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(Le texte fut écrit et accepté en 1992 comme mémoire de Diplôme d'Études Approfondies (DEA) d'histoire à l' École des hautes Études en Sciences Sociales, sous la direction de Jutta Scherrer)

Sylvie Braibant

 

Héroines révolutionnaires russes du XIXe siècle, images, stéréotypes, mythes, pour quelles histoires?

 

TABLE

Préambule ou le doute biographique

1 - Ce qui serait une biographie laconique

2 - Interprétations

A - La naissance et l'enfance, l'impossibilité familiale

B - Institutrice, l'impossibilité sociale

C - Saint Pétersbourg, la capitale, l'impossibilité politique

 

I - "In-définitions"

A - Etat de la question

B - Méthode

C - Mots

II - "Préhistoire"

Mères et épouses - Les insoumises

A - Onze femmes en rupture ou "l'émmigration amoureuse"

B - Les muses

C - Les modèles littéraires. De l'épopée réaliste au réalisme utopique

1 - Nekrassov, vaillante femme du peuple et princesses intrépides

2 - Les femmes libres de Tourgueniev

3 - Les quatres rêves de Vera Pavlovna, l'utopie de Chernychevski

III - ELLES, les révolutionnaires

Filles, soeurs, saintes martyres / terroristes, débauchées, idiotes et naïves...

A - Filles de Qui ?

1 - Le moule familial, social et économique

2 - Définition de l'héroïsme

a - les actes

b - la répression

c - la mort

d - la vie privée

3 - Des héroïnes pour qui et pour quoi faire ?

a - la légende en construction

b - périodes fastes / périodes d'oubli

B - L'action, l'esprit

Trois vies, trois histoires

1- Les militantes de la Première internationale

mères" et "grands-mères" des bolcheviks

Elisabeth Dmitrieff, le mythe chancelant

2 - Les terroristes: images brouillées

Vera Zassoulitch, Vera Figner, Sophia Perovskaia

a - plus que parfaite: Sophia Perovskaia

b - parfaite: Vera Figner

c - imparfaite: Vera Zassoulitch

3 - Les pionnières

Sophia Kovalewsky, héroïne infaillible et mondiale

C - Le corps - la vie privée

1 - Les mariages blancs

2 - Descriptions : corps, modes, vêtements

3 - Vies privées, vies "ratées", réajustements de la morale révolutionnaire

 

Bibliographie

* * *

 

Préambule,

ou

Le doute biographique

Ce jour-là, des jeunes gens, des hommes surtout, s'adonnent à une sorte de pantomime lugubre. Communion morbide où se conjuguent les signes de la mortification, de frustrations et d'autopunition propres à certains révolutionnaires. Cérémonie qui voudrait fixer en une image symbolique un moment clé dans l'histoire de l'homme nouveau désiré. Image perverse qui peut-être ira à l'encontre de l'effet recherché.

Le 4 mars 1897, sur la place Kazanskaïa de Saint Pétersbourg, quatre cent personnes tournent en rond dans une sorte de murmure permanent et incompréhensible. C'est un nom qui est ainsi psalmodié, un seul nom, parfois écrit sur de petites pancartes - Maria Fiedossevna Viétrova. Un nom , porteur en lui-même de cette essence qui meut les jeunes gens réunis - Vieter, le vent, et dans le vent souffle la liberté. Et cette association de mots augmente peut-être leur ferveur à le réciter. Bientôt, ils l'imprimeront en lettres noires sur un livre vert - un titre seul, sans auteur ni indication d'imprimeur ou d'éditeur:

En souvenir de Maria Fiédossievna Vietrova
morte le 12 février 1897
Dans la forteresse Pierre et Paul [1]

Ce jour de mars aussi, un étudiant en histoire et philosophie décide d'offrir l'éternité à Maria Fiedossevna. Ivan Serguéievitch Knijnik a 19 ans. Désormais il s'appellera Knijnik-Vietrov et plus tard, lorsque pour lui viendra le temps de l'histoire - mais ceci est une autre histoire, il se consacrera aux biographies de quelques femmes révolutionnaires russes du 19' siècle.Toujours signées : Ivan Knijnik-Vietrov.

Une manifestation, un livre, un pseudonyme : ces trois éléments font entrer Maria Fiedossovna dans l'histoire. Ce faisant, Maria F. acquiert une sorte de nouvelle identité, de nouvelle nationalité : femme révolutionnaire russe du 19' siècle. Par là-même peut-être n'existe-t-elle pas.

 

1 - Ce qui serait une biographie laconique.

Maria Fiedossovna est née en 1870 dans la province de Tchernigovski de la liaison illégitime entre un barine, qui faisait fonction de notaire, et une serve. Elle est élevée par sa grand-mère. Lorsque la vielle femme meurt, Maria a atteint l'âge de la puberté et doit aller vivre avec sa mère qu'elle ne connaît presque pas et qui ne l'attire pas. Mais celle-ci lui offre la possibilité de faire des études qu'elle achève en 1888. Elle est alors institutrice pratiquement le seul métier ouvert à une jeune fille de sa condition. (Elle aurait sans doute aussi pu devenir sage-femme). Ses origines sociales ne lui permettent pas de prétendre à des postes prestigieux et elle est cantonnée à rester préceptrice d'enfants de famille de seconde zone (petite noblesse, parvenus) établies hors des villes. Elle occupera trois emplois en 8 ans, et dès 1890, cherche à fuir cette condition d'institutrice-servante. Ainsi en 1894, comme auditeur libre, elle suit les cours de littérature russe de l'université de Saint-Pétersbourg. C'est aussi à la fin de cette année-là qu'elle se joint à un cercle littéraire dont les références principales sont Herzen et les Décembristes. Ce cercle avait une petite activité d'impression et de diffusion clandestine à laquelle elle prend part, jusqu'à son arrestation dans la nuit du 21 au 22 décembre 1896. Le 22 janvier, elle fut transférée du dépôt à la forteresse Pierre et Paul. Trois semaines plus tard, le 12 février, Maria Fiedossievna brûle vive dans sa cellule.

Là commence l'entreprise de "statufication" au bout de laquelle, semble-t-il, le sujet statufié, disparaît. A la lecture des faits, journaux de l'époque, livre et mémoire orale de Knijnik Viétrov, il peut sembler curieux de douter de la vérité historique ainsi établie. Le trouble vient de l'interprétation des fragments de son journal intime, de bribes de lettres, de quelques poèmes, publiés après sa mort. Un trop grand décalage, trop de "dissonances" pourrait-on dire, apparaissent entre ses mots et l'image donnée d'elle au public, la légende à naître. Quand au fait originel lui-même, celui par lequel cette "histoire" vient à surgir, il n'est pas non plus exempt de tout soupçon.

