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  Histoire et Cultures de l'Europe de l'Est @ aleph99

 

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CHEE | CHAL | ETUSCI | EQUIPE

 

V.I. Vernadski et le Grand retour. Natalia Egorovna et Vladimir Ivanovich Vernadskii revinrent de Paris (via Prague) en 1926. Pendant son stage dans le laboratoire de A. Lacroix, et payé par la fondation Rosenthal[1], Vladimir Ivanovich avait terminé deux livres, La géochimie et La biosphère, ainsi que plusieurs articles dans des revues de minéralogie, de géochimie et surtout dans la Revue générale des sciences pures et appliquées, dont "L' autotrophie de l'humanité". Mais il n' a pu mener à bien son projet d'institut de bio-géochimie[2] La fondation Rockefeller semble avoir refusé sa demande de crédits. Et voilà, qu'on publie son livre en Russie, qu'on lui offre l' institut de bio-géochimie, n'a-t-il pas toujours été un grand patriote - le communisme sera vite oublié[3], il décide de rentrer.

Il faut peut-être ajouter, que l'Académie de Petrograd et ses institutions, après la perte de la moitié de ses membres et les difficultés des premières années révolutionnaires, s'était consolidée pendant la NEP en s'appuyant sur son savoir technique et son ancien réseau, couvrant tout le pays. Elle employait environ mille personnes, dont 70 à 80% de personnel en sciences exactes et techniques et venait de célébrer son bicentenaire en 1925 par une action publicitaire d'envergure. Par ailleurs elle dépendait du plus haut niveau de l'administration, le SNK et jouissait ainsi d'une autonomie relative; en 1925 elle fut même reconnue comme première institution savante de l'URSS par le SNK et le TSIK. Sergeii Oldenburg en était resté le secrétaire permanent[4], et Aleksandr Evgenevich Fersmann (1883-1945), le collègue le plus proche de Vernadskii, y jouait un rôle d'organisateur et de propagandiste de premier ordre. Les jeunes talents en géo-sciences, comme Aleksandr Pavlovich Vinogradov (1895-1975) ne manquaient pas non plus.

Dans "L'autotrophie de l'humanité"[5], Vernadskii exprime sa conviction, que le problème de l'alimentation, si aigu en Russie et ailleurs, ne peut être résolu que par la science. Les fondateurs du socialisme, Saint-Simon, Gowin, Owen

"comprenaient l'importance primordiale de la science. C'était vraiment un socialisme scientifique dans le sens qui a été oublié depuis. Le problème qui se pose à l'heure actuelle devant l'humanité dépasse clairement l'idéologie sociale, élaborée depuis par les socialistes et les communistes de toutes les écoles, lesquelles dans leurs constructions ont toutes laissé échapper l'esprit vivifiant de la science, son rôle social. Notre génération a été victime d'une application de cette idéologie dans le cours des événements tragiques de mon pays - l'un des plus riches en ressources naturelles, - dont les résultats furent la mort et la disette de multitudes et l'échec économique du système communiste qui semble incontestable. Mais l'échec du socialisme semble plus profond. Il présente en général le problème social sous un point de vue trop restreint, qui ne correspond pas à la réalité; il reste à la surface".

Le scientifique Vernadskii renvoit les questions de production et de distribution, de négociation et de consensus, d'égalité et de justice au deuxième rang:

"Pour résoudre la question sociale, il est nécessaire de toucher aux fondements de la puissance humaine - de changer la forme de la nourriture et les sources de l'énergie que l'homme utilise". Emil Fischer, chimiste de la synthèse des hydrates de carbone, lui sert de modèle et selon lui seuls quelques écrivains comme Kurt Laßwitz (profond penseur et historien des idées) ont senti la grandeur du progrès.

Naïf et grandiloquent, Vernadskii propose son utopie scientifico-technique ou technocrate du nouvel être autotrophe. Pour celui qui écrit

"L'entendement humain produirait par ce fait non seulement un grand effet social, mais un grand phénomène géologique",

il n'y a à peine qu'un pas à franchir pour arriver au concept des concepts, la noosphère, le summum de la pensée vernadskienne. L'idée d'une transition de la biosphère à une reconstruction humaine, entièrement fondée sur la recherche scientifique, fut d'abord conçue, selon l'auteur, pendant les conférences du bergsonien Edouard Le Roy au Collège de France, lieu de rencontre également avec le père Teilhard de Chardin; elle n'apparaîtra développée qu'en 1944[6].

