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Une dernière tentative de sémiotisation révolutionnaire.
En 1918, le PROLETKULT demandait la création d'une Université
prolétaire et l'édition d'une encyclopédie
pour tous. L'attention pour le prolétariat était en
réalité détournée et reduite aux cadres
du Parti. L'université communiste Sverdlov ne correspondait
nullement aux intentions proclamées d'Aleksandr Bogdanov
et de ses compagnons. Un programme pour une Encyclopédie
socialiste fut finalement établi par une commission de l'Académie
socialiste en octobre 1922. L'encyclopédie devait
"poursuivre à la fois des tâches scientifiques
et éducatives (prosvetitel'nye zadachi), elle n'aspire pas
à la 'vulgarisation', mais à la vraie démocratisation
du savoir".
Le projet ne prévoyait que 200 pages[1]. Cette entreprise n'avait évidemment que peu à
voir avec celle qui se mettrait en route deux ans plus tard sous
la direction de Otto Iulevich Shmidt (1891-1959), la Bolshaiia
sovietskaia entsiklopediia (BSE), dont le premier volume d'une
série de 65 parut en 1926 et le dernier en 1948.
Où était donc la différence avec la science 'capitaliste'
dans les disciplines comme la biologie, la psychologie, la physique?
Le vitalisme, le lamarkisme, le freudisme, la mécanique quantique
et la théorie de la relativité n'étaient-ils
pas autant d'idéalismes? La question des spécialistes
soulevait également celle du contrôle et de l'orientation
de la recherche scientifique. N'était-elle pas un cheval de
Troye du capitalisme au coeur de la construction socialiste? Après
la disparition du PROLETKULT les quelques institutions académiques,
universitaires et intellectuelles de la révolution et de la
construction du socialisme devaient s'occuper d'urgence du
vide théorique.
Les dirigeants occupaient souvent plusieurs fonctions à la
fois, ce qui faisait, qu' une douzaine de personnes , une petite élite,
qui avait du mal à s'élargir et - en ce qui concerne
les sciences naturelles - à s'établir, menait un débat
d'une importance séculaire. En 1929, Shmidt regrettait le manque
de ce qu'il était alors convenu d'appeler les théoriciens
des sciences naturelles; il se plaignait surtout du manque de
jeunes et quand il apprit, qu'à Leningrad, dans cette métropole
de la recherche fondamentale, parmi les 400 diplômés
(aspiranty) il y avait 40 membres du Parti (partintsy),
il proposa de les activer et de les intéresser à
une carrière dans ce nouveau domaine.[2] Deux ans plus tard, les chances pour entreprendre
une telle carrière retomberont à zéro. L'idée
d'une théorie des sciences naturelles tombera sous le verdict
'd'idéalisme'. Le statut social des sciences, leur mise en
valeur, leur sémiotisation, seront tabouisé.
En 1918, le Conseil des Commissaires du Peuple avait créé
l'Académie socialiste de Sciences sociales, avec l'idée
de 'doubler' en quelque sorte l'ancienne institution, l´Académie
des Sciences, plutôt que de la réformer. L'historien
Mikhail Nikolaievich Pokrovskii (1868-1932)[3]
en fut nommé sécrétaire général,
fonction qu'il gardera jusqu'à sa mort. En 1925 il prit l'initiative
de fonder la Société d'historiens marxistes, une association
libre, de combat contre l'historiographie non-marxiste, dominante
dans l'Académie des Sciences et, moins peut-être, dans
l'Association russe des instituts de sciences sociales RANION. La
même année, l'Académie socialiste, rebaptisée
'communiste' un an auparavant, fut augmentée d'une Section
des sciences naturelles et exactes, et en 1926 le Comité exécutif
(TSIK) la dota d'une charte d'institution scientifique suprême
de l'URSS. Paradoxalement, le rang d'institution suprème avait
été accordé à l'Académie ancienne
un an auparavant. A ce moment, 'le Parti' envisageait toujours de
faire de l'une une institution capable de se substituer à l'autre[4].
A partir de 1922, les travaux des membres et les rapports de leurs
réunions furent diffusés par le Vestnik, le Messager
de l'Académie communiste.
