réunion générale du PROLETKULT en juillet 1918. Bogdanov expose un plan détaillé d'études et il insiste sur l'acquisition d'une capacité générale, scientifique:

"Il faut mettre ici (dans le cours introductif K.S.) au premier rang l'assimilation des méthodes pratiques d'acquisition de la science, dans le travail individuel comme dans le travail collectif: tout ce qui a rapport à la capacité d'utiliser méthodiquement toutes sortes de livres, d'exprimer des idées oralement et par écrit, de discuter et de débattre logiquement, et même de mener des réunions"[1].

Pour Bogdanov, la nouvelle science du prolétariat devait être l'instrument général d'organisation de la vie sociale, du travail, de la production, de la culture, bref de cette unité inséparable de la pratique. En ce sens il fallait assumer l'abolition des anciennes institutions universitaires. Comme ce n'était pas le cas, Bogdanov ne manqua pas de remarquer l'échec total de son projet.

Dans "La science et la classe ouvrière", il constate la rupture entre la science, telle qu'elle est pratiquée, et sa base réelle, le travail social; il condamne un fétichisme abstrait de la connaissance et il écrit:

"Le réexamen du contenu et de la transformation de la forme extérieure de la science en constitueront la base, c'est-à-dire son "socialisme", son mode d'adaptation aux tâches de la lutte et de la construction socialiste. La diffusion des connaissances et du travail scientifique doit être une affaire organisée parallèlement. Les deux choses sont indissolublement liées: elles doivent s'incarner dans la vie sous la forme de l'Université ouvrière et de l'Encyclopédie ouvrière"[2].

Il exposa les mêmes idées que dans la conférence qu'il prononça lors de la première réunion du PROLETKULT "La science et le prolétariat".[3] Son article "Les méthodes du travail et les méthodes de la connaissance", commence ainsi:

"Un devoir fondamental de notre culture nouvelle sera la reconstruction sur toute la ligne du lien entre le travail et les sciences, détruit pendant l'évolution des siècles précédents. Le devoir décisif suppose une compréhension nouvelle de la science, un nouveau point de vue par rapport à elle: la science est l'expérience organisée du travail collectif et l'arme d'organisation du travail collectif. Par conséquent, cette idée doit être introduite dans tout l'enseignement, dans tous les manuels de science, en changeant ce qu'il faut. Alors le royaume de la science sera conquis par le prolétariat. L'âme de la science, le fondement de son oeuvre, ce sont ses méthodes, c'est à dire ses instruments pour élaborer la vérité. A la lumière de notre nouveau point de vue, nous allons maintenant montrer, qu'elle est l'origine de ces méthodes et quelles sont les forces qui produisent leur développement"[4]...

Lors de cette première réunion générale en juillet 1918, V. Polianskii parle de "la révolution et des devoirs culturels du prolétariat" et A. Lunacharskii projette ses vues sur "Le prolétariat et l'art". A. Gastev organise le travail culturel dans les associations professionelles, N. Vasilevskii celui des coopératives ouvrières. S. Krivtsev est chargé de parler des clubs, V. Polianskii des bibliothèques, A. Bogdanov de l'organisation de cours, V. Kerzhentsev de l'édition littéraire, N. Preobrazhenskii du cinéma , D. Shterenberg des ateliers artistiques , A. Lunacharskii du théatre, O. Briusova de la musique. Le mouvement envisage la mobilisation générale pour une production culturelle intégrée à la production, surtout à la production industrielle, et ceci sur un plan individuel comme sur un plan collectif: une autoproduction de leur culture par les travailleurs mêmes. La science y trouvera son rôle inséparablement lié à la divulgation des connaissances.

L'élan du PROLETKULT fut brisé par de multiples difficultés financières. Sur le plan idéologique, il était irréconciliable avec la continuité des concepts de travail technologique et scientifique favorisée par le pragmatisme politique et par la NEP. Quand Lenin, dans ces derniers écrits en 1923, se moque de lui, et condamne ainsi les idées de Bogdanov à la tabouisation, les activités du PROLETKULT étaient pratiquement réduites à zéro, suite aux mesures générales d'économie: le NARKOMPROS n'avait pu garder que 1160 collaborateurs des 8500 actifs en 1920, son comité sur l'éducation des adultes seulement 132 de 2500; de 41000 écoles d'alphabétisation il n'en restait que 3500; la plupart des nouvelles institutions culturelles et de formation étaient fermées depuis qu'elles étaient tombées sous le khosraschet comme entreprises indépendantes ou depuis qu'elles devaient être financées entièrement sur le plan local[5].