 

2 - Interprétations.

La nouvelle de la mort de Maria Viétrova, fut connue par voie de presse. Le directeur de la police couvrant le département de Zvolianskii, annonça qu' "un malheur était arrivée à l'infortunée Viétrova. Elle a répandue sur elle le pétrole d'une lampe apportée par un gardien obligé de sortir, qui l'a ainsi laissée seule quelques minutes.( ... ) Elle n'arrivait plus à endurer son intense désespoir. Sa vie était entâchée de traces trop profondément enracinées." Le directeur de la prison est très clair, direct - il annonce un suicide. Les camarades de lutte de Maria, le seront autant que lui. Ils réfuteront tout de suite cette thèse au profit de tortures et d'un assassinat.

Le suicide "sert" le maintien de l'ordre en place. L'assassinat sert la cause des révolutionnaires. Les moins sûrs d'eux, qui devant l'absence de preuves n'oseront pas affirmer le meurtre, glisseront au suicide, conséquence d'un assassinat moral (comme d'autres avant eux l'avaient fait pour d'autres femmes révolutionnaires). Le suicide est infâmant - cela ne gène pas, au contraire les autorités policières, puisque cela détruit l'image d'une révolutionnaire de cristal. Au risque de nier la personnalité de Viétrova - ses errances -, ses amis, les historiens soviétiques ensuite, construiront une jeune femme, certes fragile, mais extrêmement déterminée. Ils oublieront d'analyser toutes les impossibilités dans lesquelles toujours elle se trouva enfermée - cela ressort comme une constante de sa vie- jusqu'à l'ultime, l'isolement carcéral et l'absence de protection presque absolue qui l'entourait contrairement à nombre d'entre eux, issus de familles aux solides positions sociales.

Il est très difficile d'admettre l'immolation comme suicide, spectaculaire et pourtant pas si rare. Depuis longtemps déjà, Maria Vietrova vivait avec l'idée de mort. En juillet 1890, elle note dans son journal :

"Je ne veux plus vivre cette vie. Plus jamais cette vie là où les jours passent sans jamais rien. Il vaudrait mieux mourrir ». 

Ces quelques lignes sont interprétées par ses amis révolutionnaires comme le reflet d'une volonté farouche de faire quelque chose. Et ils appuient leur démonstration sur un autre passage du journal, du mois de mai précédent :

"Je ne sais pas quoi faire de moi. Je ne ressens qu'une seule chose : il faut en finir avec tout cela et commencer n'importe quoi de nouveau, de mieux (... ) Vivre pour les autres... Il faut étudier et réellement faire quelque chose pour les autres."

Cela est bien la preuve, poursuivent-ils, du désintéressement de notre martyre.

"Mais que faire ? Et ou trouver les réponses à toutes mes questions ? Je ne sais comment vivre ni que faire ? Comment aider et aimer les autres ? Il est terrible de penser que bientôt il n'y aura plus rien !"

Et si ces mots plutôt qu'une envolée vers les autres traduisaient un noeud d'impossibilités, dont, pour survivre elle cherchait à sortir en pensant à s'oublier elle-même ? Et si la prison enfin n'avait été que l'ultime enfermement d'un individu depuis toujours prisonnier d'une image définie par l'ordre social - famille, professeurs, employeurs, juges et policiers mais aussi amis.

 

A - La naissance et l'enfance, - l'impossibilité familiale.

Les mémorialistes de Maria F. Viétrova, pensaient que par sa naissance même, elle se devait de devenir une révolutionnaire. Parce que bâtarde, ils lui imaginent une enfance douloureuse d'enfant non reconnue, détestant probablement son géniteur, l'un de ces cruels barines. C'est ainsi que peut-être, à l'instar du procureur au moment de son procès qui souligne ce fait, ils l'enferment dans une image d'enfant perdue, qui ne peut grandir que dans la révolte et la rage, ignorante de l'insouciance.

Voici ce qu'elle écrivait le 13 février 1893

"Je ne sais si écrire dans mon journal tout ce qui me passe par la tête est véritablement ce qu'il convient de faire. Je commence donc par y relater tout ce dont je me souviens de ma vie. Sans le moindre enjolivement, sans aucun arrangement. Je veux bien croire Tolstoi qui affirme se souvenir d'épisodes de sa plus tendre enfance. Ainsi, sans que je sache très bien pourquoi, un événement, surtout, s'est ancré dans ma mémoire : un certain jour d'été très ensoleillé. Je me souviens parfaitement de ce soleil intense. Je savais alors à peine marcher. J'étais assise au milieu de la cour, sur l'herbe. Soudain, je fus saisie d'épouvante en apercevant des Tsiganes. Ils s'approchaient de notre maison (si on peut ainsi appeler cette si vieille et si minuscule maisonnette que louait ma grand-mère - pour moi, ma vraie maman). Ayant pris le "battoir" à blanchisserie posé sur le banc extérieur de l'isba, les Tsiganes s'en repartirent. Quand je les vis s'en aller, surmontant, oubliant même la frayeur qui s'était emparée de moi, j'allais jusqu'à la porte de la cour et les regardait longtemps encore."

Ces quelques lignes ne me donnent pas à voir une enfance malheureuse d'enfant abandonnée. J'y vois au contraire une petite fille ouverte au monde, curieuse, vivante sans doute joyeuse, dans une cour pauvre mais baignée de soleil, protégée de la tendresse d'une grand-mère encore jeune. Maria insiste sur l'amour qui la lie à cette femme et au contraire le malaise qui la prend lorsqu'elle rencontre sa "vraie" mère et le regret de vivre avec elle, à la mort de sa grand-mère. La seule reconnaissance que Maria consent à sa mère est de lui avoir donné la possibilité de faire des études. Mais encore une fois, est-ce seulement grâce à cette "femme vive et intelligente" comme le martèlent les hagiographes ? Ni y eut-il jamais d'intervention du père "inconnu", mais connu quand même, le notaire ?

B - Institutrice - l'impossibilité sociale

Imprégnée des lectures et de la pensée de Tolstoi, Maria Viétrova, réfléchit à son futur métier d'institutrice et couche sur le papier les principes qui doivent la guider, principalement d'essence religieuse, dans le sens de la mortification comme moteur au développement individuel. Son premier poste la conduit auprès des enfants d'une famille de Lioubiétch. L'expérience tourne à l'horreur. Elle sera battue et chassée à cause de son enseignement. Elle est seule, déclassée de ses origines sociales, interdite d'accès à un rang plus élevée. Elle avance sans filet. Là où les autres, juges et amis, dénoncent, exaltent la révolte contre l'ordre né de cette humiliation, j'imagine aussi une haine de soi.

