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V.I. Vernadski et le Grand retour. Natalia Egorovna
et Vladimir Ivanovich Vernadskii revinrent de Paris (via Prague)
en 1926. Pendant son stage dans le laboratoire de A. Lacroix, et
payé par la fondation Rosenthal[1],
Vladimir Ivanovich avait terminé deux livres, La géochimie
et La biosphère, ainsi que plusieurs articles dans
des revues de minéralogie, de géochimie et surtout
dans la Revue générale des sciences pures et appliquées,
dont "L' autotrophie de l'humanité". Mais il n' a
pu mener à bien son projet d'institut de bio-géochimie[2]
La fondation Rockefeller semble avoir refusé sa demande de
crédits. Et voilà, qu'on publie son livre en Russie,
qu'on lui offre l' institut de bio-géochimie, n'a-t-il pas
toujours été un grand patriote - le communisme sera
vite oublié[3], il décide de rentrer.
Il faut peut-être ajouter, que l'Académie de Petrograd
et ses institutions, après la perte de la moitié de
ses membres et les difficultés des premières années
révolutionnaires, s'était consolidée pendant
la NEP en s'appuyant sur son savoir technique et son ancien réseau,
couvrant tout le pays. Elle employait environ mille personnes, dont
70 à 80% de personnel en sciences exactes et techniques et
venait de célébrer son bicentenaire en 1925 par une
action publicitaire d'envergure. Par ailleurs elle dépendait
du plus haut niveau de l'administration, le SNK et jouissait ainsi
d'une autonomie relative; en 1925 elle fut même reconnue comme
première institution savante de l'URSS par le SNK et le TSIK.
Sergeii Oldenburg en était resté le secrétaire
permanent[4], et Aleksandr Evgenevich Fersmann (1883-1945), le collègue
le plus proche de Vernadskii, y jouait un rôle d'organisateur
et de propagandiste de premier ordre. Les jeunes talents en géo-sciences,
comme Aleksandr Pavlovich Vinogradov (1895-1975) ne manquaient pas
non plus.
Dans "L'autotrophie de l'humanité"[5], Vernadskii exprime sa conviction, que le problème
de l'alimentation, si aigu en Russie et ailleurs, ne peut être
résolu que par la science. Les fondateurs du socialisme, Saint-Simon,
Gowin, Owen
"comprenaient l'importance primordiale de la science.
C'était vraiment un socialisme scientifique dans le sens
qui a été oublié depuis. Le problème
qui se pose à l'heure actuelle devant l'humanité dépasse
clairement l'idéologie sociale, élaborée depuis
par les socialistes et les communistes de toutes les écoles,
lesquelles dans leurs constructions ont toutes laissé échapper
l'esprit vivifiant de la science, son rôle social. Notre génération
a été victime d'une application de cette idéologie
dans le cours des événements tragiques de mon pays
- l'un des plus riches en ressources naturelles, - dont les résultats
furent la mort et la disette de multitudes et l'échec économique
du système communiste qui semble incontestable. Mais l'échec
du socialisme semble plus profond. Il présente en général
le problème social sous un point de vue trop restreint, qui
ne correspond pas à la réalité; il reste à
la surface".
Le scientifique Vernadskii renvoit les questions de production
et de distribution, de négociation et de consensus, d'égalité
et de justice au deuxième rang:
"Pour résoudre la question sociale, il est nécessaire
de toucher aux fondements de la puissance humaine - de changer la
forme de la nourriture et les sources de l'énergie que l'homme
utilise". Emil Fischer, chimiste de la synthèse des hydrates
de carbone, lui sert de modèle et selon lui seuls quelques
écrivains comme Kurt Laßwitz (profond penseur et historien
des idées) ont senti la grandeur du progrès.
Naïf et grandiloquent, Vernadskii propose son utopie scientifico-technique
ou technocrate du nouvel être autotrophe. Pour celui
qui écrit
"L'entendement humain produirait par ce fait non seulement
un grand effet social, mais un grand phénomène géologique",
il n'y a à peine qu'un pas à franchir pour arriver
au concept des concepts, la noosphère, le summum de
la pensée vernadskienne. L'idée d'une transition de
la biosphère à une reconstruction humaine, entièrement
fondée sur la recherche scientifique, fut d'abord conçue,
selon l'auteur, pendant les conférences du bergsonien Edouard
Le Roy au Collège de France, lieu de rencontre également
avec le père Teilhard de Chardin; elle n'apparaîtra
développée qu'en 1944[6].