La rukovodstvo, l'initiative d'administration, l'emporta sur la stichinost, l'initiative spontanée. Lors de la NEP le projet et la construction d'une culture alternative furent dénoncés comme utopiques et abandonnés. En revanche, ce qui persistait de l'ancienne culture fut mobilisé et réactivé[6]. Selon les derniers propos de Lenin, l'alphabétisation et la mobilisation intellectuelle du pays, devenues tâches terriblement préoccupantes, s'organisaient dans une perspective d'éducation plutôt 'conventionnelle'. On comprend alors l'emphase sur la 'dialectique': pour Lenin, elle servait de garde-fou contre le volontarisme et elle introduisait la perspective historique, elle tempèrait l'impatience révolutionnaire.

Au sommet de la pyramide coiffant la deuxième tentative à 'cultiver' le pays, la révolution culturelle de Lenin, domine en quelque sorte le journal Krasnaiia nov', dirigé par Aleksandr Konstantinovich Voronskii (1884-1943). Il regroupait des membres du Parti et des popuchiki (compagnons de route), d'anciens professionnels qui n'étaient pas hostiles à la révolution. A en croire Hans-Jürgen Schmidt, Voronskii et son groupe élaborèrent le programme de ce qui allait devenir le Réalisme socialiste en 1934[7]; en tout cas, leur concept de l'écriture était diamétralement opposé à celui du PROLETKULT, frôlait le naturalisme et proclamait une reproduction assez mécanique de la "réalité". Krasnaia nov' représente une troisième tentative de sémiotisation des sciences, plus proche de la première que de la deuxième, une tentative en quelque sorte 'réactionnaire' qui anticipe le stalinisme.

Krasnaia nov' se présente comme publication typique de la NEP. En juin 1921, dans le premier numéro, Lenin s'explique par rapport aux nouveaux impôts 'en nature', Karl Radek défend les nouvelles formes paysannes de propriété, N. Krupskaia s'intéresse au taylorisme dans l'organisation du travail, N. Bukharin et G. Piatakov défendent non sans humour leur texte, L'économie de la période de transition, contre les critiques de Mikhail Stepanovich Ol'minski, Vladimir Nikolaevich Sarab'ianov et Aleksandr Vassilevich Chaianov. A.K. Timiriazev (1880-1955, fils de Kliment Arkadevich, physicien et membre du Conseil pour l'éducation) y fait l'éloge du système périodique de Mendeleev. La rubrique s'appelle otdel nauchno-populiarny, rubrique de vulgarisation.

Dans le numéro suivant ce même auteur publie en quinze pages, une conférence donnée à l'Association scientifique de l'Université communiste Sverdlov, sur le principe de la relativité. Il critique sévèrement la tendance à la métaphysique d'Einstein et de ses adhérants.

Vl. Arkhangelskii vante"Nos progrès en aéro-hydro-dynamique", Blaschko "Les succès de l'astronomie", Przheborovskii "Les succès de la chimie en Russie", A. Nemilov "Les succès de la biologie dans la Russie soviétique".

Boris Mikhailovich Zavadovskii (1895-1951, biologiste, université Sverdlov) y mentionne, que le dernier numéro du périodique de vulgarisation Priroda (La nature) prévu pour 1919 n'a pu paraître que maintenant, en 1921. Il fait l'éloge de ce journal, qui est dirigée par N.K. Kol'tsov[8], L.A. Tarasovich et l'académicien A.E. Fersman, et il exprime son espoir, qu'à l'heure où des beaux tolsty zhurnaly comme Krasnaia nov' et Pechat i revolutsii peuvent paraître,

"le prochain pas vers la normalisation de la vie intellectuelle serait la renaissance de Priroda, du meilleur des journaux russes, scientifiques, adressés à des grandes cercles de lecteurs".

En 1926, Krasnaia nov' publie une conférence prononcée par Trotskii à l'occasion de la première réunion de l'association des amateurs de la radio: "La radio, la science, la technique et la société".

"Nous sommes un pays techniquement arrièré, même dans ses parties les plus développées, mais en même temps, nous n'avons pas le droit de rester arrièrés, parce que nous construisons le socialisme, et le socialisme veut et demande des techniques avancées".