"Tolstoi écrit très bien à propos du bonheur se réalise véritablement dans l'accomplissement christique". Tolstoi est dans le vrai ; merci à lui pour cette vérité ! Il s'agit bien de cela - vivre pour les autres ... (mars 1990) "Il est nécessaire de réfléchir intensément à l'action pour les autres. C'est à cause de cette démarche que P. et S. s'étaient pris d'une haine si violente pour moi. Mais l'âme pure adhère avec ferveur à cette maxime du perfectionnement édictée par G. Kareiev : "C'est seulement le malheur qui polit l'homme, le parfait, l'oblige à une longue méditation." Oui, Kareiev a mille fois raison de l'affirmer !"

Les deux emplois qu'elle occupera ensuite, seront des échecs moins violents mais tout aussi définitifs que le cauchemar de Lioubetch. Il semble alors qu'elle trouve comme issue à cette succession d'humiliations, un séjour à Saint Petersbourg. C'est l'automne 1894.

 

C - Saint Petersbourg - La capitale - L'impossibilité politique.

Les mots dans le journal sont d'errance, inspirés par la lucidité sur l'absence de reconnaissance des autres, la conscience d'une très grande solitude. Mais les amis s'embalent :

"Elle découvrait de nouveaux auteurs, s'instruisait, avalait : Pissarev, Schopenhauer, Bielinski, Dobrolioubov, Ibsen ... »

Dans les pages du journal, Viétrova affirme une passion pour Ibsen auquel elle se réfère presque autant qu'à Tolstoi. Ibsen, écrivain de l'impossibilité sociale et de l'enfermement - étouffement. Et cette question qui revient, lancinante:

"Tout cela me donne-t-il seulement accès à la connaissance ?"

Ce qui s'offre en rupture d'isolement est un seul cercle révolutionnaire et littéraire, composé d'autodidactes. Une fois encore elle est condamnée à rester parmi les siens, condamnation signifiée plus tard par

Tolstoi lui-même lorsqu'elle le rencontre au cours de l'été 1875, alors qu'elle vit à trois verstes de Iassnaia Poliana. En allant à cette rencontre, je la devine cherchant protection et soutien de ce maître idôlatré. Il lui dit votre vie est à la campagne, au milieu des paysans. Et elle, rétorque qu'elle a encore à faire dans ces villes d'où il voudrait la voir fuir. A Saint Petersbourg elle rejoint son cercle, les "siens", où de son propre aveu elle "faisait" très peu. Mais dans cette succession d'événements illusoires, il "faut" voir une mise en mouvement, une action, un engagement positif. Nul ne note sa fragilité sociale qui, plus que d'autres, l'exposait à la répression. Etre arrêtée, signifiait d'ores et déjà pour elle, un arrêt de mort.

Elle est seule, dans sa cellule. Rien à lire, rien à regarder, peut-être seulement se dire je n'ai presque rien fait, presque pas agi et pour ce vide je suis ici. Dehors, au delà des murs, il n'y a pas de parent qui s'agite pour trouver de l'aide - ni grand avocat trouvé, ni corruption possible d'un gardien pour adoucir la peine.

Accomplissant sa peine en silence; disparaissant peut-être même mais dans les limites du possible, Maria Fiedossovna Viétrova aurait été reléguée dans ce qu'on nomme "les oubliettes de l'histoire" sans son geste définitif et "tragique". Serait-elle morte du scorbut (comme cela était fréquent alors dans les pénitentiers russes) ou d'autre raison, Vietrova eut été sans doute exclue de "l'Histoire".

La lecture des fragments d'un journal, d'un poème lyrique, de quelques éléments biographiques "me" donnent à voir une passante lucide, animée de fois chrétienne assez profonde mais qui la laissait insatisfaite, et dont le regard intérieur l'emportait peu à peu sur les apparences et la "réalité". Une révolutionnaire, sans nul doute, mais pas au sens étroit de ce qualificatif. Morte, elle a un rôle, celui de martyr de la cause, d'une double cause : la lutte contre les conditions de détention infligées aux révolutionnaires russes; la construction de symboles nécessaires au développement du combat politique. Ainsi, les gardiens de sa mémoire seront-ils appelés les Vietrovskié [2](2), presque comme de Christ on fit christianisé. Les insuffisances de son itinéraire permettent de brouiller son image. Sincères ou manichéens, chacun s'y emploiera - ses contemporains, juges, chroniqueurs, ceux de son bord puis les historiens, soviétiques en l'occurence [3] - et voici qu'à mon tour ...

Vietrova a ceci d'exemplaire qu'elle est l'une des très rares femmes de cette époque et mouvance révolutionnaire à avoir laissé une trace de son développement spirituel et sensitif. Les autres pour la plupart ont peu écrit sur elles-mêmes, ou bien ont donné des "mémoires", des "souvenirs autobiographiques", réécrivant quelquefois leur propre histoire en fonction des nouvelles nécessités de la lutte, se figeant en quelque sorte elles mêmes.

 

I - « In-définitions »

A - Etat de la question.

La vie et l'action de nombre des héroïnes révolutionnaires du XIX siècle ont été largement rapportées en Russie, en Union Soviétique mais aussi en Occident. L'approche ici ou là est cependant différente. En Union soviétique, il s'agit essentiellement de biographies individuelles. C'est seulement récemment que des historiens ont publié des analyses plus générales sur le mouvement d'émancipation de la femme en Russie et en Union Soviétique. En revanche les études qui leur sont consacrées en Occident (France, Etats-Unis et Suisse) les coulent presque toujours dans un même moule celui de la lutte féministe, même si là encore et selon les auteurs les interrogations sont différentes. Au reste les héroïnes étudiées ici ou là ne sont pas toujours les mêmes. Les chercheurs occidentaux sont surtout fascinés par les terroristes, femmes armées ou meurtrières. Les soviétiques préfèrent les révolutionnaires qu'on pourrait qualifier de façon un peu simplificatrice « marxiennes". Très récemment une historienne spécialiste de l'émigration russe en Suisse a consacrée un essai à quelques unes de ces femmes et à leur image à la fin du XIX' siècle, image construite surtout par leurs admirateurs[4]. Marie Claude Burnet-Vignel en vient ainsi à se poser des questions sur le décalage possible entre images et modèles.

