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'La science à la croisée de chemins': Boris
Miakhailovich Gessen 1893-1936.
Londres, Juillet 1931.
"Le groupe d'hommes à la barbe noire marchant
à travers la salle de South Kensington fut l'une des attractions
de l'ouverture du Congrès International d'Histoire de Science.
Ils étaient les délégués russes et ils
étaient venus par avion de Moscou. A l'exception des Etats-Unis
aucun autre pays n'était représenté par un
groupe aussi nombreux."[1]
La délégation comprenait les académiciens
et membres de la KIZ N.I. Bukharin, A.F. Ioffe, V.F. Mitkievich,
N.I. Vavilov. Nikolai Bukharin dirigeait le NTO du VSNKH et le physicien
Abram Fedorovich Ioffe (1880-1960) l'Institut physico-technique
à Leningrad; l'ingénieur d'électrotechnique
Vladimir Fedorovich Mitkievich (1872-1951) cumulait des fonctions
de dirigeant au ministère de la défense NARKOMOB et
au GOSPLAN, le biologiste Nikolai Ivanovich Vavilov (1887-1943)
présidait l'Académie Lenin d'agro-science VASKHNIL
à Leningrad. Les autres voyageurs de Londres étaient
Boris Mikhailovich Gessen (1893-1936), physicien et dirigeant du
département de physique à l'université de Moscou,
Arnost Kol'man (1892-1979) mathématicien et fonctionnaire
du département d'AGITPROP au TSK, M. Rubinstein (), économiste
et fonctionnaire du GOSPLAN, et Boris Mikhailovich Zavadovskii (1895-1951),
biologiste, directeur de l'Institut Timiriazev de neuro-physiologie
et fondateur du Musée Timirazev[2].
Gessen, Rubinstein, Zavadovski étaient membres de la KOMAKADEMIIA.
Zavadovskii fut le seul qui avait annoncé sa participation
au congrès. Le niveau de pouvoir représenté,
tant politique que gouvernemental, distinguait cette délégation
des quelques 200 autres participants du congrès, chercheurs
et enseignants universitaires bien plus éloignés du
pouvoir. Pourquoi ce voyage à l'improviste, cette action,
qui semble tellement disproportionnée? Devait-elle dépasser
l'horizon du congrès? Qu'est-ce qu'on cherchait à
Londres en cette période de crise économique mondiale,
dans l'Angleterre de MacDonald, deuxième gouvernement travailliste?
La délégation russe continua à mobiliser des
moyens spectaculaires. En quelques jours, chaque membre reçut
ses manuscrits traduits, polycopiés, prêts à
être distribués dans l'audience. Trois jours après
cette première étappe, les contribution furent disponibles
sous forme de livre: La science à la croisée de
chemins[3]. La préface
préfigure le ton du premier texte, celui de Bukharin:
"L'économie planifiée du socialisme,
l'élargissement énorme de l'activité constructive
- en ville et au village, aux centres et à la périphérie
lointaine - demande une progression exceptionnelle de la science.
Le monde est divisé en deux systèmes économiques,
deux système de relations sociales, deux types de culture.
Dans le monde capitaliste, l'esprit scientifique paralysé
et la crise de la philosophie reflètent le déclin
économique profond. Dans la partie socialiste du monde, nous
observons un phénomène totalement nouveau: une nouvelle
union de la théorie et de la pratique, l'organisation collective
de la recherche scientifique planifiée à l'échelle
d'un pays énorme, la pénétration toujours plus
forte de toutes les disciplines scientifiques par une seule méthode
- la méthode du matérialisme dialectique. Le nouveau
type de culture intellectuelle domine l'activité spirituelle
de millions d'ouvriers et devient la plus grande force de nos jours.
Les textes présentés reflètent en quelque sorte
la grande transformation sociale qui se passe aujourd'hui dans notre
pays. Par conséquent, nous espérons qu'ils rencontrent
l'intérêt de tous ceux qui réfléchissent
à la question tracassante du futur immédiat dans l'évolution
de la société humaine".
Quinze jours plus tard, Rubinstein raconte l'aventure au présidium
de la KOMAKADEMIA[4]. Sa conclusion: par un plan systématique
d'actions comme celle de Londres, il serait possible d'intéresser
des individus et des cercles de travailleurs scientifiques et techniques
à l'URSS et à sa reconstruction socialiste. Une campagne
d'agitation et de recrutement de spécialistes? Quelques jours
avant leur voyage, Stalin avait en effet proclamé la fin
officielle de la 'guerre' contre les spetsy.