Les instituts de la RANION étaient supposés former les
enseignants 'nouveaux' de l'éducation nationale. Destinée
spécifiquement à la formation de cadres de l'enseignement
supérieur et des écoles du Parti, l'Institut des Professeurs
Rouges IKP avait été créé par décret
en 1921[5]. Il dépendait du
NARKOMPROS avec Pokrovski comme recteur. La durée d'études
en économie politique, histoire et philosophie s'étalait
sur trois ans, et ce fut seulement à la fin des années
20 qu'on parvint à l'effectif prévu de 200 étudiants
à Moscou et 100 à Leningrad. Un département de
sciences naturelles fut rajouté tardivement, en 1928, et placé
sous la direction de Boris M. Gessen (1893-1936, voir ci-dessous).
Lubov Isaakovna Akselrod (1868-1946) et Abram Moissevich Deborin (1881-1963)
en furent les premiers enseignants en philosophie.
Deborin fut aussi le promoteur de la Société des matérialistes
militants en 1924. En 1928 cette société fusionnna avec
celle des Amis matérialistes de la Dialectique hégélienne
(de 1922) en Société des matérialistes-dialecticiens
militants.
Une fois abandonnée l'approche du PROLETKULT, il était
logique, qu'une réflexion théorique se spécialise.
Nikolai Bukharin membre du Comité central et directeur de la
Pravda, défendait une théorie du matérialisme
historique contre le propos 'nihiliste' d'Emmanuil Semenovich Enchmen
(1891-?), selon qui le prolétariat dans un cataclysme organique,
biologique se libérerait de toute logique, positiviste ou dialectique,
de toute pensée abstraite[6].
D'autres "liquidateurs" soulignaient avec Sergei Konstantinovich Minin
(1882-1962), recteur de l'Université de Petrograd et de l'Université
communiste, que la philosophie n'était que l'empreinte spirituelle
de la bourgeoisie, la quintessence de son 'âme de classe'[7]. Contre cette critique et en intégrant le débat,
la revue philosophique Pod znameniem marksizmu (Sous la bannière
du marxisme) (PZM) s'établit à Moscou en 1922. Dès
le debut, Deborin en fut l'un des principaux animateurs (il dirigera
la revue de 1926 à 1930) et partisans de la nécessité
d'un travail théorique[8].
La revue publiait également la contribution d'un autre 'liquidateur',
V.V. Adoratski (1878-1945), l'un des fondateurs de l'Académie
socialiste, enseignant de l'IKP et futur directeur de l'Institut Marx-Engels,
qui soutenait, que
"le prolétariat doit se comporter dialectiquement
par rapport à la bourgeoisie et sa pensée: il doit
s'approprier les connaissances positives et surmonter le point de
vue idéologique typiquement bourgeois"[9].
L'appropriation des connaissances positives lui semblait garantir
la disparition de l'idéologie bourgeoise. Lenin dans "Sur
l'importance du matérialisme militant" soulignait l'importance
primordiale de la lutte antireligieuse. Il citait Dietzgen, selon
lequel la plupart des philosophes n'étaient que des laquais
diplômés du clergé.
Il faut organiser l'étude systématique de
la dialectique d'Hegel. La propagande sera extraordinairement difficile;
mais les chercheurs en sciences naturelles trouveront (s'ils veulent
bien chercher et si nous les aidons à employer la dialectique
d'Hegel en bons matérialistes) une série de réponses,
qui feraient révolution dans les sciences et qui sont hors
de portée de l'intelligence réactionnaire avec ses
allures snob et bourgeoises.[10]
A l'Université communiste Sverdlov, fondée en 1920,
le physicien A.K. Timiriazev (voir également plus haut),
également professeur à l'Université d'Etat
et membre du GUS, Conseil d'Etat de l'Enseignement, dirigeait le
département des sciences naturelles. Dans le premier numéro
de PZM, il dénonce dans la théorie d'Einstein
son utilité pour les classes dominantes du capitalisme et
refuse, de son point de vue 'matérialiste', la théorie
générale de la relativité. En 1924 Timiriasev
peut fonder un nouvel institut d'Etat, l'Institut Scientifique de
Recherche Timiriazev, nommé ainsi en honneur du biologiste-académicien,
grand vulgarisateur, encyclopédiste et sympathisant bolchevik
K.A. Timiriazev (voir également plus haut), père du
physicien. L'institut était destiné à la recherche
de base en biologie et à la diffusion des résultats
scientifiques dans le cadre de la propagande révolutionnaire.
