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  Histoire et Cultures de l'Europe de l'Est @ aleph99

 

Les sections du texte:

I:

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II:

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III:

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IV

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CHEE | CHAL | ETUSCI | EQUIPE

 

'La science à la croisée de chemins': Boris Miakhailovich Gessen 1893-1936.

Londres, Juillet 1931.

"Le groupe d'hommes à la barbe noire marchant à travers la salle de South Kensington fut l'une des attractions de l'ouverture du Congrès International d'Histoire de Science. Ils étaient les délégués russes et ils étaient venus par avion de Moscou. A l'exception des Etats-Unis aucun autre pays n'était représenté par un groupe aussi nombreux."[1]

La délégation comprenait les académiciens et membres de la KIZ N.I. Bukharin, A.F. Ioffe, V.F. Mitkievich, N.I. Vavilov. Nikolai Bukharin dirigeait le NTO du VSNKH et le physicien Abram Fedorovich Ioffe (1880-1960) l'Institut physico-technique à Leningrad; l'ingénieur d'électrotechnique Vladimir Fedorovich Mitkievich (1872-1951) cumulait des fonctions de dirigeant au ministère de la défense NARKOMOB et au GOSPLAN, le biologiste Nikolai Ivanovich Vavilov (1887-1943) présidait l'Académie Lenin d'agro-science VASKHNIL à Leningrad. Les autres voyageurs de Londres étaient Boris Mikhailovich Gessen (1893-1936), physicien et dirigeant du département de physique à l'université de Moscou, Arnost Kol'man (1892-1979) mathématicien et fonctionnaire du département d'AGITPROP au TSK, M. Rubinstein (), économiste et fonctionnaire du GOSPLAN, et Boris Mikhailovich Zavadovskii (1895-1951), biologiste, directeur de l'Institut Timiriazev de neuro-physiologie et fondateur du Musée Timirazev[2]. Gessen, Rubinstein, Zavadovski étaient membres de la KOMAKADEMIIA. Zavadovskii fut le seul qui avait annoncé sa participation au congrès. Le niveau de pouvoir représenté, tant politique que gouvernemental, distinguait cette délégation des quelques 200 autres participants du congrès, chercheurs et enseignants universitaires bien plus éloignés du pouvoir. Pourquoi ce voyage à l'improviste, cette action, qui semble tellement disproportionnée? Devait-elle dépasser l'horizon du congrès? Qu'est-ce qu'on cherchait à Londres en cette période de crise économique mondiale, dans l'Angleterre de MacDonald, deuxième gouvernement travailliste? La délégation russe continua à mobiliser des moyens spectaculaires. En quelques jours, chaque membre reçut ses manuscrits traduits, polycopiés, prêts à être distribués dans l'audience. Trois jours après cette première étappe, les contribution furent disponibles sous forme de livre: La science à la croisée de chemins[3]. La préface préfigure le ton du premier texte, celui de Bukharin:

"L'économie planifiée du socialisme, l'élargissement énorme de l'activité constructive - en ville et au village, aux centres et à la périphérie lointaine - demande une progression exceptionnelle de la science. Le monde est divisé en deux systèmes économiques, deux système de relations sociales, deux types de culture. Dans le monde capitaliste, l'esprit scientifique paralysé et la crise de la philosophie reflètent le déclin économique profond. Dans la partie socialiste du monde, nous observons un phénomène totalement nouveau: une nouvelle union de la théorie et de la pratique, l'organisation collective de la recherche scientifique planifiée à l'échelle d'un pays énorme, la pénétration toujours plus forte de toutes les disciplines scientifiques par une seule méthode - la méthode du matérialisme dialectique. Le nouveau type de culture intellectuelle domine l'activité spirituelle de millions d'ouvriers et devient la plus grande force de nos jours. Les textes présentés reflètent en quelque sorte la grande transformation sociale qui se passe aujourd'hui dans notre pays. Par conséquent, nous espérons qu'ils rencontrent l'intérêt de tous ceux qui réfléchissent à la question tracassante du futur immédiat dans l'évolution de la société humaine".