Quand les Vernadskii arrivèrent en Russie, leur ami Kornilov venait de mourir. Vladimir Ivanovich écrivit à Shakhovskoi:

"Entre temps l'avenir, un grand avenir, de quelques unes des idées qui nous liaient devint de plus en plus clair: la primauté de la morale et la négation des actions amorales; le respect de la personnalité; la liberté; la question religieuse dans ses formes différentes, et la reconnaissance - en accord avec les principes de la morale - de l'extraordinaire importance de la recherche scientifique, de la créativité scientifique, qui n'est pas et ne peut pas être limitée, la demande d'une nouvelle forme de personnalité dans l'éducation familiale, la personnalité libre dans toute sa grandeur... Nous avons touché la vérité, nous lui sommes restés fidèles - mais nous, les membres, nous étions incapables de l'apporter dans la vie. Les générations à venir s'y prendront avec plus de courage".[7]

L'année 1926 est la dernière année relativement calme de cette société de transition. Vernadskii reprend la direction de l'Institut du radium des mains de son vice-directeur Vitalii Grigorevich Khlopin (1890-1950). Arrivé en mars, il parle à l'assemblée générale de l'Académie le 3 avril, et reprend également la présidence de la Commission permanente pour l'histoire du savoir (istorii znanii) KIZ, créée en 1921 avant de s'être endormie avec le départ de son animateur.

"Nous ne pouvons plus avancer - avec l'assurance habituelle et la clarté de la pensée - sans connaître les perspectives historiques et sans connaissance réelle des idées présentées et rassemblées par la science sur son chemin historique, spécialement difficile"[8].

En octobre 1926 la KIZ - un des 'réseaux' de Vernadskii- réunit entre autres M.A. Blokh (chimiste), Andrei Alekseevich Borisiak (1885-1962, violoncelliste et astronome)[9], A.F. Ioffe, A.N. Krylov (1863-1945, constructeur naval, mathématicien), P.P. Lazarev, Nikolai Iakovlevich Marr (1864-1934, linguiste), Ernest Leopoldovich Radlov (1854-1928, philosophe, traducteur d'Hegel, éditeur de V. Soloviev), Fedor Ivanovich Uspenskii (1845-1928, byzantinologue). Vernadskii y publiera "Des pensées sur la signification actuelle de l'histoire du savoir"[10] et la commission propose un musée d'histoire des sciences. Comme s'il évoluait dans un monde à part, Vernadskii poursuit sa propagande d'une science 'éternelle' pour le bien-être de l'humanité, sans aucune considération pour les débats qui traversent le monde des 'communistes'. Cette attitude et cette production idéologique lui réussissent. Il travaille dans son ancien Institut du Radium, dirige le département pour la matière vivante de la KEPS qui, deux ans plus tard, sera remplacée par le BIOGEL, le nouveau laboratoire de bio-géochimie de l'Académie.

En 1927 s'annonçait, ce que Aleksey E. Levin appellera la catastrophe utile (Expedient Catastrophe)[11], l'épuration, la restructuration, l'élargissement et la mise au pas de l'Académie pendant le grand bond. Ces événements ont stimulé nombre d'écritures historiographiques[12]. Pour les historiens soviétiques, ils s'intègrent au plan quinquénal et leur description évoque la remise en route d'une entreprise capitaliste malade par des pratiques d'assainissement'hire and fire'[13]. En tout cas, une stabilisation et un agrandissement de l'institution en résultèrent.