B - Méthode

L'étude qui suit - Héroines révolutionnaires russes du XIX' siècle - images, stéréotypes, mythes, pour quelles histoires ? -, s'appuie sur des représentations occidentales d'une part, russes d'une autre (de 1820 jusqu'au tournant du siècle) et surtout soviétiques. Des biographies, des études d'ensemble, des romans, des poèmes, des manuscrits, des correspondances, des journaux (quotidiens et périodiques), des pièces de théâtre, des films, des sculptures, des tableaux, des musées, des entretiens (voir bibliographie à la fin). Un certain nombre de ces recherches ont été menées lors d'un séjour en Union soviétique à l'automne 1990 (octobre). Au fur et à mesure que le travail avançait quelques pistes se sont dégagées venant conforter l'hypothèse suivante : les ruptures historiques, politiques, (révolutions, guerres ...) les évolutions entraînent la nécessité ponctuelle, et régulière, de réécrire l'histoire. Cette réécriture s'appuie notamment sur « l'invention" de héros, de modèles, et donc suppose d'accrocher aux murs du système remplaçant une nouvelle galerie de portraits. Pour les Soviétiques, il y eut nécessité de trouver de nouveaux héros pour une nouvelle histoire, de nouveaux modèles, pour "l'homme nouveau" à venir. Côté occidental, il semble, que la fascination pour une certaine catégorie de ces héroïnes (la femme meurtrière politique) ait permis de trouver des débuts de réponse à des interrogations sur notre propre histoire. Interrogations sur le terrorisme moderne notamment[5].

C - Mots

Les termes du titre de l'étude peuvent poser problème. La première partie de la proposition est simple - héroïne révolutionnaire russe du XIX' siècle. L'héroine s'entend dans un sens historique et littéraire. C'est une femme d'un grand courage qui fait preuve par sa conduite, en des circonstances exceptionnelles d'une force d'âme au dessus du commun[6].

Russes du XIX' siècle les femmes dont il est question dans cette étude, ont principalement été actives avant, pendant, après le bouillonnement des années 1860 (mais principalement après l'abolition formelle du servage en 1861), jusqu'à l'apparition d'une nouvelle génération de révolutionnaires, à la fin du XIX' siècle, les futurs acteurs de la révolution d'octobre. Nous ne regarderons donc pas le sort des héroïnes bolcheviques, mais seulement les "mères" voire les "grands-mères" de la révolution.

Révolutionnaire peut s'entendre dans un sens étroit ou élargi. Politique, c'est à dire partisan ou acteur de la révolution. Social, c'est à dire novateur, radical dans toutes les composantes de la société (rapports sociaux, humains, professionnels, artistiques ... ). Dans cette seconde moitié du XIX' siècle russe (mais pas seulement) les deux le plus souvent se confondent, le sens élargi supposant presque toujours le bouleversement politique. Dans la deuxième partie de la proposition - images, stéréotypes, mythes, pour quelles histoires ? - un mot surtout est sujet à discussion : mythes. La notion d'image, celle de stéréotype, me semblaient trop passives. L'image est forme de représentation. Elle est lue, vue, entendue. Elle est texte, dessin, peinture, chanson, sculpture, film, monument. Une série d'images, répétitives engendrent alors les stéréotypes. Le mythe est plus volontariste. C'est, nous dit un auteur[7] « un ensemble de représentations collectives, l'imaginaire social par excellence" et en tant que tel il participe à la mise en place d'un nouvel ordre social ou à la reproduction de l'ordre social en place. Ce mot, depuis le temps où il désignait des phénomènes spécifiques aux sociétés antiques ou à certaines sociétés "primitives" est rentré dans le langage commun pour désigner des particularités de nos sociétés modernes.

"On se demande parfois si dans le monde contemporain, il existe des équivalences, résurgences, variantes ou formes dégradées de ce qu'on appelle - de façon assez inexacte d'ailleurs - les "anciens mythes". A cette question, nous répondrons que si le mythe est à chercher, aujourd'hui, quelque part, c'est beaucoup moins dans les survivances et permanences de la religion, où sa reconnaissance ne pose, au demeurant, aucune difficulté nouvelle, c'est beaucoup moins aussi dans la science elle-même, dont la loi est une expansion sans cesse accélérée, que dans les phénomènes désignés et groupés dans le concept d'idéologie."[8]

Et Louis Althusser propose lui aussi qu'

« une idéologie est un système (possédant sa logique et sa rigueur propres) de représentation (images, mythes, idées ou concepts selon les cas) doué d'une existence et d'un rôle historiques au sein d'une société donnée »[9].

Dans le sens encore plus commun, mythe peut vouloir dire faux. Ce n'est pas dans ce sens que nous le prenons mais dans un sens plus proche de son origine qui suppose à une histoire mythique un fond de vérité. Il n'est nullement question de dire que ces femmes ne furent pas des révolutionnaires.

Finalement l'une des définitions proposées par le dictionnaire Robert, celle d'une extension de la notion du mythe, conviendrait assez bien : "représentation de faits ou de personnages réels, déformée ou amplifiée par l'imagination collective, la tradition". Voici donc ce qui pourrait être une constatation : les vies de quelques femmes révolutionnaires russes, actives durant la deuxième moitié du XIX' siècle ont été déformées ou brodées par l'imagination collective, la tradition. Mais de quelle imagination collective s'agit il ? De quelle tradition ? Voici encore ce qui pourrait être une hypothèse: l'imaginaire collectif d'une nouvelle génération politique, d'une tradition historique, à créer, nécessaire au maintien, à la survivance de cette génération nouvelle, de ce nouveau système politique, économique, idéologique. L'originalité propre à ces femmes-là, c'est qu'elles ne sont pas les héroïnes d'une seule historiographie, d'un seul système.

 

II - "Préhistoire »

Mères et épouses - Les insoumises

A - Onze femmes en rupture ou l'émigration amoureuse"

Décembre 1825, de jeunes officiers passent à l'exécution des projets qu'ils mijotent depuis des mois, renverser l'autocratie. Jeunes officiers est insuffisant à les qualifier, certes ils ont étudié dans les lycées militaires destinées à former les futurs serviteurs de l'Etat et du Tsar, mais par leur culture familiale et même scolaire, ils se sont également dotés d'une culture universelle. Les noms les plus célèbres s'y retrouvent (Pouchkine, Tchaadaiev, Ryleiev ... ) Décembre 1825, le complot échoue. La plupart des conjurés sont arrêtés, jugés, condamnés, expédiés en Sibérie, le bagne d'abord, la déportation "simple" ensuite. Jusque là, les événements sont rythmés par une sorte de routine autocrate- bien huilée: complot-répression-déportation. Les rouages vont brusquement s'emballer par la volonté de onze femmes.