Rubinshtein rapporta, que Joseph Needham et Lancelot Hogben avaient
été leurs interlocuteurs et John D. Bernal résuma
l'événement dans The Spectator[5]: le groupe russe, selon lui, avait pu donner des informations
de première main sur l'expérience russe si mal connue
en Angleterre. Mais il fallut un certain temps pour juger l'effet
de ce premier contact, il n'y eut pas de résultats immédiats;
le temps manqua, et la différence des points de vue était
trop grande pour qu'on se comprenne vraiment. Rubinshtein ajoute une
anecdote: au terme d'une discussion animée, son interlocuteur,
un des collègues-gentlemen, avait demandé à Bukharin:
"ce Engels que vous citez tout le temps - qui est-ce?"
Les jeunes chercheurs que Rubinshtein désigne et quelques autres
membres de l'élite oxbridgienne ou de l'Union of Scientific
Workers, tout ce lobby de la gauche intellectuelle d'après
la Première Guerre mondiale, formeront ce que Gary Werskey
a appelé The Visible College[6]:
quelques hommes et femmes dans les sciences qui, malgré tout
ce qui les séparait, partagèrent une volonté
durable de démocratisation du savoir. Ils se rappelleront
pendant toute leur vie les événements de Londres et
le texte, qui provoqua le plus de réactions dans un entourage
fermement décidé à ne pas se laisser provoquer,
texte de B.M. Gessen, titré "Les racines socialo-économiques
des principes newtoniens"[7].
Gessen suggéra que la 'révolution scientifique' du 17ème
siècle avait été mise en oeuvre 'à la
demande' des entrepreneurs et commercants (de la nouvelle classe)
du capitalisme naissant, thème marxisant qui par la suite,
et parfois en union avec les thèses weberiennes sur le lien
entre capitalisme et esprit protestant, fut travaillé par Henryk
Grossman[8], Robert Merton[9]
George Clark[10] et d'autres.
Le texte proposa également la réduction provocatrice
du 'génie' du grand homme à la mesure humaine, ou autrement
dit un glissement du 'sujet' historique de l'individu vers la collectivité
ce qui paraissait parfaitement 'marxiste', d'autant plus 'doctrinaire'
et 'ungentlemanly' (Bernal) pour une partie des lecteurs.
La thèse principale, - selon laquelle l'avancement scientifique
et technologique ne peut être compris - et contrôlé
- qu'en le mettant en relation avec les formes spécifiques
des rapports sociaux et du travail, avec les 'modes de reproduction'
et leurs problématiques actuelles, matérielles et intellectuelles
-, demande, certes, à être nuancée. La conscience
et l'inconscient de Newton, sa pensée, ses convictions suivaient
leur contexte culturel et les programmes de sémiotisation de
l'époque[11]. Mais la dépendance de l'entreprise cognitive serait-elle
pour autant reconnaissable? Gideon Freudenthal a pu montrer que la
réponse négative[12]
à cette question posée par Gessen avait été
donnée trop vite[13]. L'acte
ou le processus cognitifs peuvent être chargés d'idéologie,
il serait absurde d'en exclure totalement l'expérience physique.
La preuve de l'influence sociale passe nécessairement par des
études spécifiques de chaque cas, d'où l'intérêt
'sociobiographique'. Des propositions générales comme
par exemple celle de Thorstein Veblen[14]
sur la correspondance entre mode de production et notion de causalité
ne restent que des images suggestives.
L'essai de Gessen évoque les intérêts qui président
à l'orientation de la recherche et à l'innovation, il
s'oppose à l'idée d'un progrès désintéressé,
autonome, 'objectif'. La hiérarchie 'objective' des intérêts
- ceux du 'prolétariat' rangés avant ceux des 'bourgeois'
- introduit un aspect qualitatif. Les meilleures sciences et techniques
seraient celles de la meilleure collectivité. Les différences
qualitatives seraient la conséquence des différences
d'intérêts.