Quels progrès accomplis ces dernières décennies! - Trotskii énumère - l'automobile, l'aviation, le cinématographe, la radio, et poursuit: les savants libéraux décrivaient l'histoire humaine comme celle d'un progrès continu. C'est faux. Les cultures montent et descendent. Que reste-t-il des anciennes cultures? Les moyens techniques et les méthodes de recherche. L'esprit scientifico-technique monte toujours, par delà les obstacles et les arrêts. Nous pensons, qu'épaulée par une société à organisation socialiste, elle montera sans zigzag et sans arrêt, en harmonie avec la croissance des forces productives auxquelles elle est intimement liée. Il ne faut pas suivre ces philosophes-idéalistes, qui voient dans la théorie des électrons une preuve contre le matérialisme. Le matérialisme dialectique intègre bien les nouveaux phénomènes de la physique...

Pour Trotskii, les résultats scientifiques relèvent sans aucun doute de la catégorie des forces productives, dont la notion n'est pas mise en question. Il serait donc idéaliste de leur attribuer une dimension idéologique.

Dans l'ensemble, Krasnaia nov' laisse peu (et bientôt presque plus du tout) de place à la science et la technique. Les pages sont offertes en grande partie à la littérature et à la poésie, puis aux contributions politico-idéologiques; à des littéraires comme Dem'ian Bedny, A. Chapygin, Ilia Ehrenburg, Ivan Evdokimov, Maksim Gorkii, Vera Inber, Vsevolod Ivanov, Leonid Leonov, Pavel Logunov-Lesniak, N. Nikitin, V. Pletnev, Boris Pil'niak, Boris Sadovskoi, Viacheslav Shishkov, Aleksei Tolstoi, Mikhail Zoshchenko (plus tard, par exemple pour l'année 1932, Boris Aikhenval'd, Alexandr Fadeev, I. Ilf et I. Petrof, Valeri Kataev, John Dos Passos, A. Platonov, Konstantin Paustovski, Romain Rolland, M. Singer).

Les contributions journalistiques, historiques et politico-idéologiques viennent d'auteurs comme Lubov Axelrod, M. Braslavskii, P.S. Kogan, A. Lunacharskii, N. Meshcheriakov, M. Pokrovskii, Viacheslav Polonskii, E. Preobrazhenskii, Karl Radek, M. Reisner, V. Smirnov, I. Stepanov, I. Vardin, A. Voronskii, Clara Zetkin.

Le même mode de sémiotisation des sciences se retrouve plus ou moins dans une autre revue. Pechat' i revolutsii (L'imprimé et la révolution), publié lui aussi depuis 1921, fut le deuxième de 'nos périodiques' pour parler avec B. Zavadovski à s'imposer. Ce mensuel de "littérature, art, critique et bibliographie" excellait par ses comptes-rendus de publications russes et étrangères, comme ceux proposés dans les rubriques "Sciences naturelles" et "Production et technique". Dans le débat sur les principes de l'esthétique, Viacheslav Pavlovich Polonskii (Gusin) (1886-1932), le directeur, s'opposa à Voronskii en soulignant l'importance du facteur 'subjectif'[9], ce qui ne semble pas avoir touché la sémiotisation des sciences naturelles dans la revue, qui ressemble à celle de Krasnaia nov'.