Elles, sont les épouses, les compagnes de onze conjurés. Défiant les conventions sociales, les dangers d'un très long chemin, rompant les amarres de la fortune et du confort, elles s'embarquent à la suite de leurs maris ou compagnons, parfois avec leurs enfants, sur la route de la mort blanche. Les familles se lamentent, les journaux les caricaturent, les prisonniers attendent, espèrent. Plus tard les poètes les chanteront[10], les écrivains lesromanceront[11], les peintres les portraitureront en grandes dames qu'elles étaient, lisses et romantiques[12]; quelques unes "écriront »[13] leurs souvenirs. Les historiens trancheront : ELLES, n'étaient pas des révolutionnaires, simplement des femmes admirables, "épouses dévouées et aimantes"[14]. Ainsi, l'histoire décide que pour mériter le titre de "révolutionnaire", il faut un projet, la conscience d'être révolutionnaire. Le dictionnaire accepte quant à lui une définition moins restrictive:

"Qui est partisan de changement radicaux et soudains dans quelque domaine que ce soit; qui apporte de tels changements. »[15]

Et peut-être plus encore celui ou celle qui "vit" de tels changements, ruptures, bouleversements. On peut gloser comme le font certains:

"Il y avait chez chacune de ces femmes courageuses, pleines de force d'âme, un penchant particulier pour les souvenirs du passé. A Tchita, A.G. Mouraviova versa des larmes à la pensée du chien qu'elle avait laissé en Russie. M.N. Volonski soupirait en entendant venir jusqu'à elle les échos d'un bal donné à Kazan. »[16]

sur les difficultés d'adaptation de quelques unes de ces femmes, sur leur nostalgie des fastes de Saint Petersbourg, cela n'enlève rien au radicalisme de leur action, de leur comportement. Leurs détracteurs conservateurs ne s'y sont pas trompés; les commentaires qui accompagnèrent leur départ témoignent du choc reçu par les aristocrates de la capitale; l'admiration à leur égard tant des gardiens que des prisonniers[17] qu'elles assistaient, affirme l'extrème de leur décision. Dans l'histoire de la révolte des Décembristes, la publicité accordée au rôle de ces onze femmes dit suffisamment qu'elles ne sauraient être réduites à des "femmes aimantes et dévouées'. Comme exemple dans l'imagerie de leurs "filles spirituelles", nulle doute qu'elles prenaient la place de modèles.

 

B - Les muses

Du reste, ces onze femmes, ne jaillissaient pas ex nihilo de la société russe. Un mouvement d'émancipation des femmes s'ébauchait dans cet Empire russe, comme ailleurs. C'est le règne des salons ou thés littéraires, impulsés par des femmes indépendantes, au moins dans l'esprit, qui là encore peut-être sans conceptualiser leur comportement social, en avançant , en s'imposant plus par intuition et désir, ouvrent des brèches dans la chape de soumission séculaire qui a figé les rapports économiques et sociaux[18]. L'une d'entre elles est immortalisée dans un roman historique:

"Un jour, il fut invité à venir dans le salon de Sophia Dmitrievna Ponomarevna. Guillaume avait déjà entendu parler de ce joyeux salon et de sa belle hotesse. C'était en réalité une petite pièce confortable où il trouva les invités assis autour d'une table ronde, couverte de livres, de cahiers et de feuilles de papiers, sous la lumière mate d'une lampe (... ) Sophie était assise sur le grand divan entouré d'un groupe d'hommes de lettres qui lui faisaient une cour empressée. Elle avait tout juste vingt ans."[19]

Désir d'instruire et d'apprendre, désirs d'écrire, augmentent chez ces jeunes femmes. Elles ne restent pas indemnes de l'influence de gouvernantes ou préceptrices venues d'Europe occidentale, souvent imprégnées d'idées novatrices, utopie, révolution et lumières. Après 1824, la pédagogie se modifie, une éducation, quoique privée, plus universelle, plus profonde est donnée aux jeunes filles, avec la bénédiction de leurs mères, le plus souvent. Au délà de l'amour et de la dévotion, l'autre image restée de ces femmes est celle de l'émergence d'un mouvement féministe, distinct donc de l'évolution révolutionnaire[20]. Les muses et les épouses des décembristes seraient le point de départ du mouvement de libération de la femme dans l'Empire russe[21].

 

C - Les modèles littéraires. De l'épopée réaliste au réalisme utopique

1 - Nekrassov, chantre de la vaillante femme du peuple et des princesses intrépides.(Chansons de geste et épopées rimées)

Nékrassov est souvent cité comme le poète social par excellence. Tout au long de son oeuvre, il peint la société russe contemporaine, cherchant à coller au plus près du réel. Dans cette fresque les femmes occupent une place très importante, comme mères, épouses ou filles, symboles tour à tour du plus extrême servage, et avec cela souffrances et endurance, d'espérances, de liberté, muses ou actrices de leur destinée. Trois poèmes illustrent le regard particulier et novateur de Nekrassov sur la femme russe. Dans le "Gel eu nez rouge", le poète exalte patience et endurance féminines, hardiesse, qui permettront aux hommes de briser leur chaînes:

"Il est par les villages de Russie Des femmes au front calme, noble Aux mouvements harmonieux et forts, A l'allure, au regard de reines. Elles aussi certes, suivent les routes Où tout notre peuple chemine. Mais la boue de sa misérable vie Parait ne point tenir sur elles."[22]

Les deux poèmes regroupées sous le titre "Femmes russes", tiennent plus de l'épopée antique, de la chanson de geste du Moyen Age. Nékrassov y poursuit deux des héroïnes du 25 décembre 1825, les princesses Troubetskala et VolonskaIa, sur le chemin de la Sibérie. Ce qu'il cherche à faire ressortir, ce sont leurs difficultés à rompre, à prendre en mains leur vie, mais aussi leur détermination. Femmes russes est ici synonyme de détermination et de rupture, les pionnières du mouvement révolutionnaire à venir, des femmes d'une très grande force.

"Ne pleure pas, ma pauvre Katia! Notre amitié et notre jeunesse nous sauveront. Un sort commun nous lie indissolublement, car le destin nous a toutes deux également trompées, et le torrent qui emporte ta félicité est la même où s'est noyée la mienne. Allons donc la main dans la main, et faisons ensemble notre route de douleur, comme nous marchions dans la prairie verdoyante; ainsi toutes deux nous porterons dignement notre croix et nous seront fortes l'une par l'autre."[23]

 

2 - Les femmes libres de Tourgueniev

Un autre peintre de "nouvelles" femmes, fut le romancier Ivan N. Tourguéniev. Mais fut-il (comme Nékrassov) inventeur de la femme nouvelle ou seulement le ratificateur de mouvements sociaux qui donnaient naissance à de nouvelles aspirations, à de nouvelles possibilités et identifications?