La dialectique historique intervenait sur deux niveaux: elle offrait
une façon 'universalisante' de communiquer sur les résultats
et les concepts des sciences et techniques. Cette 'théorisation'
des sciences ne fut guère développée; ses tentatives
ne dépassèrent pas les exemples banals donnés
par Engels et l'entreprise fut stigmatisée d''idéaliste'.
Elle visait au fond la transcendance du monde clos du langage de spécialiste.
D'autre part et sur un autre plan, la dialectique mettait précisement
en relation l'évolution sociale et l'activité scientifique
et technique. Pour Gessen et Bukharin elle s'érigeait en garant
contre la 'folie technocrate', contre la réduction du marxisme
à une 'logique des forces productives'. L'évolution
technique ne devait pas produire automatiquement la meilleure des
collectivités. Au nom de la dialectique historique, la demande
de la démocratisation du savoir pourrait être réitérée
avec insistance[15].
A l'Ouest, l'essai de Gessen fait l'objet de plusieurs citations,
analyses et interprétations[16].
En Russie il semblait avoir été quasi oublié,
sauf en 1978 quand K.Kh Delokarov publia un petit exposé "B.M.
Gessen et les problèmes philosophique des sciences naturelles"
où il résuma quelques travaux de Gessen, dont l'essai
de Londres,
"qui a exercé une grande influence sur la recherche
de la recherche et sur la méthodologie et l'histoire des
sciences"[17].
Gràce à des articles récents de Gennadi Gorelik[18] et Paul Josephson[19] Boris
Mikhailovich Gessen commence pourtant à sortir de l'obscurité.
Il est né à Elizavetgrad en 1893, où son père
était employé (ou directeur) d'une banque. La guerre
du Japon et la révolution de 1905 se déroulent donc
pendant son adolescence - qu'en a-t-il ouï et vu?. Après
avoir terminé le lycée de sa ville natale, il part
en compagnie d'un camarade d'école, Igor Evgenevich Tamm
(1895-1971), pour étudier les mathématiques et les
sciences à Edinburgh (où ils ont pour enseignants
Withaker, Carse et Bazkla). Un an plus tard, au début de
la guerre de 1914, il retourne à Petrograd où il assiste
à des cours de physique et mathématique à l'université,
et d'économie et statistique (d'A.A. Chuprov) à l'Institut
polytechnique. En tant que juif, il est exclu des études
régulières.
A Elisavetgrad il avait adhéré à un cercle d'internationalistes[20].
Il participe à la révolution , entre au Parti en 1919
et travaille pour la direction politique du REVVOENSOVET à
Moscou. A partir de 1921 il enseigne à l'Université
Sverdlov en compagnie de V.P. Egorshin (1898- ), social-démocrate
depuis 1915, qui avait été mobilisé pour le travail
politique à la campagne. En 1924 Gessen entre à l'IKP,
où il continuera à travailler après avoir terminé
ses études en 1928. Cette même année, selon une
demande de komandirovka conservée dans les archives,
Gessen, Egorshin (et Alexandr Alexandrovich Maksimov?) auraient du
se trouver à Berlin pour quelques mois, mais Josephson n'a
trouvé aucune autre trace de ce voyage. En 1930 Gessen est
nommé directeur de l'Institut d'histoire de physique NIIF -
de la nouvelle faculté de physique de l'université de
Moscou MGU - et devient le premier doyen de cette faculté.
Y travaillaient alors Leonid Isaakovich Mandel'shtam (1879-1944) et
Grigori Samuilovich Landsberg (1890-1957), deux 'maîtres' de
la physique de l'époque, ainsi que l'ami Tamm, futur Prix Nobel.
En 1934, sous la direction de Sergei Vavilov, l'Institut de physique
FIAN se constitue dans le cadre du transfert de l'Académie
à Moscou. Gessen en est nommé vice-directeur. Jusqu'à
ce qu'en août 1936 il soit arrêté et condamné
à mort dans un procès clandestin. Il est fusillé
en décembre.
Voici ce qu'en dit la Petite encyclopédie soviétique
MSE, 2ème édition, parue en 1934:
"Gessen, Boris Mikhailovich (né 1883(sic!)),
physicien soviétique, communiste, travaille sur la méthodologie
des sciences exactes ainsi que sur les bases de la mécanique
statistique et de la théorie de la relativité. Un
des enseignants et directeurs de l'institut de recherches en physique
de l'Université de Moscou. Travaux sur des problème
de physique sous l'aspect du matérialisme dialectique - il
a commis quelques erreurs, qu'il a corrigé par la suite.