L'Académie dut d'abord se doter d'un nouveau statut, l'ancien datait de 1836. Ce statut était en préparation depuis 1923. Le compromis, dont un des négociateurs principaux avait été Fersmann, fut approuvé par le SNK en mai/juin 1927, mais quelques mois plus tard, des changements furent imposés; le nombre d'académiciens passa de 60 à 85 et l'intervention gouvernementale dans le choix des candidats s'accrut. Puis commencèrent un certain nombre de 'scandales' et d'attaques publiques, influençant la restructuration de l'Académie. Aleksey Levin a suivi le procès des années 1928 et 1929 à travers les journaux locaux et les documents officiels[14]. Ce sont les années des purges de l'appareil des soviets. L'examen de l'Académie fut organisé par le Bureau d'inspection RABKRIN local, dirigé par le NARKOMRABKRIN de Moscou. Pendant que le PARTKOM de Leningrad (Sergei M. Kirov) n'intervenait pas, le sécrétaire du PARTKOM de Moscou, Viacheslav M. Molotov, s'engagea à plusieurs reprises pour la réalisation de la dictatature du prolétariat; et le président du SNK, Aleksei I. Rykov exerçait de fait la pression nécessaire. L'Académie collaborait. Le bilan des purges à l'Académie - licenciement de 11% du personnel permanent - ne dépassa pas la moyenne nationale. Sergei Ol'denburg dut démissionner, et un autre ami de Vernadskii, le botaniste V.L. Komarov (1869-1945), le remplaça au sécrétariat permanent. Mais, signe de l'importance que le gouvernement accordait à l'organisme réformé, le budjet de l'année 1929/30 augmenta de 41% par rapport à l'année précédante, passant à 4,84 millions de roubles et les salaires des académiciens furent relevés de 250 roubles à 325, ceux des jeunes scientifiques de 50 à 75. Le gain effectif fut moins élevé voire totalement absent puisque les années suivantes virent le démarrage d'une hausse des prix[15].

Les purges coïncidèrent avec les élections de nouveaux membres. A côté de collègues comme A.N. Bakh, S.N. Bernshtein, S.A. Chaplygin, A.E. Favrovski, N.N. Luzin, D.N. Prianishnikov, N.I Vavilov, I.M. Vinogradov, N.D. Zelinskii, nombre de chefs bolchéviques (dont N.I. Bukharin, I.M. Gubkin, A.M. Deborin, G.M. Krzizhanovskii, N.M. Lukin, M.N. Pokrovskii, D.B. Ryazanov), furent candidats. Vernadskii et quelques autres académiciens protestèrent. Trois candidats ne furent pas élus, dont Deborin. En dénonçant ce résultat, Iurii Larin (Mikhail Zal'manovich Lur'e 1882-1932, directeur du journal International, membre du VSNKH et un des fondateurs du GOSPLAN), proposa une renouvellement des membres tous les dix ans et un élargisssement de l'électorat au delà de l'assemblée générale de l'Académie. Ces idées ne furent jamais réalisées, en février 1929, l'Académie acceptait les trois candidats rejetés. Levin commente:

"...déjà l'Académie disposait d'une structure compliquée d'organisation et d'administration, qui correspondait plus ou moins aux coordonnées des disciplines en sciences humaines et naturelles. L'institution se prêtait donc à une manipulation par la nomenklatura pour produire de l'information. Pendant le processus de centralisation de la société soviétique, ce facteur de structure garantissait la sécurité de l'Académie"[16].

L'Académie, gràce à sa flexibilité et gràce au Grand retrait culturel, n'était pas en danger. Par contre, l'intégration des bolchéviks scella sans doute le sort de la Komakademia. Celle-ci venait d'accepter Stalin et Molotov dans ses rangs; elle sera utilisée dans les dernières années de luttes décisives au sein du Parti avant d'être dissoute en 1936.

En 1932 l'Académie accueillera dans ses rangs de nombreux représentants des sciences techniques. En 1931, la KEPS, présidée par le géologue Ivan Mikhailovich Gubkin (1871-1939, pionnier de la géologie du pétrole), successeur de Vernadskii en 1930, organise le premier institut purement technique de l'Académie, l'Institut d'énergie.C'est également en 1931 que le premier plan de l'Académie, le Proizvodstvennyi plan deiatel'nosti AN SSSR, fut publié.

Début 1929, le byzantinologue Vladimir Nikolaevich Beneshevich, secrétaire scientifique de la commission byzantinologique de l'Académie et internationalement reconnu, fut arrêté et condamné à trois ans de camp de concentration. Fin avril, dans une lettre à Karpinskii, Vernadskii demande à l'Académie de réclamer le prisonnier dans l'intérêt de la science: Beneshevich venait de commencer l'édition de textes russes, mathématiques, du 15ème siècle.

