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Histoire et Cultures de l'Europe de l'Est @ aleph99
 
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A propos: Serhii Podolynsky (1850-1891)

(30/6/2000 ks. Voir aussi notre dossier)

Dans L'illusion du Néo-Libéralisme, livre récemment paru (Paris, Fayard 2000, p.38), l'auteur, René Passet, ne manque pas de mentionner un 'fondateur de l'écolo-économie d'aujourdhui', le médecin, socialiste et écrivain Serhii Podolynsky.

Roman Serbyn ("In Defense of an Independent Ukrainian Socialist Movement. Three Letters from Serhii Podolynsky to Valerian Smirnow", Journal of Urainian Studies 7, 1982, p.3) nous a mieux fait connaître le jeune Podolynsky. Un passage en particulier mérite notre attention (traduction et commentaires: Roman Serbyn). La lettre est datée du 4 mai 1875 à Vienne. Podolynsky parle de son intention 'of going to the people'. Il envisageait de s'acheter une maison et d'exercer sa médecine auprès des ouvriers agricoles du gouvernement de Kiev, où les cultures de betteraves alimentaient l'industrie sucrière. Une première tentative avait été encourageante, mais l'endroit, la propriété parentale, avait été mal choisie. Son statut d'aristocrate, de fils de grand propriétaire l'avait gêné.

"I am writing you a great deal about myself, but it is the first time, and I probably will not write to you again about myself soon; therefore, I trust that I am not boring you too much. Besides, it took much time and energy to arrive at the present plan, which is different from the one I had before.

When we last saw each other, you told me that three things could bring my downfall: the practice of medecine, Ukrainophilism, and Judophobia. On the basis of my stay in Kiev I can now give you this reply: I have conquered the practice of medecine, as you can see from the above; it is a well known means of making wider contacts, etc., in the given situation, certainly nothing more. (I have not yet resolved the question of Judophobia). On the other hand, Ukrainophilism has triumphed over me ... You should know, first of all, that now Ukrainophilism means the Ukrainian Social-Democratic Party ..."

("Je vous écris peut-être trop sur moi-même, mais c'est la première fois et il est fort possible que je ne vous écrive plus sur moi-même avant longtemps; néanmoins, je crois bien ne pas vous ennuyer trop. En outre, j'ai mis beaucoup de temps et d'énergie pour arriver à mon projet actuel qui est différent de celui que j'avais envisagé auparavant.

Quand nous nous sommes vues la première fois, vous m'aviez dit que trois choses pourraient me faire échouer: la pratique de la médecine, mon ukrainophilie et la judéophobie. Après mon séjour à Kiev, je peux maintenant vous répondre: je domine bien la pratique de la médecine, comme vous avez pu le constater; c'est un bon moyens d'élargir les contacts etc., dans la situation actuelle rien d'avantage. (Je n'ai pas encore résolu la question de la judéophobie). De l'autre côté, j'ai triomphé de l'ukrainophilie ... Vous devez savoir, avant tout, que maintenant l'ukrainophilie s'exprime dans l'adhésion au parti socialdémocrate ukrainien...")

Si, pour reprendre le commentaire de Serbyn, "a detractive trait of an otherwise very sympathetic character was Podolynsky's antisemitism ..." ("un trait négatif de ce Podolynsky par ailleurs très sympathique était son antisémitisme") cet obstacle sur le chemin de l'émancipation était aussi, paraît-il, le plus difficile des trois à surmonter. 'L'autocritique' du jeune Podolynsky jette une lumière sur les enjeux politiques de l'époque bien au delà de sa personne.

Serhii Podolynsky obtint un doctorat en médecine de l'université de Wroclaw (Breslau) en 1876 (en préparant sa thèse, il entreprit des recherches sur les ferments pancréatiques à l'institut de Rudolf Heidenhain). Par la suite, parmi plusieurs textes, il signa celui d'un important traité en ukrainien sur La vie et la santé du peuple en Ukraine. La machine à vapeur, texte anonyme, paru dans plusieurs langues, était également de sa plume. Il s'agit d'un conte utopique qui se situe dans le milieu de l'industrie agraire.