Il a été l'un des délégués de
l'URSS au Deuxième congrès mondial d'histoire des
sciences et des techniques. En 1933 il fut nommé Membre correspondant
de l'Académie des sciences de l'URSS. Il a écrit de
nombreux exposés et livres. Il est un des rédacteurs
du département de physique de la Grande encyclopédie
soviétique."
Gennadi Gorelik a consulté le dossier du KGB. Il écrit:
"Le 20 décembre 1936, le tribunal militaire
auprès de la court suprème s'est réuni en séance
non-publique sous la présidence de V.V. Ul'rich. Le procès
verbal constate: "Gessen et Apirin sont membres d'une organisation
terroriste, contre-révolutionnaire trotskiste-zinoviéviste,
qui a préparé le meurtre criminel du camarade S.M.
Kirov et qui, de 1934 à 1936, avec l'aide de la GESTAPO fasciste,
a également préparé des actions terroristes
contre des dirigeants du Parti et du gouvernement soviétique".
B.M. Gessen plaida coupable, A.O. Apirin non-coupable. Les deux
ont été fusillés le jour même, le 20
décembre 1936. A.M. Reizin a été condamné
à 10 ans de reclusion; il est mort en prison."[21]
Le dossier contient une dénonciation:
"Le 9 septembre - le PARTORG de l'Institut
de physique, Umanskov, informe, que ce jour-là, la femme
de Gessen, Iakovleva, vint à l'Université et demanda
de chercher d'urgence le professeur Landsberg. Elle ne l'a pas trouvé
et quand elle a rencontré le professeur Tamm, elle lui a
dit, qu'il devait tout de suite se rendre quelque part avec elle.
Ils sont partis ensemble. S'y ajoute également l'information,
que Tamm est un ami de jeunesse de Gessen, qu'ils ont fait leurs
études ensembles à Edinburgh en Ecosse. Selon des
informations non-confirmées, Tamm a été menshevik
dans le passé, on prétend qu'il a participé
au deuxième congrès des soviets"[22].
En 1925 'B. Gessen'[23] édita une Anthologie en anglais pour l'école
secondaire et pour l'auto-enseignement à dix mille exemplaires
dans le cadre du GUS, imprimée au'Komintern'. Il s'agit de
textes sur le chartisme, le travail d'enfant, la vie des ouvriers,
le communisme, des extraits de journaux, des textes littéraires
(Dickens), ainsi que des poêmes, une nécrologie de
Lenin, "Les dernières heures de Karl Liebknecht et Rosa
Luxemburg", etc.. Le tout, selon l'éditeur, parce que
"les textes anglais sont actuellement beaucoup moins accessibles
que les textes allemands ou francais", mais aussi à cause
de la spécificité du mouvement ouvrier anglais.
En 1926 il fait paraître dans la bibliothèque en langue
anglaise Jack London, The People of the Abyss, préparé
et complété d'un dictionnaire par ses soins.
En 1927 Gessen commence à publier dans PZM; en janvier,
V. Egorshin et lui y font le résumé du cinquième
congrès des physiciens russes (le premier se tint en 1920 à
Petrograd):
La tradition pré-révolutionnaire, qui datait des premières
réunions des naturalistes des années 60, prévoyait
à côté des exposés spécialisés,
des discussions générales et méthodologiques.
Aujourd'hui cette tradition n'est plus suivie, les réunions
ne traitent que des spécialités, la discussion générale
et méthodologique manque, bien que les problèmes ne
manquent pas. Les physiciens les évitent, naturellement sans
s'en rendre compte et peut-être croit-on qu'en URSS tout ce
qui ne concerne pas l'application technique est sans intérêt.
Mais c'est en URSS que la nouvelle méthodologie est en train
de naître. Les réunions devraient réserver une
place à la dialectique matérialiste.
Le thème le plus intéressant fut la mécanique
quantique, le remplacement de l'ancienne théorie de Bohr et
de Rutherford par celles de Heisenberg et de Schrödinger. I.E.
Tamm et les autres n'ont pas perdu un mot des conclusions philosophiques
que Heisenberg tire de sa théorie: son 'phénoménalisme',
son 'agnosticisme' etc. De même la présentation de la
théorie de Schrödinger par V.R. Bursian, qui fut d'ailleurs
très réussie.