"Selon les principes du gouvernement de l'Union et de l'idéologie communiste, la condamnation pénale ne doit pas punir un coupable ou un acte contre l'Etat, il n'est question que d'isolement d'une personne, pour qu'elle ne puisse plus nuire. Les formes de cet isolement peuvent varier, et selon les principes mentionnés, elles doivent coïncider avec les intérêts des organes de l'Etat, avec les fins du pouvoir étatique. Il est évident, qu'en ce moment historique de la vie de l'Union, le grand travail scientifique est d'une importance primordiale et les intérêts de la science méritent toute l'attention dans la grande construction proposée par le gouvernement. L'activité de V.N. Beneshevich doit être valorisée dans ce cadre. L'intérêt de la cause oblige l'Académie, l'organisation scientifique suprême de notre pays à faire part au gouvernement de sa conclusion dans cette affaire...Sans un grand effort en études byzantinologiques nous ne pouvons ni comprendre notre passé ni - par conséquent - savamment et objectivement étudier notre présent[17].

Beneshevich fut alors sauvé (il périra pourtant en 1937). Dans les années trente Vernadskii va plus loin, il écrit sans relâche des lettres de clémence - notamment dans le cas du géologue Boris Leonidovich Lichkov (1888-1966), forcené du canal de la Mer Blanche - à Molotov, à Bauman, à Stalin, à Vyshinskii, à Beriia[18]. Il insistait toujours, non sans grandiloquence, sur l'importance des sciences. Il ne manquait jamais non plus d'évoquer collègues et institutions à l'étranger, ou pour établir une comparaison avantageuse pour la science russe, ou pour suggérer la menace, que l'URSS pourrait perdre le combat du progrès. Il martelait sans cesse le développement des forces productives. En 1930/31 les autorités ne lui refusèrent l'autorisation de partir à l'étranger. Vladimir Ivanovich s'adresse alors à Molotov:

"le capitalisme m'est resté étranger, pendant toute ma vie j'ai été du côté du peuple opprimé, et je le suis toujours. ...Bien que je ne fus pas partisan de la reconstruction socialiste ou, en particulier, communiste, pensant qu'elle n'apporterait rien de nouveau, je pensais et je continue de penser, qu'indépendamment de mon opinion, l'expérience du socialisme ne pourrait réussir qu'avec l'aide d'une science forte et libre. La grande construction en cours doit se servir d'une organisation du travail scientifique plus forte et plus libre que celle des pays capitalistes..."[19]

Fin décembre 1931, en raison de changements prévus dans l'organisation de la recherche, il écrit à Iosif Vissarionovich Stalin,

"au titre de directeur de l'Institut du radium et comme chercheur, qui étudie depuis plus de vingt ans les ressources de radium dans notre pays": Cette année, l'Institut du radium a découvert de nouvelles grandes sources de radium dans notre république. Il s'agit de nappes d'eau, porteuses de radium, au Daghestan et qui contiennent quelques centaines de grammes de radium, tandis que toutes les ressources de notre pays antérieurement connues ne dépassent pas 10 à 12 grammes (Tiuia Myiun au Fergan). Non seulement cette découverte est d'une grande importance appliquée pour l'Etat, mais elle représente également une nouveauté stupéfiante pour la science, une telle source de radium étant tout à fait inconnue... L'Institut ne se fonde pas uniquement sur la valeur réelle de la recherche des minerais de radium et de mésothorium, il étudie également l'importance considérable du radium pour le grand problème scientifique du Cosmos... Les Etats du XXème siècle, dont aucun n'y dépasse le nôtre, qui cherchent de nouvelles voies pour le futur doivent s'intéresser à l'organisation gouvernementale des recherches sur la radioactivité"[20].

A partir de 1932, à l'image des laboratoires occidentaux, l'Institut du radium entreprend la construction épineuse d'un cyclotron; Igor Vassilevich Kurchatov (1903-1960), le futur 'héros' de la Bombe et de l'énergie nucléaire y participe.

Vernadskii doit subir une nouvelle attaque idéologique lorsqu'il enfourche un nouveau dada fin 1931: "Le problème du temps dans la science contemporaine"[21], un exposé qui menait à travers l'histoire des concepts - le passé comme toujours une carrière à exploiter -, à la transformation grandiose (velichaishii perelom) de l'esprit scientifique, ce qui n'arrive qu'une fois en mille ans:

"... Peut-être qu'au moment de la naissance de l'esprit scientifique chez les grecs, il y a 600 ans, pareille chose est arrivée. Posés dans cette transformation, regardant le futur qui s'ouvre devant nous, estimons-nous heureux d'avoir la chance de vivre un tel moment et de participer à la construction d'un tel futur. Nous commençons seulement à comprendre le pouvoir invincible de l'esprit scientifique libéré, du travail grandiose de l'Homo sapiens, de la libre personnalité humaine, nous reconnaissons ses grandioses forces cosmiques, qui domineront le futur. Le règne de ce futur avance vers nous à une vitesse inouïe."

