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Etudes
des sciences - Science Studies
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Klaus Schlüpmann,
novembre 1996 "En reconstruisant
les rapports sociaux nous reconstruisons les sciences". Face au défi de l'expérience catastrophique qui s'annonçait, l'auteur et l'acteur politique affirmait son espoir et sa conviction marxistes en étendant la révolution sociale à un changement institutionnel et, au delà, à un changement cognitif des sciences. Bien avant et tout au long du 19ème siècle, des 'programmes de sémiotisation' (des mises en valeur) des sciences, le plus souvent réducteurs, 'progressistes', anticléricaux, confessionalistes, particularistes, nationalistes, internationalistes s'étaient installés. Au nom de croyances et de buts divergents il était question d'apporter 'la lumière' des sciences aux élites, aux masses, aux peuples. Forcément liées au projet universel 'd'émancipation', les sciences pouvaient également servir à des fins bien moins universelles. Les sciences
auraient donc, pour revenir au propos de Gessen, en même temps que la
société, besoin d'une reconstruction démocratique. L'absolutisme d'une
connaissance traditionnellement dite 'de la Nature', recherche d'une espèce
de nébuleuse, serait à remplacer par un relativisme bien précis, qui ferait
réference à un autre projet de société, une autre 'nature'.
Je vous propose
de discuter des obstacles qu'un tel changement rencontre au niveau de
la représentation. Celle-ci n'était ni la seule 'force-vive', ni une simple
donnée passive, je lui accorderais plutôt le poids et la dynamique que
nombre d'auteurs lui ont donnés, notamment à la suite d'Antonio Gramsci
(1891-1937). La limitation
au 'sens visuel' tend à compliquer les choses parce que - et j'anticipe
une partie de la conclusion - nous sommes peu habitués à rechercher dans
les images le 'fait social total' qu'elles représentent, d'autant plus
que la fonction pratique du sens visuel conditionne une attention spontanée,
"sauvage" aux images, qui retarde la perception de leur caractère de représentation. A l'époque,
l'essor spectaculaire de l'illustration consolidait les affaires largement
commerciales(), de la vulgarisation. Daniel Raichvarg et Jean Jacques
dans 'Savants et Ignorants', parue en 1991, ont estimé, que "c'est
peut-être le premier numéro de la Nature (en 1873 sous la direction de
Gaston Tissandier K.S.) qui marque le tournant dans l'histoire de l'illustration"().
Un tournant
qui était également due au développement des techniques de reproduction,
de la xylographie et du clichage mécanique, puis électrolytique. "société
largement gagnée aux conceptions d'une éducation plus 'sensible' que 'livresque'"
(). Plus 'sensible'
dans quel but? Certes, l'industrie avait besoin d'une quantité croissante
de dessinateurs; les yeux et les mains devaient s'entraîner pour gagner
toujours plus de précision, en correspondance avec les exigences de la
fabrication moderne dans beaucoup de secteurs. Une sensibilité techniquement
fonctionnelle donc, qui se tournait vers le détail, vers l'objet, plus
ou moins encadré par l' esthétique traditionnelle, par les formes et les
valeurs de 'beauté' de tendance ou de prétention universalistes. Et pourtant,
au tournant du siècle, au nom de divers projets sociaux, ces formes et
valeurs furent successivement mises en question probablement plus radicalement
que jamais, par l'art nouveau, le cubisme, le fauvisme, le futurisme,
l'expressionnisme, etc., par l'insurrection des abstraits-concrets' selon
les termes de l'historien d'art Konrad Farner. Le gros des
illustrations non seulement ne tenait guère compte de ces 'insurrections',
signes d'une incongruité ressentie entre représentations et réalité sociale,
mais s'imposa comme refus d'adaptation ou d'innovation et sur un plan
esthétique et sous l'aspect cognitif. De surcroît, pendant la première
décennie du siècle, grâce à la trame, une véritable 'révolution' technique,
la reproduction de photographies par la 'similigravure' s'imposa et l'imprimé
fut inondé de prises de vues, qui réclamaient une authenticité trompeuse,
malgré leur qualité technique souvent encore médiocre(). "L'anthropogéographe"
Friedrich Ratzel (1844-1904), par ailleurs très attiré par la photographie,
n'avait pas tort de se plaindre en 1904 "d'une
surcharge avec des autotypies plates et grises, qu'on observe que trop
souvent aujourd'hui... Un livre où le texte est interrompu à chaque page
par des images, et où toutes ces zincographies ne montrent que la même
teinte et le même gris, n'a, au lieu de stimuler, qu'un effet d'abrutissement"
(). Avec l'arrivée
de la photo dans l'illustration, la quête du contenu, le regard immédiat,
sans attention pour le caractère de représentation de l'image, s'accéléra;
une quête de l'illusion, 'meurtrière' de la mise à distance, se poursuivit,
analogue à celle plus importante, qui débutait à la même époque au cinéma,
art d'une nouveauté spectaculaire, mais rarement reconnu pour son vaste
potentiel de changement sur le plan de la représentation. Une remarque
de l'historien d'art Elie Faure (1873-1937) en 1922 à propos de la subtilité
fascinante des gris de l'écran, qui, entre 1906 et 1908, lui avait paru
comme signe d'un renouveau social, faisait l'exception . "A côté
du texte", écrivait Miethe, "l'image est essentielle pour un tel ouvrage.