A.K. Timiriazev a de nouveau expliqué ses objections contre
la théorie de la relativité, mais M. l'académicien
Ioffe lui a repondu par une critique écrasante de l'expérience
de Dayton-Miller, base des considérations de Timiriazev.
Le programme de Gessen paraissait clair: tirer les discours des spécialistes
de l'obscurité de leur language technique et médiatiser
les résultats des sciences à l'aide de la dialectique.
Il publia quelques essais: en 1927 sur l'auteur des expériences-clef
de la statistique quantique, Marian Smoluchowski, mort dix ans auparavant[24];
une introduction à la traduction russe des articles de G.G.
Thomson et Albert Einstein sur Newton, en commémoration du
tricentenaire de sa mort[25]. Cet exposé se termine par ces phrases:
"Nous avons essayé de montrer, que l'opposition
métaphysique entre hasard et nécessité peut
être remplacée par le concept dialectique de la causalité
qu'Engels avait suggéré: on éviterait ainsi
la crise survenant avec l'abandon de la causalité et du concept
de temps et espace des phénomènes"
En 1928 parurent un article de 42 pages[26],
"Le mécanisme matérialiste et la physique contemporaine"
et un livre de vulgarisation, Les idées fondamentales
de la théorie de la relativité[27].
En 1930 il publia "Le problème de la causalité
dans la mécanique quantique", une introduction à
la traduction russe du livre de A. Haas, Les ondes matérielles.
En même temps, Gessen participait aux luttes du groupe Deborin.
En 1927, avec Egorshin, il répondit à une attaque de
Timiriazev[28] et commenta le numéro 2 des publications
de l'Institut Timiriazev, chateau fort des 'mécanistes'. En
1928 il collabora aussi à La révolution communiste,
journal dirigé par Egorshin. En avril 1929 il participa à
la réunion des institutions marxistes-leninistes à la
KOMAKADEMIA, contribua au débat de la conférence de
Deborin[29] et prononça des remarques préliminaires après
la conférence de Shmit[30]:
"Je pense que nous devons nous libérer de gens,
pour qui le marxisme n'est en réalité qu'une parole
(kotorye tol'ko fraziruiut marksizmom). Si vous regardez le texte
de Kharazov, vous voyez que pour lui l'union des oppositions relève
de n'importe quoi, comme par exemple l'algèbre et la géométrie.
Je pense, qu'il faut mettre fin à de telles utilisations
spéculatives du marxisme. Notre lutte ne réussira
que si nous pouvons impressionner les scientifiques par le niveau
d'application de la dialectique matérialiste aux problèmes
des sciences."
Gessen tient pour 'catastrophique' la situation des cadres marxistes
en sciences théoriques. Selon lui, et le Parti n'avait pas
encore réalisé le problème, les communistes
représentent au maximum un pour cent et demi des théoriciens.
On trouve également des articles de Gessen dans Science
et marxisme (Estestvoznaiia i marksizm) et dans La parole scientifique
(Nauchnoie slovo), revue dirigé par Shmidt.
Gessen, le 'théoricien' avait choisi sa 'spécialité'
en science de la statistique. D'après Josephson, il avait donné
une conférence dans le séminaire de Mandel'shtam sur
l'approche de Mises et en 1929, il publia "Déduction de
l'hypothèse ergodique sur la base de la théorie des
probabilités" dans Uspekhi fisicheskih nauk (Résultats
des sciences physiques). La revue était dirigée
par Petr P. Lazarev (qui l'avait fondée en 1919) en collaboration
avec E. Shpolski. L'académicien Lazarev était, certes,
un 'mandarin'. Pour son institut de bio-physique, il avait 'hérité'
du bâtiment construit pour son maître, Petr Nikolaevich
Lebedev, mort en 1912. A partir de 1930, Lazarev devra céder
la place à la tête de sa revue à - Boris Gessen[31].