Quinze jours plus tard, Rubinstein raconte l'aventure au présidium de la KOMAKADEMIA[4]. Sa conclusion: par un plan systématique d'actions comme celle de Londres, il serait possible d'intéresser des individus et des cercles de travailleurs scientifiques et techniques à l'URSS et à sa reconstruction socialiste. Une campagne d'agitation et de recrutement de spécialistes? Quelques jours avant leur voyage, Stalin avait en effet proclamé la fin officielle de la 'guerre' contre les spetsy.

Rubinshtein rapporta, que Joseph Needham et Lancelot Hogben avaient été leurs interlocuteurs et John D. Bernal résuma l'événement dans The Spectator[5]: le groupe russe, selon lui, avait pu donner des informations de première main sur l'expérience russe si mal connue en Angleterre. Mais il fallut un certain temps pour juger l'effet de ce premier contact, il n'y eut pas de résultats immédiats; le temps manqua, et la différence des points de vue était trop grande pour qu'on se comprenne vraiment. Rubinshtein ajoute une anecdote: au terme d'une discussion animée, son interlocuteur, un des collègues-gentlemen, avait demandé à Bukharin: "ce Engels que vous citez tout le temps - qui est-ce?"

Les jeunes chercheurs que Rubinshtein désigne et quelques autres membres de l'élite oxbridgienne ou de l'Union of Scientific Workers, tout ce lobby de la gauche intellectuelle d'après la Première Guerre mondiale, formeront ce que Gary Werskey a appelé The Visible College[6]: quelques hommes et femmes dans les sciences qui, malgré tout ce qui les séparait, partagèrent une volonté durable de démocratisation du savoir. Ils se rappelleront pendant toute leur vie les événements de Londres et le texte, qui provoqua le plus de réactions dans un entourage fermement décidé à ne pas se laisser provoquer, texte de B.M. Gessen, titré "Les racines socialo-économiques des principes newtoniens"[7].

Gessen suggéra que la 'révolution scientifique' du 17ème siècle avait été mise en oeuvre 'à la demande' des entrepreneurs et commercants (de la nouvelle classe) du capitalisme naissant, thème marxisant qui par la suite, et parfois en union avec les thèses weberiennes sur le lien entre capitalisme et esprit protestant, fut travaillé par Henryk Grossman[8], Robert Merton[9] George Clark[10] et d'autres.

Le texte proposa également la réduction provocatrice du 'génie' du grand homme à la mesure humaine, ou autrement dit un glissement du 'sujet' historique de l'individu vers la collectivité ce qui paraissait parfaitement 'marxiste', d'autant plus 'doctrinaire' et 'ungentlemanly' (Bernal) pour une partie des lecteurs.

La thèse principale, - selon laquelle l'avancement scientifique et technologique ne peut être compris - et contrôlé - qu'en le mettant en relation avec les formes spécifiques des rapports sociaux et du travail, avec les 'modes de reproduction' et leurs problématiques actuelles, matérielles et intellectuelles -, demande, certes, à être nuancée. La conscience et l'inconscient de Newton, sa pensée, ses convictions suivaient leur contexte culturel et les programmes de sémiotisation de l'époque[11]. Mais la dépendance de l'entreprise cognitive serait-elle pour autant reconnaissable? Gideon Freudenthal a pu montrer que la réponse négative[12] à cette question posée par Gessen avait été donnée trop vite[13]. L'acte ou le processus cognitifs peuvent être chargés d'idéologie, il serait absurde d'en exclure totalement l'expérience physique. La preuve de l'influence sociale passe nécessairement par des études spécifiques de chaque cas, d'où l'intérêt 'sociobiographique'. Des propositions générales comme par exemple celle de Thorstein Veblen[14] sur la correspondance entre mode de production et notion de causalité ne restent que des images suggestives.

L'essai de Gessen évoque les intérêts qui président à l'orientation de la recherche et à l'innovation, il s'oppose à l'idée d'un progrès désintéressé, autonome, 'objectif'. La hiérarchie 'objective' des intérêts - ceux du 'prolétariat' rangés avant ceux des 'bourgeois' - introduit un aspect qualitatif. Les meilleures sciences et techniques seraient celles de la meilleure collectivité. Les différences qualitatives seraient la conséquence des différences d'intérêts.