Nous ne voulons pas répéter les anciennes représentations, il nous faut
créer de nouvelles images précieuses, dont l'excellent contenu doit être
jumelé à une forme facilement compréhensible. La première place est réservée
aux schémas peints et aux représentations graphiques. Mais le côté esthétique
de la technique doit également trouver sa digne représentation. Dans ce
but, de nombreuses images artistiques ont été créées, qui représentent
d'une manière sensible l'effet des produits techniques sur l'homme intelligent.
Cette catégorie toute nouvelle de représentations fait peut-être la valeur
spéciale de cet ouvrage. Mais de telles images émotives et atmosphériques
(Stimmungsbilder) ne seront utiles que si elles rendent compte des détails
techniques, si elles sont techniquement v r a i e s. Il nous semble que,
jusqu'aujourd'hui, on n'avait guère réussi à rassembler les deux points
de vue, l'effet esthétique et l'exactitude technique, à la manière heureuse
offerte par les images colorées de la Technique au XXème siècle".() Miethe exprimait
ainsi un programme d'esthétisation des matières qui lui étaient chères.
Il visait l'intégration culturelle des nouvelles élites techniques, il
tendait à légitimer et à consolider l'amélioration récente de leur statut
social. (le doctorat en sciences techniques ("Dr. ing.") datait de 1901).
Mais cette sémiotisation culturelle des sciences du progrès refusa le
progrès sur le plan de la représentation. En imposant le 'techniquement
vrai', Miethe s'en prenait à l'autonomie du plan artistique. Le résultat
se situa entre les monuments teutoniques des arts plastiques de la réaction
progressiste guillaumienne, décrite par les historiens d'art Richard Hamann
et Jost Hermand () et les manifestations artistiques mentionnées plus
haut, moins opposées, sinon faborables, à une ouverture sociale. L'expression
de la 'fierté' du progrès technique trahissait la crainte d'un manque
de légitimité démocratique et la peur individuelle de perdre son statut
dans les rapports sociaux, ou carrément la peur du 'Moi', la résistance
au projet d'émancipation. Un effort
d'envergure pour surmonter l'immobilisme de la représentation s'associa
à une invention technique, et sa mise sur le marché, la caméra de précision
de petit format. Depuis 1903 à New York, Camera work, le journal d'Alfred
Stieglitz menait campagne pour une photographie autonome, voire "scientifique".