La Grande Encyclopédie BSE fut l'un des autres champs d'activité
de B. M. Gessen. Une première contribution 'Herwegh' (Gerweg),
signée B.G. et B.I., date de 1929; suivent avec la même
signature B.G. 'Journaux, années 60 à 1895' (zhurnaly
ot 60 kh gg. do 1895) (1931), 'Terre et liberté' (zemlia
i volia) (1932), 'années 60' (shestidesiatye gody)
1933[32]. Il signe de son nom entier (B.Gessen) 'éther'
(efir) (1931), 'Einstein' (1933), 'energie' (energiia)
(1933), 'enthropie' (entropiia) (1933); un grand exposé
- 'dynamique' (dinamika) - est signé F.F. et
B.G.. En 1931 le rédacteur en chef pour les sciences naturelles
est A.A. Maksimov, également rédacteur du sous-département
'Histoire des sciences'. A.F. Ioffe et B.M. Gessen partageaient la
responsabilité du sous-département 'Physique'.
A la fin de l'année 1930, la critique de la cellule du Parti
de l'IKP, verbalisée en premier lieu par Mark Borisovich Mitin
(1901-1989), lui même étudiant de Deborin, puis par les
camarades Iudin et Adoratski, fut menèe à son terme,
non sans l'autorisation personnelle de Stalin. Mitin remplaça
Deborin à la rédaction de PZM. Les deboriniens
avaient eu le droit de combattre la déviation du 'matérialisme
mécaniste', mais ils étaient tombés (selon leurs
détracteurs) dans 'l'idéalisme mensheviste'. La critique
était dure pour les 'trotskistes' Karev et Sten. Gessen comptait
pour sa part parmi ses adversaires V. Egorshin et A.A. Maksimov. La
tâche de A. Kol'man était de défendre toujours
la ligne du Parti.
Il ne restait alors plus aux 'camarades' corrigés qu'à
être davantage vigilants. Dans cette hypothèse, l'exposé
de Gessen à Londres ne serait-il que le resultat d'un effort
d'adaptation?[33]. C'est possible, et le débat amorcé
en 1929 a certainement laissé des traces (et des changement
institutionnels, personnels). Mais qu'est ce que cela change? Le marxiste-dialecticien
Gessen, théoricien d'une pratique social de l'écriture,
n'était pas non plus exempt des idées d'absolu et de
'vérité'. À nous, aujourd'hui, de suivre son
propos pratique, de l'appliquer également à la lecture
de ses textes. Certes, il serait intéressant d'analyser de
plus près l'évolution de son écriture à
la recherche d'éventuels changements de vue, surtout à
la lumière de ce que Gessen nous enseigne. Avec cette 'réflexivité',
qui nous ramène à nos pratiques sociales à nous[34].
La remise en question du statut des sciences et techniques d'un point
de vue marxiste fut suspendue. Leo Kofler résume ainsi les
événements:
"Les têtes, sous l'influence persistante de la
méthodologie scientifique n'étaient pas suffisamment
préparées au marxisme. Cette influence devait même
grandir, vue l'importance qu'on a donnée aux sciences pour
la reconstruction du pays. Il y avait effectivement un courant de
pensée attentif au danger. L'hégelien Deborin l'animait.
Mais la bureaucratie stalinienne avait un penchant naturel vers
une vue mécaniste, Deborin fut empêché de continuer
son enseignement, et cette vue portait la victoire du marxisme vulgaire
dominant de la suite. Une autre considération serait, que
le changement de structure économique avait réellement
détruit la dynamique sociale de la réification capitaliste.
Mais une planification que la bureaucratie comprenait comme un processus
mécanique et calculable remplaça l'ancienne forme
de réification par une autre, nouvelle"[35].
Dans le cadre de cette nouvelle réification, les physiciens
- et parmi eux les collègues de Gessen - réussissaient.
En relisant les protocoles de l'actif du FIAN, établis en
1937, quelques mois seulement après la mort de Gessen[36],
la célèbre réussite de 'l'âge d'or de
la physique soviétique' se présente en même
temps comme une sorte de fuite dans la spécialité
d'un travail technique, comme le symbole de l'abandon de l'utopie
du savoir démocratique. Elle scelle la suprémacie
de la conscience sauvage en Russie.
[1]F.S. Marvin, "Soviet Science",
Nature August 1 1931, p. 170
[2]Nous avons déjà rencontré
Zavadovskii comme auteur de Pechat' i revolutsii et parmi les
déboriniens (voir plus haut). Comme Gessen il était
originaire d'Elisavetgrad.