La dialectique historique intervenait sur deux niveaux: elle offrait une façon 'universalisante' de communiquer sur les résultats et les concepts des sciences et techniques. Cette 'théorisation' des sciences ne fut guère développée; ses tentatives ne dépassèrent pas les exemples banals donnés par Engels et l'entreprise fut stigmatisée d''idéaliste'. Elle visait au fond la transcendance du monde clos du langage de spécialiste.

D'autre part et sur un autre plan, la dialectique mettait précisement en relation l'évolution sociale et l'activité scientifique et technique. Pour Gessen et Bukharin elle s'érigeait en garant contre la 'folie technocrate', contre la réduction du marxisme à une 'logique des forces productives'. L'évolution technique ne devait pas produire automatiquement la meilleure des collectivités. Au nom de la dialectique historique, la demande de la démocratisation du savoir pourrait être réitérée avec insistance[15].

A l'Ouest, l'essai de Gessen fait l'objet de plusieurs citations, analyses et interprétations[16]. En Russie il semblait avoir été quasi oublié, sauf en 1978 quand K.Kh Delokarov publia un petit exposé "B.M. Gessen et les problèmes philosophique des sciences naturelles" où il résuma quelques travaux de Gessen, dont l'essai de Londres,

"qui a exercé une grande influence sur la recherche de la recherche et sur la méthodologie et l'histoire des sciences"[17].

Gràce à des articles récents de Gennadi Gorelik[18] et Paul Josephson[19] Boris Mikhailovich Gessen commence pourtant à sortir de l'obscurité. Il est né à Elizavetgrad en 1893, où son père était employé (ou directeur) d'une banque. La guerre du Japon et la révolution de 1905 se déroulent donc pendant son adolescence - qu'en a-t-il ouï et vu?. Après avoir terminé le lycée de sa ville natale, il part en compagnie d'un camarade d'école, Igor Evgenevich Tamm (1895-1971), pour étudier les mathématiques et les sciences à Edinburgh (où ils ont pour enseignants Withaker, Carse et Bazkla). Un an plus tard, au début de la guerre de 1914, il retourne à Petrograd où il assiste à des cours de physique et mathématique à l'université, et d'économie et statistique (d'A.A. Chuprov) à l'Institut polytechnique. En tant que juif, il est exclu des études régulières.

A Elisavetgrad il avait adhéré à un cercle d'internationalistes[20]. Il participe à la révolution , entre au Parti en 1919 et travaille pour la direction politique du REVVOENSOVET à Moscou. A partir de 1921 il enseigne à l'Université Sverdlov en compagnie de V.P. Egorshin (1898- ), social-démocrate depuis 1915, qui avait été mobilisé pour le travail politique à la campagne. En 1924 Gessen entre à l'IKP, où il continuera à travailler après avoir terminé ses études en 1928. Cette même année, selon une demande de komandirovka conservée dans les archives, Gessen, Egorshin (et Alexandr Alexandrovich Maksimov?) auraient du se trouver à Berlin pour quelques mois, mais Josephson n'a trouvé aucune autre trace de ce voyage. En 1930 Gessen est nommé directeur de l'Institut d'histoire de physique NIIF - de la nouvelle faculté de physique de l'université de Moscou MGU - et devient le premier doyen de cette faculté. Y travaillaient alors Leonid Isaakovich Mandel'shtam (1879-1944) et Grigori Samuilovich Landsberg (1890-1957), deux 'maîtres' de la physique de l'époque, ainsi que l'ami Tamm, futur Prix Nobel. En 1934, sous la direction de Sergei Vavilov, l'Institut de physique FIAN se constitue dans le cadre du transfert de l'Académie à Moscou. Gessen en est nommé vice-directeur. Jusqu'à ce qu'en août 1936 il soit arrêté et condamné à mort dans un procès clandestin. Il est fusillé en décembre.