Avec l'arrivée de 'l'Eastman', de la 'Leica' dans les années vingt, la
'Nouvelle Photographie' fut lancée par Lazlo Moholy-Nagy, du Bauhaus en
Allemagne, puis par le Groupe 'Oktiabr' en URSS. Parurent alors des images
inhabituelles des choses, des situations, des visages et des corps, au
repos ou en action, des vues "nettoyées" de détails de machines (ou de
plantes), des 'ornements des masses', des représentations basées sur l'exploitation
réflêchie et poussée des appareils et techniques. À juste titre, on a
pu écrire de cette photographie: "Dans
l'espoir de gagner une image du futur, elle réunit la foi romantique dans
une réforme sociale par la technique et le choix inhabituel de points
de vue de la réalité. Cette photographie fut émotionnellement reçue par
les contemporains comme un nouveau réalisme, opposé à la photographie
artistique, impressionniste, dont la manière d'images molles, 'pleines
d'âme' s'était montrée inadéquate face aux surfaces dures et coupantes
des constructions modernes en béton, en acier et en verre"(). Le 'Nouveau
Réalisme', proche d'un autre courant intellectuel, la 'Nouvelle Objectivité',
se heurta, en Union Soviétique au refus d'une dictature incapable d'associer
ces représentations à sa 'reconstruction', volontariste et répressive,
des rapports sociaux, tandis que le capitalisme à l'ouest se montra prêt
à en profiter à merveille, grâce à un marché publicitaire en hausse. Lors de l'exposition
"Foreign Advertising Photography" à New York en 1931, la journaliste Margaret
Breuning écrivait pour l'Evening Post, que les nouvelles photos donnaient
aux choses un aspect "drôlement intelligent", mais ne montraient nullement
leur valeur d'usage, qu'elles semblaient suggèrer plutôt une vie autonome
des choses (). Due au conditionnement antérieur, à 'l'habitus' des spectateurs,
la réelle autonomie de la représentation se transformait en une semblante
autonomie du représenté. L'exemple
peut être donné par 'La Fibre Flox', illustration d'un livre d'Adolf Reitz,
'Les forces créatrices de la chimie, destin des hommes et des matières'
paru en 1939, ouvrage dont le motto, "Je veux du pain pour mon peuple",
venait évidemment du 'Führer'. L'auteur était Paul Wolff (1887-1951),
un photographe des plus prolifiques à l'époque (et pour qui la publicité
pour la compagnie Leitz n'était pas la moindre des ses préoccupations).
Typique pour
la Nouvelle Photographie, l'image se prêtait aux projections, et la légende
se chargeait de 'canaliser' le regard immédiatement: "D'un
blanc éblouissant, une fibre de haute qualité à la vue et au contact -
un miracle chimique - voici la laine de cellulose allemande". L'exemple
n'est pas des plus spectaculaires, mais illustre néanmoins un procédé
d'une propagande destinée à obscurcir l'orientation politique de l'effort
scientifique et technique vers la guerre d'abord. Même genre de 'récupération'
pour un document 'visuel' d'origine différente, mais proche sur le plan
de la représentation. L'image notoire de la 'La nébuleuse d'andromède',
dans ce cas une photographie de G.W. Ritchey à l'observatoire de Yerkes,
ne se prêtait pas moins aux projections et était accompagné d'une légende
emphatique et grandiloquente: "Matière
en éternité! Là dehors dans l'univers, à des distances inimaginables de
la terre, dans les ateliers cosmiques des nébuleuses, fermente la substance,
dont les éclats électroniques et les rayons errent de par le monde. Majestueusement,
irradiée d'innombrables étoiles, la grande nébuleuse d'Andromède vague
dans l'ellipse gigantesque". Avec la commercialisation
du film en couleur à partir de 1935, Paul Wolff signa l'illustration de
l'une des premières productions exploitant cette nouveauté,'Au champ de
force de Rüsselsheim', de Heinrich Hauser (). Le projet datait de 1938,
le livre parut en 1941. Paul Wolff y contribua avec 80 photos en couleur
de l'usine Opel (), qui sont imprimées en offset. A en croire
Carl T. Wiscott, chef de la compagnie Opel, "l'année
du centenaire de l'invention de la photographie a été l'année d'un premier
grand défi pour la photographie en couleur, une tâche a été accomplie". L'emploi
de la couleur semblait transformer l'usine en scène d'opéra. En regardant
de près les 'documents-photo', on réalise qu'un grand travail de préparation
à l'impression a été effectué: des couleurs sont enlevées, d'autres rajoutées,
des contours retracés. Lorsque la
photo couleur et avec elle un 'réalisme d'opéra' ou 'd'opérette' gagna
l'imprimé, voire l'oeil du public, la reproduction en noir et blanc atteint
une perfection révolutionnaire sur le plan technique, mais qui restait
peu exploitée. "une telle