[3]Science at the Cross Roads,
London (Kniga) 1931
[4]M. Rubinshtein, "O poezdke na mezhdunarodnyi
kongress v London po istorii nauki i tekhniki", (doklad na zasedanii
prezidiuma 1.8. 1931), Vestnik Komakademii 1931, p.93
[5]L'entrée à cette revue
concervatrice passait par Celia Simpson, amie de John Strachey, l'un
des amis de Bernal. Voir Gary Werskey The Visible College,
London (Allen Lane) 1978, note p.140.
[6]Gary Werskey, The Visible College,
London (Allen Lane) 1978
[7] "The Social and Economic Roots
of Newton's 'Principia'" Science at the Cross Roads, pp.151
à 212; Rubinshtein, loc. cit., écrit "Sotsial'no-ekonomicheskie
korni niutonovskogo 'Printsipa'"; en 1934 paraîtra l'édition
russe de B. Gessen, Sotsial'no-ekonomicheskie korni mekhaniki Niutona,
Moscou Leningrad, le chapitre "Klassovaia bor'ba v epokhi angliiskoi
revolutsii i mirovozrenie Niutona" avait été publié
dans Priroda No.3/4 1933, p.16
[8]Henryk Grossmann, "Die gesellschaftlichen
Grundlagen der mechanistischen Philosophie und die Manufaktur", Zeitschr.
f. Sozialforschung, 1935 (également 'marxiste', mais sans
rapport direct avec Gessen )
[9]Robert.K. Merton, "Science, Technology
and Society in Seventeenth Century England", Osiris 1938, 2ème
New York (Fertig) 1970 (stimulé par Gessen)
[10]George Clark, Science and Social
Welfare in the Age of Newton, 2ème éd. Oxford (Clarendon)
1949
[11]Voir George Grinnell, "Newton's
Principia as Whig Propaganda" dans P. Fritz et D.Williams éd.,
City and Society in the 18th Century, Toronto (Hackert) 1973,
p.181; James R. Jacob and Margaret C. Jacob, "The Anglican Origins
of Modern Science: the Metaphysical Foundations of the Whig Constitution",
Isis 71 1980, p.251, Margaret C. Jacob, The Newtonians and
the English Revolution Hassocks (Harvester) 1976; James R. Jacob,
Robert Boyle and the English Revolution, 1977
[12]Voir dernièrement: Jeremy
R. Ravetz, "Bernal's marxist vision of history", R.S. Westfall, "Reflections
on Ravetz' Essay", Isis 72, 1981, p.263
[13]Gideon Freudenthal, "Toward a
Social History of Newtonian Mechanics. Boris Hessen and Henryk Grossmann
Revisited", dans: Imre Hronsky, Márta Fehér et Balázs
Dajka éd., Scientific Knowledge Socialized, Budapest
1988.
[14]Thorstein Veblen, "The place
of Science in Modern Civilization", 1906
[15]Voir aussi Antonio Gramsci, "Observations
et notes critiques sur une tentative de 'Manuel populaire de sociologie'"
dans Cahier de prison, cahiers 10,11,12,13, Paris (Gallimard)
1978, p.223;"La fonction et la signification de la dialectique
ne peuvent être conçues dans toute leur fondamentalité
que si la philosophie de la praxis est conçue comme une philosophie
intégrale et originale qui inaugure une nouvelle phase dans
l'histoire et le développement mondial de la pensée
dans la mesure où elle dépasse (tout en en incluant
les éléments vivants dans ce dépassement même)
aussi bien l'idéalisme que le matérialisme traditionnel,
ces expressions des anciennes sociétés".; Gramsci
écrit à Tania le 31 août 1931:'Aujourd'hui même
est arrivé le livre anglais sur La Science à la croisée
des chemins' (note en bas de page p.210)
[16]Pour un résumé
voir Simon Schaffer, "Newton at the crossroads", Radical Philosophy
1984. Voir aussi: Günter Kröber, "Science at the cross-roads"
- Voraussetzungen und Folgen in: E.G. Forbes Hg., Human implications
of scientific advance, Edinburgh, 1978; Michael Wolff, "Boris
Hessen und die sozialen Ursprünge physikalischer Theoriebildung"