Entre 1926 et 1929 seront publiés cinq numéros de
La dialectique dans la nature, recueils de travaux de méthodologie
marxiste. On y parle de 'méthodologie' et non pas de
'théorie' des sciences, expression utilisée par Shmidt,
Deborin et leurs amis. Dans le volume de 1928, on trouve - à
côté des contributions de Timiriazev et d'Aleksandr
Ignatevich Var'iash (1885- ?, philosophe et révolutionnaire
à Budapest en 1918) à côté d'un article
de S.S. Perov "La dialectique dans la chimie des dispersions",
de plusieurs articles d'E.I. Tseitlin, dont "Büchner et
Moleschott sur le rapport entre le physique et le psychique" -,
deux contributions en statistique théorique d'Emil Gumbel,
mathématicien à Heidelberg, poursuivi par la haine
de l'Extrème Droite pour sa dénonciation des meurtres
politiques.
En 1924 la parution de Le matérialisme historique et la
science contemporaine de la nature d'I. Stepanov-Skvortsov en
appendice du livre de Hermann Gorter[11],
Le matérialisme historique, déclenche une controverse
qui sortira du cadre intellectuel, sera opérationnalisée
par les pouvoirs dans leur politiques de recrutement et contribuera
à la détérioriation du climat politique entre
les révolutionnaires et dans les institutions.
Ivan Ivanovich Stepanov (1870-1928), auteur social-démocrate
célèbre dans l'avant 1905, était à l'époque
vice-président de GOSIZDAT, avant de prendre en main l'Izvestia,
l'organe du TSIK et du VTSIK en 1926. - Que serait un bon dialecticien,
interroge-t-il? Comme par hasard, la question émerge au moment
où l'on envisage de contrôler les spécialistes
par des dirigeants rouges, où l'Uchraspredotdel' et
le GUS infléchissent leur rôle pour devenir des "bureaucraties-foire"
où les intérêts des pouvoirs se croisent. Est-ce
'théoriquement' une tentative d'élever les sciences
naturelles au rang de référence suprème pour
l'organisation sociale? Est-ce une réduction et un détournement
de l'intention de Bogdanov, qui, en effet, pensait fonder l'organisation
sociale sur une double base scientifique, sur la base d'un mode de
penser scientifique, commun et 'défétichisé',
et sur la base de sa tektologie, science de l'organisation
sociale et nullement science naturelle.
Ian Ernestovich Sten (1899-1937), un des premiers diplômés
de l'IKP, fonctionnaire d'AGITPROP du TSK et du KOMINTERN, membre
de la rédaction de PZM (et de Revolutsia i kultura)
reproche à Stepanov de négliger la dialectique, mais
déjà ils ne s'entendent guère sur la notion de
la dialectique. Stepanov se défend par le pragmatisme, en se
référant à ces deux guides importants: K.A.
Timiriazev dans le domaine de la biologie et F. Engels dans le domaine
de la science sociale et de la science de la nature; il accuse
son adversaire de vouloir préserver un domaine à la
réflexion pure, tentative rendue caduque par le marxisme.
La conception dialectique de la nature, c'est la conception
mécaniste. Il s'appuie sur 'notre Timiriazev' (d'avant 1917
K.S.) en le citant:
"A notre époque sous le couvert du mot d'ordre
de 'retour à la philosophie' se forment des nouvelles tendances
qu'on peut aisément caractériser par le sobriquet
de néo-obscurantisme". Le même avait remarqué
en 1915: "Auparavant, il y avait devant nous la tâche de sauver
de l'obscurité la lumière de la science, aujourd'hui
nous en avons une autre - sauver la science de l'obscurité
qui la rattrappe - de l'arbitraire des philosophes".
A la fin de son article, Stepanov ajoute que le Conseil de l'Institut
Timiriazev a pris une résolution à l'appui de son
point de vue[12].