Voici ce qu'en dit la Petite encyclopédie soviétique MSE, 2ème édition, parue en 1934:

"Gessen, Boris Mikhailovich (né 1883(sic!)), physicien soviétique, communiste, travaille sur la méthodologie des sciences exactes ainsi que sur les bases de la mécanique statistique et de la théorie de la relativité. Un des enseignants et directeurs de l'institut de recherches en physique de l'Université de Moscou. Travaux sur des problème de physique sous l'aspect du matérialisme dialectique - il a commis quelques erreurs, qu'il a corrigé par la suite. Il a été l'un des délégués de l'URSS au Deuxième congrès mondial d'histoire des sciences et des techniques. En 1933 il fut nommé Membre correspondant de l'Académie des sciences de l'URSS. Il a écrit de nombreux exposés et livres. Il est un des rédacteurs du département de physique de la Grande encyclopédie soviétique."

Gennadi Gorelik a consulté le dossier du KGB. Il écrit:

"Le 20 décembre 1936, le tribunal militaire auprès de la court suprème s'est réuni en séance non-publique sous la présidence de V.V. Ul'rich. Le procès verbal constate: "Gessen et Apirin sont membres d'une organisation terroriste, contre-révolutionnaire trotskiste-zinoviéviste, qui a préparé le meurtre criminel du camarade S.M. Kirov et qui, de 1934 à 1936, avec l'aide de la GESTAPO fasciste, a également préparé des actions terroristes contre des dirigeants du Parti et du gouvernement soviétique". B.M. Gessen plaida coupable, A.O. Apirin non-coupable. Les deux ont été fusillés le jour même, le 20 décembre 1936. A.M. Reizin a été condamné à 10 ans de reclusion; il est mort en prison."[21]

Le dossier contient une dénonciation:

"Le 9 septembre - le PARTORG de l'Institut de physique, Umanskov, informe, que ce jour-là, la femme de Gessen, Iakovleva, vint à l'Université et demanda de chercher d'urgence le professeur Landsberg. Elle ne l'a pas trouvé et quand elle a rencontré le professeur Tamm, elle lui a dit, qu'il devait tout de suite se rendre quelque part avec elle. Ils sont partis ensemble. S'y ajoute également l'information, que Tamm est un ami de jeunesse de Gessen, qu'ils ont fait leurs études ensembles à Edinburgh en Ecosse. Selon des informations non-confirmées, Tamm a été menshevik dans le passé, on prétend qu'il a participé au deuxième congrès des soviets"[22].

En 1925 'B. Gessen'[23] édita une Anthologie en anglais pour l'école secondaire et pour l'auto-enseignement à dix mille exemplaires dans le cadre du GUS, imprimée au'Komintern'. Il s'agit de textes sur le chartisme, le travail d'enfant, la vie des ouvriers, le communisme, des extraits de journaux, des textes littéraires (Dickens), ainsi que des poêmes, une nécrologie de Lenin, "Les dernières heures de Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg", etc.. Le tout, selon l'éditeur, parce que "les textes anglais sont actuellement beaucoup moins accessibles que les textes allemands ou francais", mais aussi à cause de la spécificité du mouvement ouvrier anglais.

En 1926 il fait paraître dans la bibliothèque en langue anglaise Jack London, The People of the Abyss, préparé et complété d'un dictionnaire par ses soins.

En 1927 Gessen commence à publier dans PZM; en janvier, V. Egorshin et lui y font le résumé du cinquième congrès des physiciens russes (le premier se tint en 1920 à Petrograd):

La tradition pré-révolutionnaire, qui datait des premières réunions des naturalistes des années 60, prévoyait à côté des exposés spécialisés, des discussions générales et méthodologiques. Aujourd'hui cette tradition n'est plus suivie, les réunions ne traitent que des spécialités, la discussion générale et méthodologique manque, bien que les problèmes ne manquent pas. Les physiciens les évitent, naturellement sans s'en rendre compte et peut-être croit-on qu'en URSS tout ce qui ne concerne pas l'application technique est sans intérêt. Mais c'est en URSS que la nouvelle méthodologie est en train de naître. Les réunions devraient réserver une place à la dialectique matérialiste.

Le thème le plus intéressant fut la mécanique quantique, le remplacement de l'ancienne théorie de Bohr et de Rutherford par celles de Heisenberg et de Schrödinger. I.E. Tamm et les autres n'ont pas perdu un mot des conclusions philosophiques que Heisenberg tire de sa théorie: son 'phénoménalisme', son 'agnosticisme' etc. De même la présentation de la théorie de Schrödinger par V.R. Bursian, qui fut d'ailleurs très réussie.