Dans les premiers numéros, la théorie de la relativité joue un certain rôle. Sergei Tikhonovich Konobeevskii (1890-1970, physicien, enseignant à Moscou) commente un texte de N. Morozov: "Le principe de la relativité et l'absolu", A.K. Timiriazev pour sa part critique "Les fondements de la théorie de la relativité, présentés aux grand public" de Rudolf Lämmel, petit livre paru aux édition Kosmos à Stuttgart: il reproche à l'auteur son "idéalisme", le livre élargirait le clivage entre les lecteurs de textes de vulgarisation et le mouvement contemporain de la pensée strictement scientifique. La théorie des champs est associée à l'idéalisme, celle des atomes au matérialisme. En 1922 Timiriazev commente une collection de trois textes de H. Poincaré, M. Planck et P.P. Lazarev, préparés par le dernier, académicien et directeur de laboratoire à Moscou[10]: "Les fondements physiques du principe de la relativité", conférence d'Henri Poincaré à Göttingen en 1909 dévoilerait l'influence d'un idéalisme malsain sur un grand scientifique dans la mesure où il attribuait une signification illimitée au principe de la relativité. Max Planck, ensuite, se trompait - toujours selon notre auteur - quand il écrit, qu'une théorie mécanique de l'éther n'atteint pas la précision des équations de Maxwell: les travaux de Bjerknes (Les champs, Brunsvig 1908) montrent bien le contraire. L'académicien Petr Lazarev enfin présente les formules de Lorentz comme construction grandiose, alors qu'il ne s'agit que d'une conséquence logique des faits expérimentaux; mais Lazarev, d'après Timiriazev, se distingue positivement des autres vulgarisateurs par une vue critique sur la théorie d'Einstein de la relativité générale; en ce sens le livre est moins mauvais que d'autres. Nikolai Nikolaevich Andreev (1880-1970, physicien, diplômé de l'université de Bâle en 1909, plus tard fondateur de l'Institut d'hydro-acoustique) fait l'éloge d'un texte de Felix Auerbach, Théories modernes du magnétisme en regrettant cependant l'absence d'applications techniques. "A notre époque, la technique et la science sont tellement liées, que leur séparation dans la littérature de vulgarisation est indésirable", constate-t-il. Il recommandait la traduction du livre en russe, car il s'agissait du seul texte vulgarisateur du magnétisme. Un autre livre d'Auerbach, La maîtresse du monde et son ombre, expliquant les concepts de l'énergie et de l'entropie venait d'être traduit et V. A. Kostitsyn commente sèchement: "Au niveau actuel de la science, le moment est passé depuis longtemps où il aurait fallu arrêter de faire de la "description pure" pour faire comprendre les lois de la nature, le livre est dépassé, sans espoir". Le même commentateur recommande vivement la traduction de La théorie dynamique des gaz de James Jeans ainsi que du Repertorium de la physique de R. H. Weber et R. Gans. N. Andreev offre une critique aimable, assez détaillée, du cours de physique de V. A. Michelson, paru chez Knizhnaia Pomoshch' à Moscou. Il recommande également un petit manuel d'expérimentation de N.S. Drentel'n, L'air, l'eau - le chaud, une contribution bon marché de la coopérative Zadruga, visant les débutants ou les écoliers. Andreev dénonce la NEP pratiquée par l'Edition technique de l'Etat comme fausse et à courte vue: un travail de qualité comme celui de N.N. Voznesenskii à propos du "perpetuum mobile" coûte beaucoup trop cher pour atteindre les lecteurs qu'il mériterait. S. Konobeevski présente le livre de Max Born, "Structure de la matière", traduit par Stozharov, paru sous la direction d'A.P. Afanas'ev chez Nauchnoe knigoizdatel'stvo à Petrograd: une présentation aussi claire et simple des résultats actuels sur la structure atomique, que la publication récente de l'auteur sur la théorie de la relativité. Le dernier chapitre, selon l'auteur, dépasse la vulgarisation simple. La traduction de l'ensemble laisse à désirer. Konobeevski est lui-même l'auteur d'un texte "C'est quoi, le Radium?" de la Bibliothèque naturelle-scientifique. Eduard Vlad. Shpolskii (1892-1975, physicien, collaborateur de Lazarev) lui reconnaît la réussite de sa présentation, entre autres des expériences de Rutherford et souhaite une large distribution du petit livre. Konobeevskii commente avec enthousiasme la parution du deuxième volume des Uspekhi fisicheskikh nauk (Les succès des sciences physiques), périodique dirigé par P.P. Lazarev, contenant des travaux originaux, des comptes rendus de la littérature spécialisée et des bibliographies. "Dans notre pauvreté en littérature étrangère", avoue-t-il, "une publication de grande utilité". Le célèbre géographe Dmitri Nikolaevich Anutchin (1843-1923) a lu le livre du vulgarisateur fertile Wilhelm Bölsche, récemment traduit, La fin du monde et autres esquisses. Le texte est dépassé, constate-t-il; il serait plus utile de communiquer les nouveaux résultats de la science que de raconter des "comptes de fées" à propos de la planète Mars. Il commente également la parution du périodique L'homme et la nature, dirigé d'A. V. Dogel. Jusqu'à maintenant, seule Priroda, existant de longue date, remplissait une pareille fonction. Mais faut-il une concurrence? s'interroge-t-il. Le premier numéro contient quatre articles principaux, dont celui d'O.D. Khvolson, "La radiation de la chaleur, ses aspects et ses origines" et celui de Nikolai Aleksandrovich Kholodkovskii (1858-1921, zoologiste, connu également comme traducteur du 'Faust' de Goethe) "Convivialité et société des animaux" auraient pu également paraître dans Priroda, ainsi que d'autres contributions de ces auteurs. Les deux autres articles, "Travail et repos" de D.I. Solovtsov et "La vieillesse chez l'homme et chez les animaux" de Nikolai Nikolaievich Anichkov (1885-1964, enseignant à l'Académie militaire de médecine) ne sont guère plus difficiles à comprendre. La perte ne serait donc pas trop grande, si la situation actuelle des imprimeries et de la production de papier forçaient à l'arrêt de l'initiative de Dogel. B. Zavadovski commentait régulièrement les textes de botanique, de zoologie, de pédologie et ceux qui traitent de l'évolution. Il était lui-même l'auteur d'un livre "Le sexe et ses indications. Une analyse de la théorie des formes du vivant". A. Nemilov avait du reste souligné la qualité visiblement d'avant-guerre de la fabrication de cet ouvrage, qui, suivant le résumé, contient nombre de résultats d'expérimentations, surtout sur des oiseaux, et d'explications du fonctionnement physiologique des glandes spécialisées. Zavadovski résume également la traduction d'un texte d'Emil Abderhalden "Fondements de la théorie de l'alimentation et du métabolisme", paru chez knizhnaia pomoshch' sous la direction de P.P. Lazarev. Il commente:
"De deux choses l'une, ou ce livre doit réorienter la théorie de l'alimentation, mais pour cela, le texte est trop dilué, trop superficiel, trop vulgarisateur, ou il s'agit de vulgarisation élémentaire: dans ce cas le texte serait un exemple de ce qu'on ne doit pas faire pour vulgariser si on veut atteindre le lecteur et en être compris".
Dans un compte rendu du petit livre de K.A. Timiriazev "La signification de la science (Louis Pasteur)", Zavadovski remarque la pertinence des idées de l'auteur face à un gouvernement qui a du mal à reconnaître la place de la science dite théorique à côté des études d'application. Il n'y a qu'une science à utilité unique comme l'ont enseigné Pasteur et Timiriazev. Plus loin, à côté de textes sur la production, par exemple du pétrole, un livre de K.A. Oppenheim, "La Russie en perspective des voies de communication" est présenté en raison de son intérêt à l'époque. C'est D. P. Krynin, qui le résume: Oppenheim insiste sur la nécessité de constuire des voies de transport, parallèles aux grands fleuves, telles qu'elles existent en Europe de l'Ouest. Jusqu'en 1930, il faudrait prévoir la construction de 70 000 kms de chemins de fer, quoiqu'il faille craindre, que la triste situation de l'industrie métallurgique et la parcimonie de métaux sur le marché mondial soient des obstacles sérieux sur ce chemin.