Les 'théoriciens' continuaient à se battre contre les
'méthodologues'. Au printemps 1926, à l'Institut de
philosophie scientifique de la RANION, le camarade German donna une
conférence sur la philosophie d'Henri Bergson et son concept
du temps[13]. La discussion déserta évidemment très
vite le sujet de la conférence et se prolongea pendant deux
mois en réunions hebdomadaires de quatre heures chaque fois.
Elle opposa A. M. Deborin et son groupe à A.K Timiriazev et
le sien; on procèda à l'examen de la dialectique et
du rapport des sciences naturelles au marxisme.
A.M. Timiriazev trouve dans les textes, surtout celui d'Engels, La
dialectique de la nature, paru en russe en 1924, la légitimation
à intervenir sans façon contre les développements
conceptuels récents de sa discipline: théorie de la
relativité, théorie des électrons etc.. Les déboriniens
ont une vue, pour ainsi dire, plus large des choses: ils font appel
à une pensée extérieure au travail scientifique
proprement dit, une dialectique qui permette une conceptualisation
propre à la discipline, que le marxisme encadrerait par une
sorte de 'metadiscours'. Leurs adversaires constatent alors la contradiction
entre le 'matérialisme' solide des sciences exactes et la 'métaphysique'
d'une réflexion 'autonome' qui se veut davantage matérialiste.
Les déboriniens se considéraient comme les seuls dialecticiens
et dénonçaient les autres comme 'mécanistes'.
Mais les différences ne s'arrêtaient pas là. Rappellons
que Lenin, en introduisant la dialectique dans le débat, avait
recommandé l'étude d'Hegel. En Allemagne Korsch, Wittfogel,
Lukács, en critiquant le Kautskyanisme, avaient entamé
une relecture du philosophe. Les déboriniens faisaient la même
chose. Les 'mécanistes' soupçonnaient leurs adversaires
de poursuivre une tendance 'idéaliste' dans ce retour aux sources
de la dialectique marxienne. La question sousjacente, celle du 'monisme'
de la pratique, de l'encadrement social des sciences et du développement
technique par cette pratique, restait, semble-t-il, close aux 'mécanistes'
avec l'exégèse des textes de Marx, Engels, Lenin, tandis
que les 'dialecticiens' continuaient à se battre pour
une définition de cette pratique, pour une réflexion
théorique à ce sujet.
C'est en 1926 également, que Nikolai Afanas'evich Karev (-1936)-
comme I.N. Sten sympathisant de Trotskii dans le groupe de Deborin
et dans l'IKP -, publie dans PZM une critique de la tectologie
ou théorie de l'organisation de Bogdanov. Il cite le passage
suivant sur le lien entre les idéologies et la société:
"Le marxime a été le premier à
éclairer ce lien, mais pas entièrement, seulement
en partie, seulement un côté de ce lien, la dépendance
de l'idéologie des rapports de production comme forme secondaire,
ou produite par la forme de base. Il n'a pas donné d'explication
au rôle objectif de l'idéologie dans la société,
à sa fonction sociale nécessaire: dans un système
organisé, chaque part ou côté représente
le complément d'autres parts ou côtés et dans
se sens, il est important pour eux, comme organes de l'ensemble,
qu'ils reçoivent une définition générale.
Dans certains cas, le marxisme s'est approché de cette tâche
en constatant que telle ou telle idéologie sert les intérêts
de telle ou telle classe, renforce les conditions de sa dominance
ou lui sert d'arme dans la lutte contre d'autres classes. Mais il
n'a pas soulevé la question d'une façon générale,
et dans beaucoup de cas importants il s'est servi, sans critique,
d'anciennes formulations pré-scientifiques; par exemple l'art
était considéré simplement comme embellissement
de la vie, les sciences naturelles et mathématiques comme
des vérités pures supérieures, indépendantes
des classes et des rapports sociaux. Du point de vue de la théorie
de l'organisation, ces appréciations changent d'un seul coup.