Abram Deborin avait perdu son influence dans le parti un an auparavant; il était toujours membre de la KIZ alors présidée par Bukharin. Il se révoltait contre Vernadskii. Sa critique et l'article de son adversaire parurent dans le même numéro du Vestnik. Mais ses arguments n'aboutirent pas. Vernadskii contesta:

"L'académicien Deborin doit comprendre ce simple fait, que la majorité des scientifiques ne s'intéressent pas aux problèmes philosophiques et s'occupent très bien de leur travail et avec beaucoup de succès, sans même les connaître. En même temps et bien souvent, le travail de ces chercheurs génère des problèmes philosophiques et peut suciter l'intérêt des philosophes. De leurs constatations de résultats, le philosophe ne peut évidemment tirer aucune conclusion sur leurs concepts philosophiques - même s'il se sert de l'appareil critique de M. l'académicien Deborin -, simplement, parce que leur traces y sont absentes... Pour moi, une chose est claire - la recherche scientifique sur la biosphère donne naissance à des questions sur l'homme non seulement scientifiques mais aussi philosophiques. La rupture actuelle dans le travail scientifique, surtout en astronomie et en physique des atomes, lièes aux sciences de la vie par la bio-géochimie doit faire éclore une nouvelle pensée philosophique. La 'crise', vient du fait que les anciennes constructions philosophiques sont toutes inaptes au progrès tempétueux dans la déscription scientifique de la réalité. De telles périodes coïncident toujours avec une grande reconstruction de la vie sociale et dans la grande reconstruction planétaire d'aujourd'hui, de nouveaux systèmes philosophiques doivent naître, aptes à comprendre l'esprit et le langage de la nouvelle science. Et pour le chercheur comptent spécialement ceux qui sont fondés sur une vue du monde réaliste"[22].

Vladimir Ivanovich, en harmonie avec l'enthousiasme officiel, s'envolait vers la 'noosphère'[23]. Il rendit un autre grand service à sa patrie: en 1940, il mit en route la prospection d'uranium. Pendant la guerre, les Vernadskii se replièrent au refuge des académiciens à Borovoe près de Kazan. Natalia Egorovna mourut en 1943, Vladimir Ivanovich retourna encore une fois à Moscou où il mourut en Janvier 1945. En 1990, ses détracteurs semblent définitivement muets:

"Les critiques de Vernadskii se souciaient peu de la vérité. A l'époque, de nombreux chercheurs et philosophes maîtrisaient bien le marxisme-léninisme (à l'opposé de Vernadskii). Mais très peu nombreux furent ceux, qui en même temps proposèrent des résultats significatifs en science. Par contre, Vernadskii et des chercheurs à l'esprit idéaliste dans les pays capitalistes n'arrètaient pas d'offrir des découvertes importantes. Les faits en donnent la preuve; Vernadskii avait raison: le succès en science ne dépend pas des vues philosophiques du chercheur. Les connaissances de quelques problèmes et systèmes philosophiques n'expriment que le niveau général de la culture spirituelle"[24].

Est-ce la vérité? Ou s'agit-il plutôt d'une vérité relative, la vérité de la conscience sauvage identifiant progrès et performance techniques. Il me semble que Deborin, le 'philosophe', n'avait pas tout à fait tort et le problème que Vernadskii lui pose reste au fond plus actuel que tous les travaux du grand bio-géochimiste.


[1]Vernadskii, selon sa lettre à Molotov du 17.11.1932, avait reçu 40 000 francs, voir V.I. Vernadskii, "Iz pisem raznykh let" (S.R. Mikulinskii éd.), Vestnik AN, No.5, 1990, p.89

[2]Voir "A plea for the establishment of a bio-geochemical laboratory", Transactions ot the Marine biological station of Port Erin. Port Erin, 1923, p. 38-48. Kendall Bailes, Science, Philosophy and Politics in Soviet History, The Russian Rev. 40 1981, p.283 cite des documents des archives Bakhmeteff.