Pechat' i revolutsii réservait une place plus importante aux sciences et technologies que Krasnaia nov'. Mais ni l'un ni l'autre ne présentaient les sciences et la technologie de manière, telle que des lecteurs critiques, non spécialisés, auraient pu juger du statut institutionnel, économique, intellectuel et social des travaux dans ces domaines. Une véritable intégration nouvelle des sciences et de la technologie dans la vie socio-culturelle, tel que le PROLETKULT la proposait n'est visiblement pas très présente dans ces périodiques; elle l'est encore moins dans les publications de vulgarisation comme Priroda ou, celle pour les adolescents, Znaniia sil'a[11]. La révolution culturelle y restait réduite à une attention formelle pour les sujets scientifiques et technologiques; la production dans ces domaines est regardée comme indispensable, précieuse et prestigieuse, sans autre considération que celle de l'efficacité et celle de l'utilité. Finalement la science continue à être une activité sectorielle, dont la "démocratisation" ne semblait pas poser plus de problèmes que celle d'une industrie quelconque.

D'autres revues, tolsty zhurnaly, comme Nashi dostizheniia (sous la direction de M. Gorkii) sortie après 1928 ou Novy mir' (avec une rubrique 'science et technique'), confirment cette vue. S'il n'est pas question d'une démocratisation, une certaine 'esthétisation' parfois se dessine. Bien qu'en 1923, les débats entre les amis de Voronskii ('Pereval') et le groupe Oktiabr autour du journal Na postu et des propos tenus par les périodiques Lef, novy lef, sur la pratique du travail culturel, linguistique et visuel furent vifs, ils écartèrent la problématique scientifico-technique ou n'y touchèrent qu'indirectement et superficiellement. La question, comment faire une 'vulgarisation' qui ne constitue pas "le procès de l'ignorance"[12], restait ouverte.