A.K. Timiriazev a de nouveau expliqué ses objections contre la théorie de la relativité, mais M. l'académicien Ioffe lui a repondu par une critique écrasante de l'expérience de Dayton-Miller, base des considérations de Timiriazev.

Le programme de Gessen paraissait clair: tirer les discours des spécialistes de l'obscurité de leur language technique et médiatiser les résultats des sciences à l'aide de la dialectique. Il publia quelques essais: en 1927 sur l'auteur des expériences-clef de la statistique quantique, Marian Smoluchowski, mort dix ans auparavant[24]; une introduction à la traduction russe des articles de G.G. Thomson et Albert Einstein sur Newton, en commémoration du tricentenaire de sa mort[25]. Cet exposé se termine par ces phrases:

"Nous avons essayé de montrer, que l'opposition métaphysique entre hasard et nécessité peut être remplacée par le concept dialectique de la causalité qu'Engels avait suggéré: on éviterait ainsi la crise survenant avec l'abandon de la causalité et du concept de temps et espace des phénomènes"

En 1928 parurent un article de 42 pages[26], "Le mécanisme matérialiste et la physique contemporaine" et un livre de vulgarisation, Les idées fondamentales de la théorie de la relativité[27]. En 1930 il publia "Le problème de la causalité dans la mécanique quantique", une introduction à la traduction russe du livre de A. Haas, Les ondes matérielles.

En même temps, Gessen participait aux luttes du groupe Deborin. En 1927, avec Egorshin, il répondit à une attaque de Timiriazev[28] et commenta le numéro 2 des publications de l'Institut Timiriazev, chateau fort des 'mécanistes'. En 1928 il collabora aussi à La révolution communiste, journal dirigé par Egorshin. En avril 1929 il participa à la réunion des institutions marxistes-leninistes à la KOMAKADEMIA, contribua au débat de la conférence de Deborin[29] et prononça des remarques préliminaires après la conférence de Shmit[30]:

"Je pense que nous devons nous libérer de gens, pour qui le marxisme n'est en réalité qu'une parole (kotorye tol'ko fraziruiut marksizmom). Si vous regardez le texte de Kharazov, vous voyez que pour lui l'union des oppositions relève de n'importe quoi, comme par exemple l'algèbre et la géométrie. Je pense, qu'il faut mettre fin à de telles utilisations spéculatives du marxisme. Notre lutte ne réussira que si nous pouvons impressionner les scientifiques par le niveau d'application de la dialectique matérialiste aux problèmes des sciences."

Gessen tient pour 'catastrophique' la situation des cadres marxistes en sciences théoriques. Selon lui, et le Parti n'avait pas encore réalisé le problème, les communistes représentent au maximum un pour cent et demi des théoriciens.

On trouve également des articles de Gessen dans Science et marxisme (Estestvoznaiia i marksizm) et dans La parole scientifique (Nauchnoie slovo), revue dirigé par Shmidt.

Gessen, le 'théoricien' avait choisi sa 'spécialité' en science de la statistique. D'après Josephson, il avait donné une conférence dans le séminaire de Mandel'shtam sur l'approche de Mises et en 1929, il publia "Déduction de l'hypothèse ergodique sur la base de la théorie des probabilités" dans Uspekhi fisicheskih nauk (Résultats des sciences physiques). La revue était dirigée par Petr P. Lazarev (qui l'avait fondée en 1919) en collaboration avec E. Shpolski. L'académicien Lazarev était, certes, un 'mandarin'. Pour son institut de bio-physique, il avait 'hérité' du bâtiment construit pour son maître, Petr Nikolaevich Lebedev, mort en 1912. A partir de 1930, Lazarev devra céder la place à la tête de sa revue à - Boris Gessen[31].