Quand les Vernadskii arrivèrent en Russie, leur ami Kornilov
venait de mourir. Vladimir Ivanovich écrivit à Shakhovskoi:
"Entre temps l'avenir, un grand avenir, de quelques
unes des idées qui nous liaient devint de plus en plus clair:
la primauté de la morale et la négation des actions
amorales; le respect de la personnalité; la liberté;
la question religieuse dans ses formes différentes, et la
reconnaissance - en accord avec les principes de la morale - de
l'extraordinaire importance de la recherche scientifique, de la
créativité scientifique, qui n'est pas et ne peut
pas être limitée, la demande d'une nouvelle forme de
personnalité dans l'éducation familiale, la personnalité
libre dans toute sa grandeur... Nous avons touché la vérité,
nous lui sommes restés fidèles - mais nous, les membres,
nous étions incapables de l'apporter dans la vie. Les générations
à venir s'y prendront avec plus de courage".[7]
L'année 1926 est la dernière année relativement
calme de cette société de transition. Vernadskii reprend
la direction de l'Institut du radium des mains de son vice-directeur
Vitalii Grigorevich Khlopin (1890-1950). Arrivé en mars,
il parle à l'assemblée générale de l'Académie
le 3 avril, et reprend également la présidence de
la Commission permanente pour l'histoire du savoir (istorii znanii)
KIZ, créée en 1921 avant de s'être endormie
avec le départ de son animateur.
"Nous ne pouvons plus avancer - avec l'assurance habituelle
et la clarté de la pensée - sans connaître les
perspectives historiques et sans connaissance réelle des
idées présentées et rassemblées par
la science sur son chemin historique, spécialement difficile"[8].
En octobre 1926 la KIZ - un des 'réseaux' de Vernadskii-
réunit entre autres M.A. Blokh (chimiste), Andrei Alekseevich
Borisiak (1885-1962, violoncelliste et astronome)[9],
A.F. Ioffe, A.N. Krylov (1863-1945, constructeur naval, mathématicien),
P.P. Lazarev, Nikolai Iakovlevich Marr (1864-1934, linguiste), Ernest
Leopoldovich Radlov (1854-1928, philosophe, traducteur d'Hegel,
éditeur de V. Soloviev), Fedor Ivanovich Uspenskii (1845-1928,
byzantinologue). Vernadskii y publiera "Des pensées sur
la signification actuelle de l'histoire du savoir"[10] et la commission propose un musée d'histoire
des sciences. Comme s'il évoluait dans un monde à
part, Vernadskii poursuit sa propagande d'une science 'éternelle'
pour le bien-être de l'humanité, sans aucune considération
pour les débats qui traversent le monde des 'communistes'.
Cette attitude et cette production idéologique lui réussissent.
Il travaille dans son ancien Institut du Radium, dirige le département
pour la matière vivante de la KEPS qui, deux ans plus tard,
sera remplacée par le BIOGEL, le nouveau laboratoire de bio-géochimie
de l'Académie.
En 1927 s'annonçait, ce que Aleksey E. Levin appellera la
catastrophe utile (Expedient Catastrophe)[11],
l'épuration, la restructuration, l'élargissement
et la mise au pas de l'Académie pendant le grand bond.
Ces événements ont stimulé nombre d'écritures
historiographiques[12]. Pour les
historiens soviétiques, ils s'intègrent au plan quinquénal
et leur description évoque la remise en route d'une entreprise
capitaliste malade par des pratiques d'assainissement'hire and
fire'[13]. En tout cas, une stabilisation et un agrandissement de
l'institution en résultèrent.
L'Académie dut d'abord se doter d'un nouveau statut, l'ancien
datait de 1836. Ce statut était en préparation depuis
1923. Le compromis, dont un des négociateurs principaux avait
été Fersmann, fut approuvé par le SNK en mai/juin
1927, mais quelques mois plus tard, des changements furent imposés;
le nombre d'académiciens passa de 60 à 85 et l'intervention
gouvernementale dans le choix des candidats s'accrut. Puis commencèrent
un certain nombre de 'scandales' et d'attaques publiques, influençant
la restructuration de l'Académie. Aleksey Levin a suivi le
procès des années 1928 et 1929 à travers les
journaux locaux et les documents officiels[14]. Ce sont les années des purges de
l'appareil des soviets. L'examen de l'Académie fut organisé
par le Bureau d'inspection RABKRIN local, dirigé par le NARKOMRABKRIN
de Moscou. Pendant que le PARTKOM de Leningrad (Sergei M. Kirov) n'intervenait
pas, le sécrétaire du PARTKOM de Moscou, Viacheslav
M. Molotov, s'engagea à plusieurs reprises pour la réalisation
de la dictatature du prolétariat; et le président
du SNK, Aleksei I. Rykov exerçait de fait la pression nécessaire.