oeuvre ne va pas sans dangers. Le plus grand se trouve, précisément, dans
ce fait que chaque partie peut apparaître au lecteur comme isolée, comme
essentiellement distincte de celles qui l'accompagnent, et comme ne faisant
pas, avec les autres, partie intégrante d'un même tout." L'héliogravure,
permettant une reproduction inégalée des demi-teintes photographiques
sur papier 'naturel', non couché et mat, faisait que les 2360 images,
la plupart in-texte, donnaient, plus que les écritures ne pouvaient le
faire, l'illusion d'un 'tout'. Elles réussirent un semblant d'harmonisation
des sciences et de la 'technologie', une sorte de vue panoramique de leur
présence (ou même prégnance) et de leur utilité sociale. Dans un monde
changé suite à l'hitlerisme, la guerre, le génocide, la vulgarisation
et ses images, qui jadis répondaient à "une société gagnée aux conceptions
d'une éducation plus sensible" (voir ci-dessus), conceptions politiques
et pas obligatoirement démocratiques, répondaient désormais à un marché
d'images en effervescence, à une société de consommation prétendue assoiffée
d'images, sans que les régimes démocratiques existants fussent vraiment
capables de remettre en cause la représentation et l'habitus visuel traditionnels.
De plus en
plus, le progrès technique et le marché prônaient une 'exactitude' des
images, qui ne prenait référence qu'aux seules facultés pragmatiques de
voir. La représentation semble entièrement dominée par sa fonction de
'copier' des 'réalités' palpables; la mise en scène, propre à chaque image,
tend à se faire oublier, et avec elle la volonté qui la guide et l'associe
à une politique de la représentation. En remontant
l'histoire du théâtre et plus particulièrement de la 'mise en scène',
on arrive notamment aux rites collectifs que les sociétés pratiquaient
avant, auxquels la scène de théâtre s'est substituée. Les rites se réclamaient
des mythes constitutifs et furent leurs représentations. La 'réalité'
de ces représentations était distincte du reste de la 'réalité' précisément
comme l' heure ou le jour 'de fête' qu'on leur réservait, l'était des
heures et journées de vie et de travail ordinaires. Encore aujourd'hui,
souvent, la plus modeste des images fait ouvertement ou clandestinement
allusion à des mythes constitutifs. John Taylor, historien d'art à Manchester,
a cherché les manifestations du mythe nationaliste - britannique dans
ce cas - dans les représentations de paysages, y compris les photos de
touristes (). Heide Schlüpmann, théoricienne du cinéma à Francfort, a
étudié 'l'espace mythique de la masculinité' dans les représentations
cinématographiques (). La vulgarisation n'échappe évidemment pas à ces
deux mythes. Un troisième s'y est introduit progressivement, celui de
la profession scientifique. La vie du laboratoire, de la recherche et
de l'enseignement supérieur, déployait son charme dans les images de vulgarisation
en fonction de la conjoncture des années cinquante/soixante. En témoigne
un livre pour adolescents de J.W. Watson 'Les merveilles de la science'
illustré par nombre de schémas et de photos-couleur. En témoignent également
les titres de la série Time-Life comme 'Le son et l'audition', L'ingénieur,
'Le temps', 'La roue', 'La matière', 'Le scientifique', ou 'L'homme et
l'espace', lectures intelligentes - 'educated coffee-table books', imprimé
en offset, débordant d'illustrations en noir et blanc et en couleur. Un demi siècle
après la parution de 'La Technique au XXème siècle' d'Adolf Miethe, la
vulgarisation de l'anthropologie culturelle arriva à une solution analogue
pour 'complèter' l'illustration sur le plan de la représentation: 'Les
sociétés humaines' , ouvrage paru en 1964 sous la direction de Mary Douglas,
sociologue et anthropologue londonienne, et d'autres ouvrage de la même
collection, comme 'L'homme et son bien-être' , furent richement illustrés
in-texte. De surcroît, ils contenaient des tableaux du peintre Hans Erni,
reproduits pleine page. Erni était également responsable d'une mise en
page élaborée et les illustrations de statistiques furent exécutées selon
le modèle des fameux tableaux 'd'isotypes' développés à Vienne par Otto
Neurath dans l'idée d'une 'unification' des connaissances scientifiques
. Les ouvrages
d'Erni s'appuyaient sur le dessin. Personne, je suppose, n'avait suggéré
à l'illustrateur une quelconque 'vérité esthétique' comme l'avait fait
Miethe. Le style de l'artiste associait éléments académiques et 'classicistes';
lignes, ombres et coloration, techniques de 'collage' et de superposition
en faisaient une espèce de 'maniérisme humaniste', frisant le grotesque.