[3]Voir Kendall Bailes, "Science, Philosophy and Politics in Soviet History", loc.cit.,p.284; Lettre à Fedor Rodichev, fin 1925, cité par Kendall Bailes

[4]George M. Enteen, loc.cit. rapporte, citant A.I. Ivanskii, éd., Molodye gody V.I. Lenina, 2ième éd. Moscou 1958, que Lenin et Ol'denburg s'étaient connus, il y avait longtemps, à cause du travail du frère de Lenin, Aleksandr.

[5]Rev. gén. des sci. pures et appl., 36, 1925, p. 495

[6]Voir plus bas

[7]Cité d'après la traduction anglaise d'Anton Struchkov dans Vadim M. Borisov, Felix F. Perchenok, Arsenii B. Roginsky, loc. cit., p.438

[8]Cité d'après G.I. Smagina, V.M. Orel, "Novie dokumenty o deiatel'nosti komissii po istorii znanii AN SSSR. (k 70-letiiu organisatsii)", Voprosy istorii estestvoznaniia i tekhniki no.2 1991, p.54

[9]Ou s'agisssait-il du géologue et paléontologue Alexandre Alexandrovich Borisiak (1872-1944)?

[10]V.I. Vernadskii, Mysli o sovremnnom znachenii istorii znanii, Trudy komissii po istorii znanii 1, Leningrad 1927

[11]Aleksey E. Levin, Expedient Catastrophe: "A Reconsideration of the 1929 Crisis at the Soviet Academy of Science", Slavic Rev. 47, 1988, p.261

[12]Citons ici les textes américaines d'Alexander Vucinich, The Soviet Academy of Sciences, Stanford 1956, de Loren Graham, The Soviet Academie of Sciences and the Communist Party, 1927-1932, Princeton, 1967 et A.V. Kol'tsov, Rasvitie Akademii nauk SSSR kak vysshego nauchnogo uchrezhdeniia SSSR, 1926-1932, Leningrad (Nauka) 1975

[13]Voir O.M. Karpenko et al., Akademiia nauk SSSR. Kratkii ocherk istorii i deiatel'nosti, Moscou (Nauka) 1968

[14]Aleksey E. Levin, , "Expedient Catastrophe: A Reconsideration of the 1929 Crisis at the Soviet Academy of Science", Slav. Rev. 47, 1988, p. 261

[15]Dans une lettre du 14.4.1930 à V.L. Komarov, le secrétaire permanent, V.I. Vernadskii rapporte, qu'il doit maintenant payer 100 roubles pour son appartement (appartenant à l'Académie), qu'il n'a reçu que 67 roubles de sa dernière paye; le calcul des prix de logement, selon lui, était absurde et il propose, qu'on leur double la réunération de 325 roubles: ils seraient de toute façon moins payés qu'en 1917. V.I. Vernadskii, "Iz pisem raznykh let, loc. cit., p.85

[16]Aleksey E. Levin, loc.cit., p.269

[17]Lettre du 26.4.1929, voir V.I. Vernadskii, "Iz pisem raznykh let", loc. cit., p.82

[18]Voir V.I. Vernadskii, "Iz pisem raznykh let", loc. cit. et annotations de S.R. Mikulinskii

[19]Lettre du 17.2.1932; V.I. Vernadskii, "Iz pisem raznykh let" loc.cit., p.89/90

[20]Lettre du 28.12.1931; ibid., p. 87

[21]Izv. AN SSSR, Ser.7.OMEN No.4 1932, p.511 et V.I. Vernadskii, Filosofskie mysli naturalista, Moscou (Nauka) 1988, p.228

[22]V.I. Vernadskii, "Po povody kriticheskikh zamechanii akad. A.M. Deborina" repris dans R.K. Balandin, "Anatomiia odnoi diskussii", Vestnik AN No.3, 1990, pp.88 à 93

[23]Les idées 'philosophiques' du nouveau phénomène géologique sur notre planète: l'homme comme force géologique supérieure ont trouvé leur expression concentrée dans "Neskol'ko slov o noosphere", exposé écrit quelques mois avant sa mort et paru dans Uspekhi biologii, Vol.18, 1944, pp.113 à 120

[24]R.K. Balandin, "Anatomiia...", loc.cit., p.96

I:  1 2 3 4   II:  1  2  3  4  5  III:  1  2  3  4  IV  1  2  3  4  5

 

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