L'Académie collaborait. Le bilan des purges à l'Académie
- licenciement de 11% du personnel permanent - ne dépassa pas
la moyenne nationale. Sergei Ol'denburg dut démissionner, et
un autre ami de Vernadskii, le botaniste V.L. Komarov (1869-1945),
le remplaça au sécrétariat permanent. Mais, signe
de l'importance que le gouvernement accordait à l'organisme
réformé, le budjet de l'année 1929/30 augmenta
de 41% par rapport à l'année précédante,
passant à 4,84 millions de roubles et les salaires des académiciens
furent relevés de 250 roubles à 325, ceux des jeunes
scientifiques de 50 à 75. Le gain effectif fut moins élevé
voire totalement absent puisque les années suivantes virent
le démarrage d'une hausse des prix[15].
Les purges coïncidèrent avec les élections de nouveaux
membres. A côté de collègues comme A.N. Bakh,
S.N. Bernshtein, S.A. Chaplygin, A.E. Favrovski, N.N. Luzin, D.N.
Prianishnikov, N.I Vavilov, I.M. Vinogradov, N.D. Zelinskii, nombre
de chefs bolchéviques (dont N.I. Bukharin, I.M. Gubkin, A.M.
Deborin, G.M. Krzizhanovskii, N.M. Lukin, M.N. Pokrovskii, D.B. Ryazanov),
furent candidats. Vernadskii et quelques autres académiciens
protestèrent. Trois candidats ne furent pas élus, dont
Deborin. En dénonçant ce résultat, Iurii Larin
(Mikhail Zal'manovich Lur'e 1882-1932, directeur du journal International,
membre du VSNKH et un des fondateurs du GOSPLAN), proposa une renouvellement
des membres tous les dix ans et un élargisssement de l'électorat
au delà de l'assemblée générale de l'Académie.
Ces idées ne furent jamais réalisées, en février
1929, l'Académie acceptait les trois candidats rejetés.
Levin commente:
"...déjà l'Académie disposait
d'une structure compliquée d'organisation et d'administration,
qui correspondait plus ou moins aux coordonnées des disciplines
en sciences humaines et naturelles. L'institution se prêtait
donc à une manipulation par la nomenklatura pour produire
de l'information. Pendant le processus de centralisation de la société
soviétique, ce facteur de structure garantissait la sécurité
de l'Académie"[16].
L'Académie, gràce à sa flexibilité
et gràce au Grand retrait culturel, n'était
pas en danger. Par contre, l'intégration des bolchéviks
scella sans doute le sort de la Komakademia. Celle-ci venait
d'accepter Stalin et Molotov dans ses rangs; elle sera utilisée
dans les dernières années de luttes décisives
au sein du Parti avant d'être dissoute en 1936.
En 1932 l'Académie accueillera dans ses rangs de nombreux représentants
des sciences techniques. En 1931, la KEPS, présidée
par le géologue Ivan Mikhailovich Gubkin (1871-1939, pionnier
de la géologie du pétrole), successeur de Vernadskii
en 1930, organise le premier institut purement technique de l'Académie,
l'Institut d'énergie.C'est également en 1931 que le
premier plan de l'Académie, le Proizvodstvennyi plan deiatel'nosti
AN SSSR, fut publié.
Début 1929, le byzantinologue Vladimir Nikolaevich Beneshevich,
secrétaire scientifique de la commission byzantinologique de
l'Académie et internationalement reconnu, fut arrêté
et condamné à trois ans de camp de concentration. Fin
avril, dans une lettre à Karpinskii, Vernadskii demande à
l'Académie de réclamer le prisonnier dans l'intérêt
de la science: Beneshevich venait de commencer l'édition de
textes russes, mathématiques, du 15ème siècle.