Depuis une illustration antérieure parue en 1947 comme page-titre de 'Sciences
et techniques', tome deux de 'Culture générale', encyclopédie patronnée
par l'institut Franklin, l'oeuvre semblait avoir gagné en violence. Il
apportait un élément critique aux textes euphoriques de progrès et de
développement . Les légendes s'en occupaient. L'image accompagnant un
chapitre 'Les formes de la pensée' montre une grande parabole, un homme
à la table de contrôle et, superposé en traits blancs, à grande échelle,
un horoscope en forme de cadran. Avec cette légende: "Les sociétés
industrielles sont entrainées dans un mouvement toujours accéléré de progrès
techniques et de développement. Ces progrès sont liés aux travaux des
ingénieurs et des réalisateurs, qui s'appuient, à leur tour, sur les recherches
désintéressées des savants. Mais, même au sein de ces sociétés, et malgré
la présence d'instruments scientifiques aussi étonnants que ce radiotélescope
géant, il y a des gens qui croient toujours aux horoscopes (diagramme
en blanc), au lien de leur destinée avec le cours paisible des planètes". L'illustration
d'un chapitre 'La richesse' fait passer dans le désert un triste cavalier
tout recouvert par sa pélérine et cinq moutons sur une planche à travers
six tuyaux. A l'horizon des immeubles et une usine pétrolière. La légende: "Le berger
sur son âne et son humble troupeau n'ont en apparence aucun point commun
avec ces oléoducs modernes. les uns et les autres, cependant, représentent
des formes de richesse" Que dire
d'un public 'd'handicapés visuels', qui ne se rendrait pas compte que
de telles explications ne font que réduire la représentation à des constats
simplistes? 'Le regard' serait-il indésirable? Il est parfois question
du language rationnel, qui succomberait aux 'images', littéraires ou plastiques.
De même, la rationalité de l'image risque de succomber à une rhétorique
qui réprime le regard. Le travail
des sémioticiens, comme celui du 'groupe mu' , permet de parler de la
'polysémie' des signes visuels; celui des culturologues, je pense au groupe
Moscou-Tartu , permet de chercher la place d'une oeuvre dans la construction
d'un 'texte culturel', modellisant l'ensemble des productions culturelles,
forcément stratifié et hiérarchisé à l'image de la société de laquelle
il est issu. Les tableaux de Hans Erni, comme ceux des artistes du livre
de Miethe n'interviennent pas au plan d'une révolution de la représentation,
mais à la différence des collègues de 1912, Erni, me semble-t-il, a pu
marquer un pas vers une émancipation du consommateur-spectateur au niveau
de la vulgarisation. Ce que je
ne dirais pas pour mon dernier cas, celui de l'artiste Xavier Degans,
appelé pour illustrer le livre de Jacques Leclercq, L'ère nucléaire, paru
en 1986 aux éditions du Chêne et distribué par Hachette, "les droits
d'auteurs sont entièrement versés à la Fondation de France". Ouvrage "également
disponible en langue anglaise", dont le contexte est éclairé par la préface
de Marcel Boiteux, Président du Conseil d'administration d'ÉdF: "Nos sociétés
industrielles sont ainsi faites qu'elles reposent de plus en plus sur
une solidarité obligatoire, qui requiert la confiance. Cette confiance,
après quelques péripéties, l'industrie nucléaire semblait peu à peu l'avoir
gagnée. Même si l'éventualité d'un accident grave n'était pas écartée,
le public avait admis que le jeu en valait la chandelle. En sera-t-il
toujours ainsi après Tchernobyl, et dans le futur, si d'autres accidents
se produisent? La confiance ne se décrète pas. Elle se gagne lentement,
pas à pas, non seulement par des résultats probants, mais aussi par le
dialogue, l'information, la compréhension mutuelle, en un mot par la communication
entre les hommes. L'ouvrage de Jacques Leclercq devrait grandement y contribuer".