Ses romans étaient en tout cas avalés par la jeunesse aristocratique, les jeunes filles en particulier, mais par leurs parents aussi, abondamment commentés dans les revues littéraires contemporaines. Dans "Pères et fils"  et "Premier amour", des femmes "libres" impulsent l'intrigue romanesque. La notion de liberté, se reflète sans doute dans le comportement social des deux héroïnes, en particulier pour la jeune fille de "Premier amour",[24] mais se révèle avant tout une quête intérieure, une très forte conscience de soi. L'héroine de "Père et fils", est dans son image sociale, irréprochable, mais une violente volonté de liberté, d'indépendance d'esprit qui va jusqu'à refuser l'amour pour ne pas s'aliéner, dicte ses décisions essentielles, ses choix privés.[25] Cette femme n'est pas, par Tourguéniev présentée comme révolutionnaire, dans le sens où elle ne professe aucune des idées progressistes de l'époque. Au contraire, le lecteur peut croiser dans ce livre une aristocrate russe révolutionnaire, grotesque et antipathique, caricaturée à plaisir.

"- Madame Kouchkine, Euxodie Kouchkine. Une nature remarquable, émancipée, au vrai sens du mot, une femme d'avant-garde. ( ... )C'était une dame encore jeune, blonde, légèrement ébouriffée, vêtue d'une robe de soie d'une propreté douteuse; de gros bracelets ornaient ses bras courts, un fichu de dentelle était posé sur sa tête. (... ) La petite silhouette quelconque de la femme émancipée n'avait rien de particulièrement laid; mais son expression produisait un effet désagréable. On était tenté malgré soi de lui demander : "Qu'y a-t-il, tu as faim ? Tu t'ennuies ? Tu es intimidée ? Qu'as-tu à te trémousser ?" Tout chez elle avait l'air d'être fait "exprès", comme disent les enfants, c'est à dire sans simplicité, sans naturel."[26]

Les futures activistes des années 1860 et 1870 auront-elles (puisqu'elles avouent avoir été ferventes lectrices de Tourguéniev) puisé des forces dans le personnage inexistant et vain de Euxodie Koukchina ou dans celui d'une individualité indomptable de Anna Odintsov? C'est encore une fois l'image de la femme révolutionnaire qui, ici, se brouille entre l'apparence et l'être.

 

3 - Les quatre rêves de Véra Pavlovna - L'utopie de Tchernychevski

Pour plusieurs générations de femmes radicales, un nom cependant, à partir de 1865, résonnera plus que tout autre, celui de Véra Pavlovna. Il n'est pratiquement pas de souvenirs, de journaux intimes, de notes autobiographiques, de correspondances des révolutionnaires les plus fameuses des années soixante à quatre-vingts où ne soit-mentionner la référence au Que faire? de Nicolai Gavriliévitch Tchernychevski; où ne soit soulignée la volonté d'identification à l'héroïne du roman, Véra Pavlovna. Le penseur le plus célèbre de la décennie 1860-1870, y expose en termes simples, au moyen d'une intrigue limpide, son projet social. L'histoire s'organise autour des quatre rêves de Véra Pavlovna: ils indiquent la marche à suivre pour arriver à une société nouvelle, fondée sur des rapports économiques et des relations humaines bouleversées. Dans cette marche, la femme joue un rôle moteur.

La femme est ainsi perçue comme point de départ des réorganisations sociales et économiques - Le premier rêve de Véra Pavlovna est sans ambiguïté :

« Et Vérotcka fait un rêve. Elle rêve qu'elle est enfermée dans une cave sombre et humide. Soudain la porte s'ouvre et elle se retrouve dans un champ. Elle court, elle gambade, elle se dit : "Comment ai-je pu ne pas mourir dans ma cave ?"( ... )Et Vérotchka s'en va par la ville, elle voit des caves et dans ces caves sont enfermées des jeunes filles. Verotchka effleure les cadenas et ils volent en éclats. Sortez !, et elles sortent. (... ) Ah, comme elles sont joyeuses 1 Toutes ensemble, on s'amuse beaucoup plus que toute seule. Comme on s'amuse bien ! » ».[27]

Il affirme ainsi ce songe (qui n'en est pas un, bien sûr, qui peut ainsi rêver, disons que cela pourrait être un rêve éveillé) que la première étape est de libérer une femme pour qu'à son tour elle libère les autres, toutes les autres. Les hommes, en dehors de leurs actions propres, servent de révélateur, au sens photographique de ce terme; ils conduisent à la lumière une femme afin qu'elle se révèle enfin, unique promotrice et réalisatrice de ses choix. L'une après l'autre, Véra Pavlovna organise les conditions d'une vie nouvelle. En premier lieu avec son époux qui lui a sacrifié sa carrière pour la libérer (mais est-ce bien un sacrifice, n'y trouve-t-il pas lui aussi son compte), les relations resteront pendant plusieurs années, celles de frère à soeur, jusqu'à ce que Véra ait établi, stablement, une structure de vie économique et sociale[28]. Cette vie se réalise dans un atelier coopératif de couturières et une "commune''.- appartement communautaire de ces femmes. La "révélation" sensuelle succède à la "révélation" sociale. En couronnement, avant le dernier rêve, viendra la révélation amoureuse. La société utopique peut se réaliser. C'est donc le quatrième rêve de Véra Pavlovna :

"Un édifice, un immense édifice comme il n'en existe actuellement que quelques exemplaires dans les plus grandes capitales - ou plutôt non, il n'a pas encore son pareil ! Il s'élève parmi les prés, et les champs, les jardins et les bois. Les champs sont couverts d'épis, comme les nôtres, mais ces épis ne sont pas semblables aux nôtres, ils sont épais, si épais, il y en a tant... ( ... )Et voici que le labeur est fini, tout le monde rentre dans l'immeuble. Ils entrent dans la plus grande des vastes salles. La moitié de sa superficie est occupée par des tables déjà mises; qu'elles sont nombreuses! Ce sont les vieilles et les vieux, les enfants qui ne sont pas allés au champs qui ont tout préparé. (... ) Les fleurs se sont fanées, les feuilles commenceront à tomber, le tableau se fait mélancolique. La moitié d'entre eux s'amuse bruyamment dans l'immense salle, mais ou est donc l'autre moitié ? (... ) C'est mon secret. Tu as bien vu dans la salle leurs joues en feu, leurs yeux brillants. Tu les as vus sortir, rentrer. S'ils sortent, c'est que je les attire, ici chaque chambre est mon asile, et mes secrets y sont bien gardés : rideaux aux portes, tapis luxueux étouffant les sons ; où il y a le silence, il y a le secret."[29]

L'homme nouveau, la femme nouvelle définis par Tchernychevski connaissent alors une immense popularité parmi la jeunesse aristocratique et estudiantine de Russie. Ce n'est pas seulement le livre en soi qui provoque un tel enthousiasme, une telle ferveur en particulier chez les jeunes filles. Il est accompagné de circonstances qui en font un succès "obligatoire". C'est en 1865. Depuis le début de la décennie, le mouvement estudiantin s'organise autour de clubs et d'organisations plus ou moins secrètes. Quelques uns, pour des raisons idéales mais aussi économiques vivent en communauté dans les grandes villes, surtout à Saint Pétersbourg. Le servage vient d'être formellement aboli (1862). Des jeunes filles bien nées, de plus en plus nombreuses, formées en partie par des institutrices occidentales aux idées quelquefois avancées, aspirent aux études supérieures. Enfin, le roman a été écrit dans une forteresse, par un Tchernychevski maintenu à l'isolement depuis son arrestation (juin 1862), ce qui le parre d'une aura héroïque. Et depuis des années, l'auteur lui-même défraye la chronique par ses écrits et ses affaires matrimoniales, ce qui donne à ses oeuvres, un parfum de scandale. Curieusement, quand il sort, le livre échappe à la censure et provoque plus d'enthousiasme que d'émois. Il est loin d'être perçu par les autorités comme une possible "Vie, mode d'emploi", un catéchisme.