"Selon les principes du gouvernement de l'Union et
de l'idéologie communiste, la condamnation pénale
ne doit pas punir un coupable ou un acte contre l'Etat, il n'est
question que d'isolement d'une personne, pour qu'elle ne puisse
plus nuire. Les formes de cet isolement peuvent varier, et selon
les principes mentionnés, elles doivent coïncider avec
les intérêts des organes de l'Etat, avec les fins du
pouvoir étatique. Il est évident, qu'en ce moment
historique de la vie de l'Union, le grand travail scientifique est
d'une importance primordiale et les intérêts de la
science méritent toute l'attention dans la grande construction
proposée par le gouvernement. L'activité de V.N. Beneshevich
doit être valorisée dans ce cadre. L'intérêt
de la cause oblige l'Académie, l'organisation scientifique
suprême de notre pays à faire part au gouvernement
de sa conclusion dans cette affaire...Sans un grand effort en études
byzantinologiques nous ne pouvons ni comprendre notre passé
ni - par conséquent - savamment et objectivement étudier
notre présent[17].
Beneshevich fut alors sauvé (il périra pourtant en
1937). Dans les années trente Vernadskii va plus loin, il
écrit sans relâche des lettres de clémence -
notamment dans le cas du géologue Boris Leonidovich Lichkov
(1888-1966), forcené du canal de la Mer Blanche - à
Molotov, à Bauman, à Stalin, à Vyshinskii,
à Beriia[18]. Il insistait toujours, non sans grandiloquence,
sur l'importance des sciences. Il ne manquait jamais non plus d'évoquer
collègues et institutions à l'étranger, ou
pour établir une comparaison avantageuse pour la science
russe, ou pour suggérer la menace, que l'URSS pourrait perdre
le combat du progrès. Il martelait sans cesse le développement
des forces productives. En 1930/31 les autorités ne lui refusèrent
l'autorisation de partir à l'étranger. Vladimir Ivanovich
s'adresse alors à Molotov:
"le capitalisme m'est resté étranger,
pendant toute ma vie j'ai été du côté
du peuple opprimé, et je le suis toujours. ...Bien que je
ne fus pas partisan de la reconstruction socialiste ou, en particulier,
communiste, pensant qu'elle n'apporterait rien de nouveau, je pensais
et je continue de penser, qu'indépendamment de mon opinion,
l'expérience du socialisme ne pourrait réussir qu'avec
l'aide d'une science forte et libre. La grande construction en cours
doit se servir d'une organisation du travail scientifique plus forte
et plus libre que celle des pays capitalistes..."[19]
Fin décembre 1931, en raison de changements prévus
dans l'organisation de la recherche, il écrit à Iosif
Vissarionovich Stalin,
"au titre de directeur de l'Institut du radium et comme
chercheur, qui étudie depuis plus de vingt ans les ressources
de radium dans notre pays": Cette année, l'Institut
du radium a découvert de nouvelles grandes sources de radium
dans notre république. Il s'agit de nappes d'eau, porteuses
de radium, au Daghestan et qui contiennent quelques centaines de
grammes de radium, tandis que toutes les ressources de notre pays
antérieurement connues ne dépassent pas 10 à
12 grammes (Tiuia Myiun au Fergan). Non seulement cette découverte
est d'une grande importance appliquée pour l'Etat, mais elle
représente également une nouveauté stupéfiante
pour la science, une telle source de radium étant tout à
fait inconnue... L'Institut ne se fonde pas uniquement sur la valeur
réelle de la recherche des minerais de radium et de mésothorium,
il étudie également l'importance considérable
du radium pour le grand problème scientifique du Cosmos...
Les Etats du XXème siècle, dont aucun n'y dépasse
le nôtre, qui cherchent de nouvelles voies pour le futur doivent
s'intéresser à l'organisation gouvernementale des
recherches sur la radioactivité"[20].
A partir de 1932, à l'image des laboratoires occidentaux,
l'Institut du radium entreprend la construction épineuse
d'un cyclotron; Igor Vassilevich Kurchatov (1903-1960), le futur
'héros' de la Bombe et de l'énergie nucléaire
y participe.
Vernadskii doit subir une nouvelle attaque idéologique lorsqu'il
enfourche un nouveau dada fin 1931: "Le problème du temps
dans la science contemporaine"[21],
un exposé qui menait à travers l'histoire des concepts
- le passé comme toujours une carrière à exploiter
-, à la transformation grandiose (velichaishii perelom)
de l'esprit scientifique, ce qui n'arrive qu'une fois en mille
ans:
"... Peut-être qu'au moment de la naissance de
l'esprit scientifique chez les grecs, il y a 600 ans, pareille chose
est arrivée. Posés dans cette transformation, regardant
le futur qui s'ouvre devant nous, estimons-nous heureux d'avoir
la chance de vivre un tel moment et de participer à la construction
d'un tel futur. Nous commençons seulement à comprendre
le pouvoir invincible de l'esprit scientifique libéré,
du travail grandiose de l'Homo sapiens, de la libre personnalité
humaine, nous reconnaissons ses grandioses forces cosmiques, qui
domineront le futur. Le règne de ce futur avance vers nous
à une vitesse inouïe."