La Grande Encyclopédie BSE fut l'un des autres champs d'activité de B. M. Gessen. Une première contribution 'Herwegh' (Gerweg), signée B.G. et B.I., date de 1929; suivent avec la même signature B.G. 'Journaux, années 60 à 1895' (zhurnaly ot 60 kh gg. do 1895) (1931), 'Terre et liberté' (zemlia i volia) (1932), 'années 60' (shestidesiatye gody) 1933[32]. Il signe de son nom entier (B.Gessen) 'éther' (efir) (1931), 'Einstein' (1933), 'energie' (energiia) (1933), 'enthropie' (entropiia) (1933); un grand exposé - 'dynamique' (dinamika) - est signé F.F. et B.G.. En 1931 le rédacteur en chef pour les sciences naturelles est A.A. Maksimov, également rédacteur du sous-département 'Histoire des sciences'. A.F. Ioffe et B.M. Gessen partageaient la responsabilité du sous-département 'Physique'.

A la fin de l'année 1930, la critique de la cellule du Parti de l'IKP, verbalisée en premier lieu par Mark Borisovich Mitin (1901-1989), lui même étudiant de Deborin, puis par les camarades Iudin et Adoratski, fut menèe à son terme, non sans l'autorisation personnelle de Stalin. Mitin remplaça Deborin à la rédaction de PZM. Les deboriniens avaient eu le droit de combattre la déviation du 'matérialisme mécaniste', mais ils étaient tombés (selon leurs détracteurs) dans 'l'idéalisme mensheviste'. La critique était dure pour les 'trotskistes' Karev et Sten. Gessen comptait pour sa part parmi ses adversaires V. Egorshin et A.A. Maksimov. La tâche de A. Kol'man était de défendre toujours la ligne du Parti.

Il ne restait alors plus aux 'camarades' corrigés qu'à être davantage vigilants. Dans cette hypothèse, l'exposé de Gessen à Londres ne serait-il que le resultat d'un effort d'adaptation?[33]. C'est possible, et le débat amorcé en 1929 a certainement laissé des traces (et des changement institutionnels, personnels). Mais qu'est ce que cela change? Le marxiste-dialecticien Gessen, théoricien d'une pratique social de l'écriture, n'était pas non plus exempt des idées d'absolu et de 'vérité'. À nous, aujourd'hui, de suivre son propos pratique, de l'appliquer également à la lecture de ses textes. Certes, il serait intéressant d'analyser de plus près l'évolution de son écriture à la recherche d'éventuels changements de vue, surtout à la lumière de ce que Gessen nous enseigne. Avec cette 'réflexivité', qui nous ramène à nos pratiques sociales à nous[34].

La remise en question du statut des sciences et techniques d'un point de vue marxiste fut suspendue. Leo Kofler résume ainsi les événements:

"Les têtes, sous l'influence persistante de la méthodologie scientifique n'étaient pas suffisamment préparées au marxisme. Cette influence devait même grandir, vue l'importance qu'on a donnée aux sciences pour la reconstruction du pays. Il y avait effectivement un courant de pensée attentif au danger. L'hégelien Deborin l'animait. Mais la bureaucratie stalinienne avait un penchant naturel vers une vue mécaniste, Deborin fut empêché de continuer son enseignement, et cette vue portait la victoire du marxisme vulgaire dominant de la suite. Une autre considération serait, que le changement de structure économique avait réellement détruit la dynamique sociale de la réification capitaliste. Mais une planification que la bureaucratie comprenait comme un processus mécanique et calculable remplaça l'ancienne forme de réification par une autre, nouvelle"[35].

Dans le cadre de cette nouvelle réification, les physiciens - et parmi eux les collègues de Gessen - réussissaient. En relisant les protocoles de l'actif du FIAN, établis en 1937, quelques mois seulement après la mort de Gessen[36], la célèbre réussite de 'l'âge d'or de la physique soviétique' se présente en même temps comme une sorte de fuite dans la spécialité d'un travail technique, comme le symbole de l'abandon de l'utopie du savoir démocratique. Elle scelle la suprémacie de la conscience sauvage en Russie.


[1]F.S. Marvin, "Soviet Science", Nature August 1 1931, p. 170

[2]Nous avons déjà rencontré Zavadovskii comme auteur de Pechat' i revolutsii et parmi les déboriniens (voir plus haut). Comme Gessen il était originaire d'Elisavetgrad.