Disparaissent la mauvaise définition, le caractère
chatoyant des idéologies et la vraie place nécessaire
de l'idéologie dans la vie sociale apparaît. Se sont
des formes organisantes pour toutes les activités de la société
ou, ce qui revient au même, ses outils d'organisation. En
effet, ils sont formés dans leur développement par
les conditions et les rapports de production, non seulement comme
leurs produits, mais aussi et spécialement comme formes qui
organisent les contenus. Ils se forment selon les contenus et s'assimilent
à eux. Tout le côté idéologique de la
vie se présente ainsi sous une nouvelle lumière et
toute une série de ses énigmes s'éclaircissent
relativement facilement."[14]
Karev détecte dans ces phrases une polarisation reductrice,
avec la société confinée à ses fonctions
biologiques et psychologiques d'un côté, rien d'autre
que ses techniques de l'autre. "Où sont l'économie,
les structures économiques de la société, les
rapports sociaux de production, tous ce que les marxistes estiment
important?" demande-t-il. N'est-il donc pas aberrant que Bogdanov
écrive:
"la croissance des forces productives n'est qu'une
expression abstraite pour le progrès de la technique sociale,
et ce qu'on appelle 'économie' n'est que la sphère
(oblast') limitée du progrès technique et idéologique".
Le fait même que les propositions de Bogdanov se discutaient
de nouveau, malgré la retraite presque totale de leur auteur,
indique leur force latente. Karev cite Bogdanov également
pour son principe du plus faible; sa confiance dans l'avant-garde
de la révolution, le Parti, ne l'empêche visiblement
pas de se montrer bien alarmé par ces réflexions un
peu simplistes et polémiques mais toujours actuelles:
"Par exemple, prenons un parti type 'bloc', deux ailes
qui sont alimentées par deux couches ou classes sociales,
celle qui est plus avancée et celle qui est plus retardée.
Laquelle des deux détermine finalement le programme et la
tactique du parti? D'après le schéma de la plus grande
marginalisation - le plus retardé. Cette conclusion n'est
pas habituelle et même inattendue, parce qu'à première
vue, pour la plupart des gens, la classe ou couche avancée
'traine' l'autre avec elle, c'est elle qui donne la parole, choisit
les chefs etc.. Oui, mais la parole et la direction en réalité
ne vont pas plus loin que les limites accordées par le reste
de l'ensemble; quand on essaye d'aller plus loin, les liens qui
tiennent le bloc risquent d'être rompus, comme à l'attaque,
le lien d'une unité composée d'infanterie et de cavallerie
risque d'être rompu, quand la cavalerie ne se limite pas à
la vitesse de l'infanterie"[15].
Au début de 1929, les déboriniens tiennent une position
et une présence institutionelle assez forte. La défaite
de l'opposition au plus haut niveau, de Trotskii, de Bukharin, ne
les avait pas encore touchés. Ils ont éventuellement
pu 'profiter' aussi bien de la klassovaia bor'ba contre les
spécialistes et du système des directeurs rouges,
que des extensions de l'Académie communiste et de l'IKP.
En même temps, les signes d'un redressement intellectuel dans
le camps des marxistes sautaient aux yeux. Pokrovski lui-même,
depuis son retour du congrès des historiens à Oslo
en 1928 - où devant la presse, l'émigrant M.I. Rostovtsev
avait laissé libre cours à son hostilité anti-bolchévique
-, s'associait à l'idée d'une conspiration entre des
impérialistes à l'étranger et des intelligenty
et des kulaky dans le pays[16].
Peu avant, à l'occasion d'une réunion sous l'égide
de l'AGITPROP, département de propagande du TSK, Lunacharski
s'était fermement opposé à l'idée d'existence
d'une campagne antisoviétique organisée par l'intelligentsia
non-marxiste. Il soutint Bukharin et affirma, que le concept même
de perelom, de 'grand bond en avant' perdait son sens en
matière de politique de l'enseignement et culturelle.
La lutte de classe intensifiée empoisonnait pernicieusement
le camp des marxistes mêmes. En 1928, les travaux sur l'économie
médiévale de l'historien non-marxiste Dmitrii Moiseevich
Petrushevski avaient déclenché un débat sur les
concepts de Max Weber; des collègues marxistes (A.I. Neusykhin)
étaient passés au crible pour déviation du chemin
préscrit. Des événements pareils survinrent dans
le cas de l'historien-académicien Evgenii V. Tarle. A l'IKP,
un exposé de N.A. Uglanov, sécrétaire du Parti
à Moscou et partisan de l'opposition de droite avait
déclenché une lutte pour le contrôle de la cellule
du Parti[17]. De surcroît,
le NARKOMPROS avait subi l'affront de voir A. Ia. Vyshinskii (1883-1954),
l'accusateur du procès dit de shakhty à l'été
1928 (mais aussi recteur de l'université de Moscou et futur
procureur général) nommé à la tête
du département de l'éducation technique, le GLAVPROFOBR,
en remplacement de Khodorovskii.