Abram Deborin avait perdu son influence dans le parti un an auparavant;
il était toujours membre de la KIZ alors présidée
par Bukharin. Il se révoltait contre Vernadskii. Sa critique
et l'article de son adversaire parurent dans le même numéro
du Vestnik. Mais ses arguments n'aboutirent pas. Vernadskii
contesta:
"L'académicien Deborin doit comprendre ce simple
fait, que la majorité des scientifiques ne s'intéressent
pas aux problèmes philosophiques et s'occupent très
bien de leur travail et avec beaucoup de succès, sans même
les connaître. En même temps et bien souvent, le travail
de ces chercheurs génère des problèmes philosophiques
et peut suciter l'intérêt des philosophes. De leurs
constatations de résultats, le philosophe ne peut évidemment
tirer aucune conclusion sur leurs concepts philosophiques - même
s'il se sert de l'appareil critique de M. l'académicien Deborin
-, simplement, parce que leur traces y sont absentes... Pour moi,
une chose est claire - la recherche scientifique sur la biosphère
donne naissance à des questions sur l'homme non seulement
scientifiques mais aussi philosophiques. La rupture actuelle dans
le travail scientifique, surtout en astronomie et en physique des
atomes, lièes aux sciences de la vie par la bio-géochimie
doit faire éclore une nouvelle pensée philosophique.
La 'crise', vient du fait que les anciennes constructions philosophiques
sont toutes inaptes au progrès tempétueux dans la
déscription scientifique de la réalité. De
telles périodes coïncident toujours avec une grande
reconstruction de la vie sociale et dans la grande reconstruction
planétaire d'aujourd'hui, de nouveaux systèmes philosophiques
doivent naître, aptes à comprendre l'esprit et le langage
de la nouvelle science. Et pour le chercheur comptent spécialement
ceux qui sont fondés sur une vue du monde réaliste"[22].
Vladimir Ivanovich, en harmonie avec l'enthousiasme officiel, s'envolait
vers la 'noosphère'[23]. Il rendit un autre grand service à
sa patrie: en 1940, il mit en route la prospection d'uranium. Pendant
la guerre, les Vernadskii se replièrent au refuge des académiciens
à Borovoe près de Kazan. Natalia Egorovna mourut en
1943, Vladimir Ivanovich retourna encore une fois à Moscou
où il mourut en Janvier 1945. En 1990, ses détracteurs
semblent définitivement muets:
"Les critiques de Vernadskii se souciaient peu de la
vérité. A l'époque, de nombreux chercheurs
et philosophes maîtrisaient bien le marxisme-léninisme
(à l'opposé de Vernadskii). Mais très peu nombreux
furent ceux, qui en même temps proposèrent des résultats
significatifs en science. Par contre, Vernadskii et des chercheurs
à l'esprit idéaliste dans les pays capitalistes n'arrètaient
pas d'offrir des découvertes importantes. Les faits en donnent
la preuve; Vernadskii avait raison: le succès en science
ne dépend pas des vues philosophiques du chercheur. Les connaissances
de quelques problèmes et systèmes philosophiques n'expriment
que le niveau général de la culture spirituelle"[24].
Est-ce la vérité? Ou s'agit-il plutôt d'une
vérité relative, la vérité de la conscience
sauvage identifiant progrès et performance techniques.
Il me semble que Deborin, le 'philosophe', n'avait pas tout à
fait tort et le problème que Vernadskii lui pose reste au
fond plus actuel que tous les travaux du grand bio-géochimiste.
[1]Vernadskii, selon sa lettre à
Molotov du 17.11.1932, avait reçu 40 000 francs, voir V.I.
Vernadskii, "Iz pisem raznykh let" (S.R. Mikulinskii éd.),
Vestnik AN, No.5, 1990, p.89
[2]Voir "A plea for the establishment
of a bio-geochemical laboratory", Transactions ot the Marine biological
station of Port Erin. Port Erin, 1923, p. 38-48. Kendall Bailes,
Science, Philosophy and Politics in Soviet History, The Russian
Rev. 40 1981, p.283 cite des documents des archives Bakhmeteff.