Il vivait en France, plus ou moins en exil politique, quand, en avril/mai 1880, il fit paraître un texte sur "Le travail humain et son rapport à la distribution de l'énergie" dans la revue Slovo (Parole) à St. Petersbourg. L'article fut ensuite repris: en juin 1880, en France dans La revue socialiste (sous le titre "Le socialisme et l'unité des forces physiques"), également, un an plus tard, dans La Plebe en Italie et finalement, en 1885, dans Die Neue Zeit, fenêtre de la social-démocracie allemande à l'époque des lois antisocialistes. Podolynsky proposait, en guise d'exemple, un bilan énergétique de la production agricole et s'inscrivait ainsi comme précurseur des écolo-économistes d'aujourd'hui. Il marque également, comme le souligne Pedrag Kuznetsov dans son introduction à la reédition du texte russe, 111 ans après sa première parution, un début de la thermodynamique des processus créateurs, de la pensée 'ectropique' (la diction de Felix Auerbach (1856-1933, Die Weltherrin und ihr Schatten, Jena, 1904)), si chères à Isabelle Stengers et Ilya Prigogine (La Nouvelle Alliance, Métamorphose de la science,Paris, Gallimard, 1979).

Grâce aux économistes Joan Martinez-Alier et José Manuel Naredo ("La nocio de 'Forces productives' i la questió de l'energia", Quaderns d'alliberament 5, 1980, p.15, "A Marxist Precursor of Energy Economics: Podolinsky", Journal of Peasant Studies 9, 1982, p.207), le travail de Serhii Podolynsky a trouvé sa place dans la littérature occidentale (voir aussi Juan Martinez-Alier, Ecological Economics, Oxford, Blackwell, 2me 1990, également paru en espagnol et en japonais). Les souhaits jadis exprimés par le jeune pionnier, de reprendre le sujet pour un travail plus substantiel, ne se sont pas réalisés.

En URSS et surtout en Ukraine, le socialiste Podolynsky a toujours provoqué un certain intérêt. En témoigne la bibliographie (voir Roman Serbyn, Sergii Podolinskii (1850-1891) Vibrani tvori, Monréal 1990). Viacheslav S. Tchesnokov, auteur de plusieurs textes sur Podolynsky à l'époque de la perestroika ("O zhisni i tvorchestve uchonogo i revolutsionera: Sergei Andreevich Podolinskii 1850-1891"; "Vmesto vstupleniia. O zhizni i tvorchestvo uchenogo i revolutionera"; "Po istoricheskim labirintam rodoslovnykh", tous non publiés) a gardé la trace d'un anniversaire: le 2 décembre 1970 la Pravda publia une brève. A l'occasion de son 120ème anniversaire, une stèle fut érigée au village de Yaroslavka , lieu de naissance de S. A. Podolynsky, près de Zvenigorodka, en l'honneur de 'ce savant progressiste... un des premiers propagandistes des enseignements de Marx en Ukraine.'

Son père était un haut fonctionnaire de l'empire, mieux connu comme poète, surnommé 'le dernier de la pleïade de Poushkine', et sa mère une aristocrate née Kudasheva, fille d'une française de la famille Choiseuil-Gouffier. Podolynsky s'était marié avec Natalia Akimova Andreeva de Poltava, qui le quitta en 1880 pour reprendre la vie avec les révolutionnaires en Russie en compagnie d'Olga Lubatovich dont la vie 'd'héroine révolutionnaire' est bien documentée (son portrait figure ici parmi d'autres femmes connues au milieu à gauche. Source Byloe 1909) - la vie d'Andreeva, en revanche est encore très peu connue. Lubatovich en partant laissa son enfant-nourisson aux soins de Podolynsky qui gardait les siens. Cet enfant et deux des petits de Podolynsky périrent d'une méningite, drame qui pourrait avoir déclanché sa maladie mentale, qui ne le quitta plus et l'obligea à un triste passage dans les hopitaux à Montpellier et à Clamart, un rapatriement auprès de madame mère et une fin dans l'oubli de la maison parentale. Son fils, le seul enfant qui lui était resté, est devenu plus tard un proche de Stolypine et gouverneur de l'Ukraine. Il se refugia en Allemagne après la révolution, où il vécut comme homme d'affaires. Il tenta d'offrir ses services aux occupants nazi en Ukraine, ce qui fut refusé. Une petite fille, Lily Podolinsky, dont le parrain était Stolypine, a marché, pourrait-on dire, dans les pas du grand père dans la mesure où elle a passé sa vie professionelle comme assistante sociale 'auprès du peuple', en particulier dans une région rurale de la République Démocratique d'Allemagne. (La petite histoire veut que le lendemain de la libération, avant même que l'administration militaire puisse s'établir, amie des Stauffenberg, elle se lança à la recherche des enfants que les services nazis avaient enlevés aux familles des acteurs du 20 juillet 1944, et qu'elle les a raccompagnés.)

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