[1]Voir A. Bogdanov, La Science, L'art et la classe ouvrière, traduit du russe et annoté par Blanche Grinbaum, Paris (Maspéro) 1977, p.158

[2]Ibid., p.101

[3]Sur Bogdanov et le Proletkult voir Dieter Grille, Lenins Rivale: Bogdanov und seine Philosophie, Köln, 1966; Richard Lorenz, Proletarische Kulturrevolution in Sowjetrußland. Dokumente des Proletkult, München 1969; Jutta Scherrer, Les écoles de Capri et de Bologne, La formation de l'intelligentsia du Parti, Cahiers du Monde russe et soviétique , XIX, no 3, 1979; George Haupt, "Aleksandr Aleksandrovich Bogdanov (Malinovskii)" dans Georges Haupt et Jean-Jacques Marie, Makers of the Russian Revolution Ithaka (Cornell UP) 1974; K.M. Jensen, Beyond Marx and Mach, Aleksandr Bogdanov's Philosophy of Living Experience, Dordrecht (D. Reidel) 1975; Dominique Lecourt, "Bogdanov, mirroir de l'intelligentsia soviétique" dans: A. Bogdanov, La Science..., loc. cit.; Gabriele Gorzka, A. Bogdanov und der russische Proletkult. Theorie und Praxis einer sozialistischen Kulturrevolution, Frankfurt/NY (Campus) 1980; Krisztina Mänike-Gyöngyösi, Proletarische Wissenschaft und Sozialistische Menschheitsreligion als Modelle proletarischer Kultur, Wiesbaden (Harrassowitz) 1982

[4]A. Bogdanov, "Metody truda i medody poznaniia", Proletarskaia kultura no.4, 1918, p.4

[5]Chiffres cités par Gernot Erler, "Die Leninsche Kulturrevolution und die NEP" dans Eberhard Knödler-Bunte, Gernot Erler (éds.), Kultur und Kulturrevolution in der Sowjetunion, Berlin Kronberg (Scriptor) 1978, p.40, d'après G. Meyer, Studien zur sozialökonomischen Entwicklung Sowjetrußlands 1921-1923, Cologne 1974 et d'après Fünf Jahre Sowjetherrschaft in Rußland. 1917-1922, Berlin 1923. Il me semble que les chiffres donnés par S. Hessen et N. Hans dans 15 Jahre Sowjetschulwesen, Langensalza 1933 ne soit pas tout à fait aussi dramatiques.

[6]Voir P. Scheibert, "Lenin, Bogdanov and the Concept of Proletarian Culture" in: B.W. Eisenstat (éd.), Lenin and Leninism, Lexington 1971, p.43-57: qui soutient, que la NEP signifiait "the abolition of all autonomous cultural organisations and a rather abrupt end to visionary writing, but also brougt to an end the debates of the future of man in a communist society".

[7]Hans-Jürgen Schmitt, "Einleitung" dans: H.J. Schmitt et G. Schramm (éds.), Sozialistische Realismuskonzeptionen. Dokumente zum 1. Allunionskongreß der Sowjetschriftsteller, Frankfurt 1974

[8]Nikolai Konstantinovich Kol'tsov (1872-1940), biologiste et auteur du célèbre Pamiati pavshikh. Zhertvy iz sredy moskovskogo studenchestva v oktiabr'skie i dekabr'skie dni, fut enseignant à l'université privée Zhanavskii et à l'institut pour femmes de V.I. Gor'e. En 1916, un financement privé lui permet d'établir son Institut de biologie expérimentale IEB. Après 1917 l'IEB fut pris en charge par le NARKOMPROS. Kol'tsov fut arrêté en 1920 pendant l'une des premières actions répressives contre les spécialistes. Voir V.V. Babkov, loc.cit.

[9]Voir V. Polonskii, "K voprosu o nashikh literaturnykh raznoglaziiakh", P.i R. No.4 1925, 48-70

[10]Petr Petrovich Lazarev (1878-1942) était 'l'héritier' de son maître, Petr Nikolaevich Lebedev(1866-1912), un des 'pionniers' de la physique russe, et lui-même un organisateur polyvalent. Voir ci-dessous.

[11]Une alternative à Priroda n'exista que pour quelques années: Nauchnoe slovo (La parole scientifique) paru à partir de 1927 sous la direction d'Otto Iulevich Shmidt; dans les année trente débuta Nauka i zhisn (Science et vie).

[12]Voir Daniel Jacobi et Bernard Schiele, Vulgariser la Science. Le procès de l'ignorance, Seyssel (Champ Vallon) 1988

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