[3]Voir Kendall Bailes, "Science,
Philosophy and Politics in Soviet History", loc.cit.,p.284; Lettre
à Fedor Rodichev, fin 1925, cité par Kendall Bailes
[4]George M. Enteen, loc.cit. rapporte,
citant A.I. Ivanskii, éd., Molodye gody V.I. Lenina,
2ième éd. Moscou 1958, que Lenin et Ol'denburg s'étaient
connus, il y avait longtemps, à cause du travail du frère
de Lenin, Aleksandr.
[5]Rev. gén. des sci. pures
et appl., 36, 1925, p. 495
[6]Voir plus bas
[7]Cité d'après la traduction
anglaise d'Anton Struchkov dans Vadim M. Borisov, Felix F. Perchenok,
Arsenii B. Roginsky, loc. cit., p.438
[8]Cité d'après G.I.
Smagina, V.M. Orel, "Novie dokumenty o deiatel'nosti komissii po istorii
znanii AN SSSR. (k 70-letiiu organisatsii)", Voprosy istorii estestvoznaniia
i tekhniki no.2 1991, p.54
[9]Ou s'agisssait-il du géologue
et paléontologue Alexandre Alexandrovich Borisiak (1872-1944)?
[10]V.I. Vernadskii, Mysli o sovremnnom
znachenii istorii znanii, Trudy komissii po istorii znanii 1,
Leningrad 1927
[11]Aleksey E. Levin, Expedient Catastrophe:
"A Reconsideration of the 1929 Crisis at the Soviet Academy of Science",
Slavic Rev. 47, 1988, p.261
[12]Citons ici les textes américaines
d'Alexander Vucinich, The Soviet Academy of Sciences, Stanford
1956, de Loren Graham, The Soviet Academie of Sciences and the
Communist Party, 1927-1932, Princeton, 1967 et A.V. Kol'tsov,
Rasvitie Akademii nauk SSSR kak vysshego nauchnogo uchrezhdeniia
SSSR, 1926-1932, Leningrad (Nauka) 1975
[13]Voir O.M. Karpenko et al., Akademiia
nauk SSSR. Kratkii ocherk istorii i deiatel'nosti, Moscou (Nauka)
1968
[14]Aleksey E. Levin, , "Expedient
Catastrophe: A Reconsideration of the 1929 Crisis at the Soviet Academy
of Science", Slav. Rev. 47, 1988, p. 261
[15]Dans une lettre du 14.4.1930
à V.L. Komarov, le secrétaire permanent, V.I. Vernadskii
rapporte, qu'il doit maintenant payer 100 roubles pour son appartement
(appartenant à l'Académie), qu'il n'a reçu que
67 roubles de sa dernière paye; le calcul des prix de logement,
selon lui, était absurde et il propose, qu'on leur double la
réunération de 325 roubles: ils seraient de toute façon
moins payés qu'en 1917. V.I. Vernadskii, "Iz pisem raznykh
let, loc. cit., p.85
[16]Aleksey E. Levin, loc.cit.,
p.269
[17]Lettre du 26.4.1929, voir V.I.
Vernadskii, "Iz pisem raznykh let", loc. cit., p.82
[18]Voir V.I. Vernadskii, "Iz pisem
raznykh let", loc. cit. et annotations de S.R. Mikulinskii
[19]Lettre du 17.2.1932; V.I. Vernadskii,
"Iz pisem raznykh let" loc.cit., p.89/90
[20]Lettre du 28.12.1931; ibid.,
p. 87
[21]Izv. AN SSSR, Ser.7.OMEN No.4
1932, p.511 et V.I. Vernadskii, Filosofskie mysli naturalista,
Moscou (Nauka) 1988, p.228
[22]V.I. Vernadskii, "Po povody kriticheskikh
zamechanii akad. A.M. Deborina" repris dans R.K. Balandin, "Anatomiia
odnoi diskussii", Vestnik AN No.3, 1990, pp.88 à 93
[23]Les idées 'philosophiques'
du nouveau phénomène géologique sur notre
planète: l'homme comme force géologique supérieure
ont trouvé leur expression concentrée dans "Neskol'ko
slov o noosphere", exposé écrit quelques mois avant
sa mort et paru dans Uspekhi biologii, Vol.18, 1944, pp.113
à 120
[24]R.K. Balandin, "Anatomiia...",
loc.cit., p.96
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