Dans ce climat général, peu favorable à un élargissement
des horizons, les déboriniens remportèrent une sorte
de victoire formelle au cours de la 2ème réunion panrusse
des institutions scientifiques marxistes-léninistes. Elle sera
pourtant de courte durée; et les discours de cette réunion
mémorable, bien qu'ils fussent encore marqués par la
polémique aiguë contre les 'mécanistes', ne
se dirigaient-t-ils pas en vérité contre un adversaire
plus puissant, presqu'invisible encore, mais bien pressenti? O.Iu.
Shmidt évoqua les événements à l'IKP,
l'atmosphère changée, décourageante. Les déboriniens
insistant sur leurs mérites, semblaient néanmoins sur
leur défensive.
229 délégués participaient à cette réunion
du 8 au 13 avril dans les murs de l'Académie communiste. Pokrovski
avait insisté sur l'ordre du jour: l'offensive à marche
forcée, forsirovannogo nastupleniia, contre la science
bourgeoise, en particulier en sciences naturelles. L'adversaire commun
n'unifiait nullement le camp marxiste. Déborin reprochait aux
'mécanistes', en particulier au camarade Var'iash de
l'Institut Timiriazev, d'avoir négligé la critique,
d'avoir abandonné cette tâche à ses amis qui avaient,
bien ou mal, critiqué Kautsky et Adler, le Freudisme,
Bergson et DeMan, les socio-démocrates et les machistes (ne
parlons pas de 'mystificateurs' comme Losev); en outre ils étaient
les seuls à éditer la Bibliothèque de l'athéisme.
La majorité des participants appuyait les vues de Deborin (Zagarul´ko,
Angarov, B.M. Gessen, S.Iu. Semkovski, I.I. Agol, N.A. Karev, A. Kol'man,
V.A. Iurenets, I.K. Luppol, N.I. Podvolotski, Bammel, M.L. Levin,
P.I. Demchuk, S.L. Gonikman, V.F. Asmus, Ia. E. Sten). Du côté
des déboriniens, Zagorul'ko exprimait clairement, que leur
leitmotiv était la révolution culturelle, la révolution
dans la Science[18]. Outre
Var'iash et Timirazev, le groupe des 'mécanistes' était
représenté par A.Z. Tseitlin, Perov, Geilikman, Perel'man.
V.L Sarab'ianov comptait parmi les 'mécanistes', mais
défendait une position un peu différente: selon lui
les 'mécanistes' étaient de mauvais matérialistes,
mais au moins ils pouvaient être considérés comme
de bons athées; et les premiers à profiter de la zizanie
séparant le camps des marxistes seraient les popes.
Cette tentative de médiation fut pourtant refusée.
Deborin souligna, que
"le temps était mûr pour s'atteler à
la tâche de l'unité de la méthode": "Ici comme
ailleurs nous voyons la nécessité d'une reconstruction
(perestroika) de toutes les sciences sur la base d'une seule méthode,
celle du matérialisme dialectique. Et cette tâche se
présente également - c'est objectivement indéniable
- dans les sciences naturelles"[19].
P.I. Demchuk rejeta le reproche d'un hégélianisme
malsain, d'une gegelevchina:
"Nos mécanistes n'ont ni le courage ni la force
intellectuelle (umeiia) - la force intellectuelle surtout leur manque
- de libérer Hegel de cette compagnie (prikrytiia) idéaliste.
Nous savons qu'à l'Ouest, des centurions noirs se donnent
cette couverture. Mais est-ce que cela veut dire que nous devrions
nier Hegel? Quel marxiste, réagirait ainsi? Poser la question
de cette manière contredit toute la genèse du marxisme"[20].