Sur les 414
pages, grand format, les diagrammes, les cartes, les écorchés, les photos
et les schémas, imprimés sur papier glacé, la plupart en couleur, déploient
le 'monde' du nucléaire, l'histoire, les filières, l'environnement, l'architecture,
les machines et les combustibles, l'électricité. Une précieuse présentation
du nucléaire? "La centrale
tranquille: Le feu confié aux hommes par Prométhée est maitrisé et domestiqué
dans la centrale nucléaire. Une succession de solides barrières l'enferment
et protègent le public symbolisé par une dune en forme de baigneuse".
Seraient-elles
les seules oeuvres d'artiste présentées, les illustrations de Degans donneraient
au livre de Leclercq une note d'individualité, qui pourrait plaire ou
déplaire. Cependant, l'auteur procède à une sorte de 'méta-esthétisation'.
Il rassemble un nombre d'oeuvres d'art hétérogènes, un petit 'musée' éclectique,
dispersé entre les pages. En apparence, il a suffit que le titre d'un
tableau soit suggestif pour qu'il se trouve récupéré en compagnie d'une
légende savante. Comme 'Le mythe de Prométhée' par Gustave Moreau: "Peu de mythes
sont plus chargés de significations multiples et Prométhé est le symbole
de l'esprit créateur, du génie persécuté en raison de ses conquêtes sur
la nature et sur les dieux",
et ainsi
de suite, au total vingt-sept oeuvres. Un dessin de Michel Granger, 'La
grève', porte la légende: "les relations
étroites de l'homme et de la machine peuvent aller parfois jusqu'au blocage
des chantiers, périodes assez rares mais toujours difficiles". Vasarély,
'Boglar' (1956), se trouve inclu sans commentaire, la ressemblance avec
l'aspect d'un assemblage combustible est sous-entendue. Deux peintures
anciennes sur soie, représentant deux figures mythiques du tantrisme,
sont inclues, parce que deux centrales japonaises portent leurs noms.
La présentation muséale se termine sur Carzou, 'Jeunesse de l'électricité': "l'élan
vers le ciel des verticales dépouillées et profuses, le chef auréolé du
personnage féminin, roue apollinienne sur fond de jaune saturnien, une
peinture riche de symboles et d'évocations, pleine de la joie grave des
créateurs, loin du pessimisme profond que déplore René Huyghe chez trop
d'artistes contemporains". Chaque image
prend référence à une rationalité de la représentation que le livre ignore
totalement. Son intention se limite à un emploi 'publicitaire' des images
dans la mesure où notre habitus visuel répond à de telles sollicitations.
Coexistent donc une rationalité qui se veut 'scientifique' concernant
le sujet du nucléaire, une rationalité publicitaire, qui se veut 'communicative'
(voir citation plus haut) et l'absence de rationalité par rapport à la
représentation, qui empêche un véritable dialogue. La communication devient
une imposture. Siegfried
Krakauer, écrivain, théoricien du cinéma et journaliste polémiquant jadis
contre les journaux illustrés, les considérait comme "un puissant
instrument de grève de la société actuelle (der herrschenden Gesellschaft)
contre la connaissance". En même temps,
avec l'arrivée de la photo, il voyait l'histoire de la société actuelle
'jouer son va-tout' . Étant donné l'ubiquité des reproductions photographiques
l'ambivalence et l'espoir Krakaueriens me semblent toucher à toute représentation
visuelle. Pour revenir
au point de départ: s'il y a changement cognitif avec la révolution sociale
et si la vulgarisation avec ses images est à considérer également et comme
un moyen de grève contre la connaissance et comme faisant partie du 'va-tout'
de l'histoire, les images de vulgarisation dépendent des sciences mais
en même temps les sciences dépendent des images de vulgarisation et de
l'habitus visuel. |
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