Peut-être y eut-il alors pour nombre de jeunes gens mais surtout de jeunes filles qui avaient tout à gagner et à inventer, une sorte de confusion entre la littérature, les espoirs et la réalité. Méconnu en occident après la Révolution d'octobre, Tchernychevski avait fait l'objet d'analyses au 19e siècle, en particulier dans la revue socialiste où les commentateurs montraient assez bien les noeuds inextinguibles entre organisation économique et relations humaines imposés par les théories du penseur russe. En Union soviétique, héros et père de la Révolution d'octobre, son influence sur la jeunesse s'impose telle une évidence dont l'analyse est inutile: ce qui est toujours mis en avant , ce sont ses théories sociales et économiques. Un livre récent paru aux Etat-Unis en fait une nouvelle lecture, pas moins réductrice que les autres puisque le triangle amoureux proné en effet par le romancier y est présenté comme l'élément essentiel, voire unique, de ses théories et de sa vie.[30]

 

III - ELLES, les révolutionnaires

Filles, soeurs, saintes, martyres/terroristes, débauchées, idiotes et naîves ...

Exaltations et excès

D'abord, on cruà des révoltes individuelles de quelques jeunes filles romantiques à l'imagination prolixe qui telles des Mme Bovary russes trouvaient là un sens à leur vie. Lorsque, parfois, l'une d'entre elles défrayaient la chronique, on la plaignait, brebis égarée, on se moquait, bonne soeur un peu radicale. Puis l'évidence l'emporta : elles étaient trop nombreuses pour ne pas entraîner des interrogations plus sérieuses, ne pas provoquer de l'enthousiasme croissant et à l'inverse une stratégie d'anéantissement plus conséquente et efficace. Avec les premier des grands procès antirévolutionnaires - celui des cinquante par exemple en mars 1877 [31] - Saint Pétersbourg d'abord, le reste de la Russie ensuite, découvrit dans le box des accusés avec stupeur, fascination ou répulsion, une pléiade de jeunes femmes, pour la plupart à peine sortie de l'adolescence (précisément 15 femmes de 15 à 25 ans), déterminées , ne masquant ni leur force, ni leurs fragilités. Projetées en pleine lumière, les unes après les autres - aux interrogations succédèrent les analyses: au délà de leurs individus, elles entrèrent dans l'histoire comme collectif, celui des héroines révolutionnaires russes du 19e siècle.

 

A - Filles de Qui ?

Biographes et historiens remontent aux origines. Telles sont le plus souvent les premières réponses au "Pourquoi?" : origines, racines, éducation.

1 - Le moule familial, social et économique.

Une première analyse du "phénomène" et quasiment unanimement partagée tant par leurs détracteurs que par leurs "défenseurs" affirme qu' « ELLES" étaient en révolte contre leurs familles, surtout contre leurs pères, symboles pour elles de la société honnie, despostisme, inégalités, conservatisme . Dans une étude très récente on peut lire:

"La révolte contre la famille précédait, sinon engendrait l'engagement révolutionnaire . »[32]

Ainsi, le père de Sophia Pérovskala est-il toujours peint en tyran domestique, d'une grande cruauté morale sinon physique dans les livres (récits ou poèmes) ou dans d'autres représentations. Dans le film réaliste qui lui fut consacré en 1968[33], deux moments forts caractérisent ainsi le père (gouverneur de Saint Pétersbourg et propriétaire dans la région de Pskov) dans la vaste demeure, règne un silence de mort. Une porte est grande ouverte sur un salon un peu austère. Quatre femmes sont assises en cercle , trois jeunes filles dont l'une est presque encore une enfant, aux robes très strictes, cols et poignets fermés, et leur préceptrice. Par la porte se profile régulièrement la silhouette massive et un peu voûtée du père qui va et vient. A chaque passage, institutrice et élèves se figent, l'effroi imprègne leurs visages. Le décor a changé, cette fois la scène se passe autour de la table, pendant le diner. Toujours ce même pesant -silence, une terreur latente: un domestique brusquement commet une erreur. Le châtiment du père est immédiat et impitoyable, brutal; seule la jeune Sophia ose se rebeller. Elle est chassée, elle s'enfuit. Autre tyran, autre héroïne Elisaviéta Dmitriéva. Ici , c'est le despotisme infligé aux serfs qui est accentué jusqu'à la légende : de livre en film ou illustration, on rapporte la révolte des serfs et leur volonté d'en finir avec le pomiéchik haï.[34]

En revanche, les mères de ces insoumises sont toujours présentées en femmes de grande tendresse et compréhension, tachant dans la mesure du possible, tant auprès de leurs enfants que de leurs "âmes", de compenser l'autocratie du père, du propriétaire. C'est ainsi que sont dessinées à gros traits de crayons, les mères de Sophia Pérovskaia, des soeurs Korvine-Kroukovski, d'Élisabeth Dmitriéva ou de Vera Figner. Pour reprendre les exemples précédents, la mère de Sophia Pérovskala, s'efforce de comprendre et de protéger sa fille, de l'aider même après sa fuite. Et chacun souligne que la dernière lettre de la régicide, ses dernières larmes, lui furent adressées. La mère d'Élisabeth, (ancienne soeur de charité-infirmière) court d'isba en isba soigner les plaies des paysans battus par son mari. D'autres, celles de Véra Figner, des soeurs Korvine Kroukovskii, s'érigent en médiatrices inlassables entre pères et filles.