[3]Science at the Cross Roads, London (Kniga) 1931

[4]M. Rubinshtein, "O poezdke na mezhdunarodnyi kongress v London po istorii nauki i tekhniki", (doklad na zasedanii prezidiuma 1.8. 1931), Vestnik Komakademii 1931, p.93

[5]L'entrée à cette revue concervatrice passait par Celia Simpson, amie de John Strachey, l'un des amis de Bernal. Voir Gary Werskey The Visible College, London (Allen Lane) 1978, note p.140.

[6]Gary Werskey, The Visible College, London (Allen Lane) 1978

[7] "The Social and Economic Roots of Newton's 'Principia'" Science at the Cross Roads, pp.151 à 212; Rubinshtein, loc. cit., écrit "Sotsial'no-ekonomicheskie korni niutonovskogo 'Printsipa'"; en 1934 paraîtra l'édition russe de B. Gessen, Sotsial'no-ekonomicheskie korni mekhaniki Niutona, Moscou Leningrad, le chapitre "Klassovaia bor'ba v epokhi angliiskoi revolutsii i mirovozrenie Niutona" avait été publié dans Priroda No.3/4 1933, p.16

[8]Henryk Grossmann, "Die gesellschaftlichen Grundlagen der mechanistischen Philosophie und die Manufaktur", Zeitschr. f. Sozialforschung, 1935 (également 'marxiste', mais sans rapport direct avec Gessen )

[9]Robert.K. Merton, "Science, Technology and Society in Seventeenth Century England", Osiris 1938, 2ème New York (Fertig) 1970 (stimulé par Gessen)

[10]George Clark, Science and Social Welfare in the Age of Newton, 2ème éd. Oxford (Clarendon) 1949

[11]Voir George Grinnell, "Newton's Principia as Whig Propaganda" dans P. Fritz et D.Williams éd., City and Society in the 18th Century, Toronto (Hackert) 1973, p.181; James R. Jacob and Margaret C. Jacob, "The Anglican Origins of Modern Science: the Metaphysical Foundations of the Whig Constitution", Isis 71 1980, p.251, Margaret C. Jacob, The Newtonians and the English Revolution Hassocks (Harvester) 1976; James R. Jacob, Robert Boyle and the English Revolution, 1977

[12]Voir dernièrement: Jeremy R. Ravetz, "Bernal's marxist vision of history", R.S. Westfall, "Reflections on Ravetz' Essay", Isis 72, 1981, p.263

[13]Gideon Freudenthal, "Toward a Social History of Newtonian Mechanics. Boris Hessen and Henryk Grossmann Revisited", dans: Imre Hronsky, Márta Fehér et Balázs Dajka éd., Scientific Knowledge Socialized, Budapest 1988.

[14]Thorstein Veblen, "The place of Science in Modern Civilization", 1906

[15]Voir aussi Antonio Gramsci, "Observations et notes critiques sur une tentative de 'Manuel populaire de sociologie'" dans Cahier de prison, cahiers 10,11,12,13, Paris (Gallimard) 1978, p.223;"La fonction et la signification de la dialectique ne peuvent être conçues dans toute leur fondamentalité que si la philosophie de la praxis est conçue comme une philosophie intégrale et originale qui inaugure une nouvelle phase dans l'histoire et le développement mondial de la pensée dans la mesure où elle dépasse (tout en en incluant les éléments vivants dans ce dépassement même) aussi bien l'idéalisme que le matérialisme traditionnel, ces expressions des anciennes sociétés".; Gramsci écrit à Tania le 31 août 1931:'Aujourd'hui même est arrivé le livre anglais sur La Science à la croisée des chemins' (note en bas de page p.210)