in: Materialistische Wissenschaftsgeschichte, Berlin, Argument,
1981; Loren R. Graham, "The socio-political roots of Boris Hessen:
Soviet Marxism and the History of science." Social Studies of Science
15, S.705-22, 1985, Horst Poldrack et Dieter Wittig, "Beiträge
sowjetischer Wissenschaftler im Umfeld des Londoner Kongresses 1931
zur Wissenschaftsgeschichte" Deutsche Zeitschrift für Philosophie
36/8, S.747-751, 1988; Wolf Schäfer, "Äussere Umstände
des Externalismus. Über Boris Hessen und das Projekt einer Geschichte
der Wissenschaftsforschungs-Geschichte" dans: Hans Poser et Clemens
Burrichter éd., Die geschichtliche Perspektive in den Disziplinen
der Wissenschaftsforschung, Berlin, TU, 1988; Rose-Luise Winkler,
"Hessen, Boris Mikhailovich" in: Portraits of Russian and Soviet
Sociologists, Berlin Moskow, GDR Acad. USSR Acad, 1990
[17]K.Kh. Delokarov, B.M. Gessen
i filosofskie problemy estestvozaniia, Vestnik AN 1973 No.12,
p.76. Voir aussi du même auteur: Filosofskie problemy teorii
otnositel'nosti, Moscou (Nauka) 1973
[18]Gennadii E. Gorelik, "Moskva
1937. Fisika", IIET AN, 1991
[19]Paul Josephson, "Theoretical
Physics and Philosophical Disputes in the Soviet Union in the 1920s
and 1930s", Sarah Lawrence College Brunsvik NY 1991
[20]Voir Paul Josephson, loc.cit.;
En 1968, Dirk Struik du MIT avait demandé à Arnost Kol'man,
qu'il avait connu au congrès du PC allemand à Jena en
1921, des informations biographiques sur Gessen pour l'Encyclopedia
Judaica. Selon la réponse de Kol'man, "Allready being
a secondary schoolboy B.M. Hessen joined the communist party in Yelisavetgrad";
selon la même source, Gessen combattait dans l'Armée
rouge dans sa ville natale et fut élu membre du conseil révolutionnaire
local. Dirk Struik, Communication privée 1985, reproduit dans
W. Schäfer loc.cit. La Judaica a reçu la note de
Struik sur Gessen, elle ne l'a pas publié.
[21]Gennadi Gorelik, loc.cit.,
Supplément.
[22]Ibid.
[23]Il reste à confirmer,
qu'il s'agit du même B. Gessen.
[24]"Marian Smolukhovskii (k desiatiletiiu
so dnia smerti)", PZM 1927 No.9, p.144
[25]PZM 1927 No.4, p.152
[26]PZM 1928 No.
[27]Voir Paul Josephson, loc.cit.
pour plus d'informations et commentaires.
[28]PZM 1927 No.2/3, p.188
[29]Sovremennye problemy filosofii
marksizmy, loc.cit., pp.58 à 64
[30]Zadachi marksistov v oblasti
estestvoznaniia, loc.cit., pp.26 à 32
[31]Il me manque des précisions
sur l'affaire. Lazarev fut - temporairement - arrêté
en 1931: Madame Lazareva et sa fille se suicidèrent. L'institut
fut fermé. En 1934, le nouveau FIAN y entre. Son directeur,
Sergei Vavilov, était l'élève de Lazarev.
[32]Il reste à verfier, que
l'auteur est Boris Gessen
[33]Question posé par David
Joravski, loc.cit.; conclusion tirée par Loren Graham,
loc.cit., et par la suite par Wolf Schäfer, loc.cit.;
c.f.. Loren Graham, "Sotsialno-politicheskii kontekst doklada
B.M. Gessena o Niutone", Vopr. ist.est. tekh., 2, 1993, p.20
[34]Pour une étude philosophique
du texte de Gessen cf. l'ouvrage ultérieurement parue de Pablo
Huerga Melcón, La ciencia en la encrucijada. Análisis
critico de la célebre ponencia de Boris Mijailovich Hessen,
Las Raices socioeconómicas de la mecánica de Newton,
desde las coordenadas del materialismo filosófico (Prologo
de Serguei Kara-Murza), Oviedo, Pentalfa, 1999
[35]Leo Kofler, Stalinismus und Bürokratie,
Neuwied, Luchterhand, 1970, S.43 (paru 1952)
[36]Voir Gennadi Gorelik, loc.cit.
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