La résolution volumineuse sur le doklad de Deborin
"Les problèmes actuels de la philosophie marxiste-léniniste"
constate sous le point 6:
"La tendance la plus active du révisionnisme
philosophique des dernières années était la
tendance des mécanistes (L. Akselrod (Ortodoks), A. K. Timiriazev,
A. Variash et d'autres)"[21].
La résolution sur la conférence de O.Iu. Shmidt paraît
moins verbeuse, plus concrète. Premier point:
"La reconstruction de l'économie nationale de
l'URSS arrive à l'un des premiers facteurs de ce processus,
la science naturelle théorique"....
Point numéro quatre:
"Les scientifiques de l'URSS s'orientent en partie
vers les derniers développements de l'idéalisme et
de l'agnosticisme de l'Ouest, ils conservent pour une autre part
l'ancien matérialisme simpliste (mécaniste) et une
petite partie d'entre eux enfin, mais qui est en train de grandir,
étudie consciemment le matérialisme dialectique...
L'appropriation de la dialectique s'avère difficile pour
les scientifique hors du Parti. Au début, on avait recours
à des façons d'enseigner trop légères
et trop peu réflèchies, qui employaient la terminologie
marxiste et prétendaient parfois avoir le monopole du savoir
marxiste (dans leur science), mais manquaient de connaissance solide."
Le point numéro 10 de la résolution concerne l'organisation
d'une société panrusse de scientifiques-matérialistes
autour du journal Sciences naturelles et marxisme issu du
département des sciences exactes et mathématiques
de l'Académie communiste; il exprime la satisfaction pour
le travail de ce groupe.
Onzième point: l'assemblée recommande l'élargissement
du cabinet d'études en histoire des sciences, les activités
de l'Académie en cette matière étant considérées
comme insuffisantes. De même, la propagande parmi les masses
est jugée insuffisante: il serait inadmissible, d'abandonner
le champs de la vulgarisation aux ennemis du marxisme[22].
Cependant à l'Institut Timiriazev on forgeait, toujours dans
le cadre de la lutte contre les deborintsy, une arme du stalinisme,
un scientisme, une sorte d'intégrisme scientifique récupérant
la parole 'marxiste', qui lui en changeait brutalement le sens. A.K.
Timiriazev et A.I. Var'iash s'en prirent au directeur de l'Institut
Marx-Engels, David Borisovich Riazanov (1870-1938) qui, à l'occasion
de la réunion panrusse des instituts des recherches marxistes-léninistes,
venait de s'exprimer sans aucun détour:
"Le camarade Deborin m'accuse souvent d'une indifférence
éxagérée, presque d''indifférentisme',
bien qu'en général et au fond nous partagions le même
point de vue. Cela s'explique tout simplement par le fait, que cette
chaussure ne me fait pas autant mal qu'à Abram Moiseevich.
Mais le fait demeure, que chez nous, ces derniers temps, dans cette
chasse à la science naturelle, l'image se répète:
le chasseur prend l'ours, mais l'ours ne laisse pas s'en aller le
chasseur. Ces derniers temps, des signes multiples s'emploient à
montrer que ce n'est pas la science qui se laisse infecter par le
marxisme, mais que la science infecte le marxisme...La science est
une chose grandiose. Elle manipule les millions et les milliards,
mais dans le domaine de la recherche scientifique, dans le domaine
de l'enseignement marxiste, la science doit accepter sa place. Et
nous devons souligner cela. On doit marteler, que cette infection
du marxisme par la science se fait partout déjà sentir.
Elle se fait sentir, je la sens, cette infection, quand je lis quelques
uns de ces articles philosophiques. Ils me transportent dans le
bon vieux temps, dans les années 80 ou 90, - ma vie consciente
ne va pas plus loin, mais si je me sers des sources littéraires,
j'arrive jusqu'aux années 70 -, quand il y avait cette rage
de fertiliser le marxisme avec n'importe quoi".
Timiriazev et Var'iash décrétaient, qu'avec de telles
phrases, ("comme l'avait déjà exprimé le
camarade Miliutin lors de la réunion")
"le camarade Riazanov s'est opposé au travail
des marxistes dans les sciences, il n'y a pas d'autres interprétations
possibles....il croit avec des sophismes bon marché, pouvoir
se débarasser des tâches auxquelles nous devons nous
attaquer dans ce domaine. C'est totalement faux"[23].