[16]Pour un résumé voir Simon Schaffer, "Newton at the crossroads", Radical Philosophy 1984. Voir aussi: Günter Kröber, "Science at the cross-roads" - Voraussetzungen und Folgen in: E.G. Forbes Hg., Human implications of scientific advance, Edinburgh, 1978; Michael Wolff, "Boris Hessen und die sozialen Ursprünge physikalischer Theoriebildung" in: Materialistische Wissenschaftsgeschichte, Berlin, Argument, 1981; Loren R. Graham, "The socio-political roots of Boris Hessen: Soviet Marxism and the History of science." Social Studies of Science 15, S.705-22, 1985, Horst Poldrack et Dieter Wittig, "Beiträge sowjetischer Wissenschaftler im Umfeld des Londoner Kongresses 1931 zur Wissenschaftsgeschichte" Deutsche Zeitschrift für Philosophie 36/8, S.747-751, 1988; Wolf Schäfer, "Äussere Umstände des Externalismus. Über Boris Hessen und das Projekt einer Geschichte der Wissenschaftsforschungs-Geschichte" dans: Hans Poser et Clemens Burrichter éd., Die geschichtliche Perspektive in den Disziplinen der Wissenschaftsforschung, Berlin, TU, 1988; Rose-Luise Winkler, "Hessen, Boris Mikhailovich" in: Portraits of Russian and Soviet Sociologists, Berlin Moskow, GDR Acad. USSR Acad, 1990

[17]K.Kh. Delokarov, B.M. Gessen i filosofskie problemy estestvozaniia, Vestnik AN 1973 No.12, p.76. Voir aussi du même auteur: Filosofskie problemy teorii otnositel'nosti, Moscou (Nauka) 1973

[18]Gennadii E. Gorelik, "Moskva 1937. Fisika", IIET AN, 1991

[19]Paul Josephson, "Theoretical Physics and Philosophical Disputes in the Soviet Union in the 1920s and 1930s", Sarah Lawrence College Brunsvik NY 1991

[20]Voir Paul Josephson, loc.cit.; En 1968, Dirk Struik du MIT avait demandé à Arnost Kol'man, qu'il avait connu au congrès du PC allemand à Jena en 1921, des informations biographiques sur Gessen pour l'Encyclopedia Judaica. Selon la réponse de Kol'man, "Allready being a secondary schoolboy B.M. Hessen joined the communist party in Yelisavetgrad"; selon la même source, Gessen combattait dans l'Armée rouge dans sa ville natale et fut élu membre du conseil révolutionnaire local. Dirk Struik, Communication privée 1985, reproduit dans W. Schäfer loc.cit. La Judaica a reçu la note de Struik sur Gessen, elle ne l'a pas publié.

[21]Gennadi Gorelik, loc.cit., Supplément.

[22]Ibid.

[23]Il reste à confirmer, qu'il s'agit du même B. Gessen.

[24]"Marian Smolukhovskii (k desiatiletiiu so dnia smerti)", PZM 1927 No.9, p.144

[25]PZM 1927 No.4, p.152

[26]PZM 1928 No.

[27]Voir Paul Josephson, loc.cit. pour plus d'informations et commentaires.

[28]PZM 1927 No.2/3, p.188

[29]Sovremennye problemy filosofii marksizmy, loc.cit., pp.58 à 64

[30]Zadachi marksistov v oblasti estestvoznaniia, loc.cit., pp.26 à 32

[31]Il me manque des précisions sur l'affaire. Lazarev fut - temporairement - arrêté en 1931: Madame Lazareva et sa fille se suicidèrent. L'institut fut fermé. En 1934, le nouveau FIAN y entre. Son directeur, Sergei Vavilov, était l'élève de Lazarev.

[32]Il reste à verfier, que l'auteur est Boris Gessen

[33]Question posé par David Joravski, loc.cit.; conclusion tirée par Loren Graham, loc.cit., et par la suite par Wolf Schäfer, loc.cit.; c.f.. Loren Graham, "Sotsialno-politicheskii kontekst doklada B.M. Gessena o Niutone", Vopr. ist.est. tekh., 2, 1993, p.20

[34]Pour une étude philosophique du texte de Gessen cf. l'ouvrage ultérieurement parue de Pablo Huerga Melcón, La ciencia en la encrucijada. Análisis critico de la célebre ponencia de Boris Mijailovich Hessen, Las Raices socioeconómicas de la mecánica de Newton, desde las coordenadas del materialismo filosófico (Prologo de Serguei Kara-Murza), Oviedo, Pentalfa, 1999

[35]Leo Kofler, Stalinismus und Bürokratie, Neuwied, Luchterhand, 1970, S.43 (paru 1952)

[36]Voir Gennadi Gorelik, loc.cit.

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