Riazanov, le savant, déclaré antimarxiste, parce
qu'il se moque du 'marxisme' instrumentalisé d'un groupe
de scientifiques?
[1]Voir "Izdanie 'Sotsialisticheskoi
entsikolopedii", Vestnik Sots. Akad. 1, 1922, p.207
[2]Otto Julevich Shmidt, "Zakliuchitel'noe
slovo" dans Komm. Akad. éd., Zadachi marksistov v oblasti
estestvoznaniia, 1929, p.125
[3]Pour une appréciation brève
des activités de Pokrovskii voir George M. Enteen, "Soviet
Historiography in the 1920s", Slav. Rev. 35, 1976, p.91
[4]Voir J. Shapiro, A History of
the Communist Academy 1918-1936, (thèse, Columbia University)
NY 1982
[5]Pour l'histoire de l'institut voir
Larisa Alekseevna Kozlova, "Institut krasnoi professury (1921-1938
gody)", Sotsiologicheskii zhurnal no.1 1994, p.96
[6]Voir les extraits dans P.V. Alekseev
ed., Filosofiia i mirovozzrenie, Moscou (Iz. pol. lit.) 1990,
p.224.
[7]Citation de S. Minine dans René
Zapata, Luttes philosophiques en URSS 1922-1931, Paris (PUF)
1983, p. 28, le volume contient le texte intégral de Minine,
"La philosophie par-dessus bord! (PZM 1922 no 5-6, p.126). Pour des
textes en russe voir également P.V. Alekseev ed., loc.cit.
[8]Sur Deborin voir René Ahlberg,
"The forgotten philosopher: A. M. Deborin" dans Leopold Labedz éd.,
Revisionism, London 1962
[9]PZM,no.11-12, 1922 p.210
[10]Lenin profite de l'occasion pour
dénoncer les intellectuels diffamateurs du régime révolutionnaire.
L'exemple lui en est fourni par P.A. Sorokin, qui, dans l'Economiste
(organe de la Société technique russe, dirigé
par Pal'chinskii), exagère l'instabilité des mariages
à Petersbourg et tire de cette statistique une "conclusion
inadmissible: le mariage légal serait devenu une forme d'association
superficielle dont le but principal serait de satisfaire légalement
l'appétit sexuel".
[11]A la demande de Krasnaia nov',
Stepanov avait révisé la traduction russe du livre
de Hermann Gorter (1864-1927), poête et écrivain, 'communiste
de gauche'.
[12]Voir I. Stepanov, "La conception
dialectique de la nature c'est la conception mécaniste", dans
René Zapata, loc cit., p. 123 (originalement PZM,
no 3, 1925),
[13]Bergson est celèbre à
l'Ouest, il obtiendra le prix Nobel de littérature l'année
suivante. Son texte à propos de la théorie d'Einstein
Durée et simultanéité en traduction russe
(par A.A. Frankovskii) avait été publié par la
maison Academia en 1923.
[14]Voir Nikolai Karev, Tektologiia
ili dialektika (2), PZM No.3-4, 1926, p.39; texte d'Aleksandr
A. Bogdanov; Tektologia, (2ième éd.) Moscou 1922,
p.90/91
[15]Voir ibid., p.42 et A.Bogdanov,
loc.cit., p.77
[16]George M. Enteen, loc.cit.
p.100
[17]Pour tout ce paragraphe voir
George M. Enteen, loc.cit.
[18]Voir Sovremnnye problemy filosofii
marksizma, (sbornik), Moscou (Izd. Komm. Akad.) 1929, T.1
[19]A.M. Deborin, Doklad, Sovremennye
problemy, loc.cit., p.38
[20]P.I. Demchuk, Preniia po dokladu,
Sovremennye problemy, loc.cit, p. 162
[21]Rezoliutsiia po dokladu, Sovremennye
problemy, loc.cit., p.196
[22]Rezoliutsiia po dokladu, Zadachi
Marksistov v oblasti estestvoznaniia (sbornik) Kom. Akad. Moscou,
1929, p.128
[23]Voir Dialektika v prirode.
Mekhanika noveishego pokhoda na dialekticheskii materialism. sbornik
piatyi, Moscou (iz. Gos. Tim. Inst.) 1929, p.7 à 8
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