La révolte contre le père, symbolise aussi la révolte économique. Beaucoup des filles de la première génération de révolutionnaires, des années 60 et 70, sont nées dans des familles aristocratiques de terre. Beaucoup en outre, mais comme les hommes, sont originaires de la province de Pskov et au rythme des saisons, de la production, vont et viennent entre 1'île Vassilievski, en vue du quartier impérial de Saint Pétersbourg et leurs terres où triment les serfs, où se soumettent les serves, où le maître règne non seulement sur la vie économique mais organise aussi souvent la survie sociale, villages et mariages. La révolte est donc fille de ce décalage : fastes citadins l'hiver avec vie protégée géographiquement / confrontation le printemps venu et jusqu'à l'automne avec la misère du peuple. Contradiction renforcée lorsque ces héroïnes sont en outre des bâtardes, telles Elisaviéta Dmitriéva, Elisaviéta Kovalskala, Maria Viétrova. (Les mêmes conclusions furent tirées en ce qui concerne Louise Michel ou-Jeanne d'Arc.)

Premières conclusions : les femmes révolutionnaires du 19' siècle sont aristocrates, filles de pomiéchiks ayant vécu dans la terreur de pères cruels, en dépit de la douceur des mères, avec sous les yeux la misère humaine. Leur enfance se voit en gris ou noir, fillettes enfermées sous une chape de plomb, jusqu'à l'ultime révolte. "Terre, terreur et liberté", titre Christine Fauré. Sans doute; et jusqu'aux héroïnes elles-mêmes, celles qui laissèrent des mémoires rédigées au soir de leur vie, chacun s'attacha à marteler ces vérités. Il se peut cependant que cette logique présente quelques failles.

Elles ne sont pas toutes de vieille et riche aristocratie terrienne. Une certaine évolution semble même s'esquisser au fil des décennies : 1860 - 1870, des jeunes filles de noblesse terrienne (Elisaviéta Dmitriéva, Sophia et Anna Korvine-Kroukosvki, Ekatérina Barmiétiéva, Véra Figner et ses soeurs, Sophia Pérovskala, Vera Zassoulitch, pour citer les plus célèbres).

De 1870 à 1890, le mouvement révolutionnaire s'ouvre à des "razdnotchikii" (roturières), des jeunes femmes venues de la bourgeoisie, voire de la petite bourgeoisie, juive comme Betia Kaminskala, russe orthodoxe comme Sophia Bardina, voire à des femmes du peuple, ayant grandi parmi les serfs, comme Maria Viétrova.

Elles ne sont pas toutes enfermées. Nombre d'entre elles, avec l'accord, et parfois le désir de leurs despotiques pères, reçurent une éducation soignée. Certains d'entre eux prenaient très à coeur leur rôle de pédagogue et firent venir pour leurs filles des professeurs de qualité, institueurs ou institutrices étrangers - peut-être pourrait-on aussi trouver quelques explications dans ces rencontres avec des adultes venus d'ailleurs, porteurs d'autres cultures et d'idées modernistes sinon révolutionnaires. Sophia Kowalevski souligne cela dans ses mémoires[35]. D'autres eurent même la chance de convaincre leurs parents de poursuivre des études supérieures, soit dans de nouveaux instituts pour jeunes filles, tels ceux de Kazan ou Saint Petersbourg (comme le rapporte Vera Figner[36], soit à l'étranger, principalement en Suisse, Zurich (Bardina, Kaminskala, Loubatovitch) ou Genève (Anna Korvine Kroukovskaia).

Des enfances en gris et noir, peut-être, mais aussi souvent riches de joies, de soleil et de libertés. Amoureux infortuné dans sa jeunesse d'Elisaviéta Loukinitcha Kouchéleva (E. Dmitrieva) le général Kouropatkine décrit dans ses souvenirs le village natal de son héroïne, la maison de son père: il en ressort des impressions de grande douceur, de soleil et de cris d'enfants passant beaucoup de temps entre eux et sans contrainte.[37] Sophia Kowalevski aussi rapporte un ou deux épisodes de fuites enfantines, drôles; Maria Viétrova n'a plus qu'un seul souvenir et il est ensolleillé, émerveillé (voir plus haut). Il n'est pas interdit de penser qu'une enfance douce sans être parfaitement heureuse peut exacerber la sensibilité aux injustices et à la cruauté (Sophia Kowalewski fut ainsi très marquée par l'injustice dont fut victime la petite bonne qui lui était attachée, accusée à tord d'avoir subtilisé des confitures. Mais elle montre aussi que son père accepta de reconnaître l'injustice et de réparer les tords.)

 

2 - Définition de l'héroïsme

Toutes les jeunes femmes impliquées dans le mouvement révolutionnaires du 19' siècle, même celles apparues publiquement dans les procès, ne sont pas devenues des héroïnes, des modèles, des mythes à intérioriser. Plusieurs conditions ont été nécessaires au développement de leur légende.

a - Les actes:

De toutes ces femmes, celles dont l'engagement apparaît le plus radical, sont les activistes du bout de la chaîne. L'action clandestine, travail de simple logistique ou de fourmi est moins reconnu que l'acte final, permis par tout une préparation d'arrière garde. C'est une évidence intemporelle.

Ainsi, Elisaviéta Dmitriéva, Anna Jaclard et Ekatérina Bartienieva, furent-elles célébrées pour leur participation à la Commune de Paris, essentiellement en Union soviétique et dans l'historiographie du communisme française

Véra Zassoulitch, Véra Figner, Sophia Pérovskala, Olga Loubatovitch, Elisaviéta Kovalskala sont devenues pour l'éternité "Cinq femmes contre le tsar", dont les gestes, tuer, ont été analysés et rapportés tant en Union soviétique qu'en Occident.

Sophia Kowalewskaia, Nadieida Souslova sont des combattantes d'un autre terrain : la reconnaissance sociale et professionnelle.

b - La répression:

Certaines sont aussi devenues des figures idéales par la répression dont elles furent les victimes. C'est notamment le cas de très jeunes femmes (16 ou 17 ans) impliqués dans les procès fleuves des années 1870 (celui des 193 en 1871, des cinquante en 1877). Gràce notamment aux comptes-rendus qu'en firent les chroniqueurs judiciaires, caisses de résonance de la stupeur des procureurs[38].

c - La mort:

Suicides et meurtres - Martyres

En mettant fin à leurs jours, certaines dont l'action était peu spectaculaire, essentiellement orienté vers un travail de missionnaires au sein du peuple, ouvriers et paysans, jusqu'à épouser leur vie et leur labeur, se rendirent sans doute involontairement exemplaires. Peut-être sans leurs suicides et leur fin misérable, Stépniak Kravtchinsky n'aurait-il pas pris sa plume pour célébrer la mémoire de Sophia Bardina et Betja Kaminskaja[39].

C'est encore plus clair pour Maria Fiedossevna Vietrova dont la mort , l'immolation (cf. plus haut, "préambule") fut l'acte ultime par lequel elle procura une martyre à la révolution. Il y eut aussi ce suicide dit "collectif" des "emmurées" de Kara en août 1889[40].

La pendaison de Sophia Pérovskaia, son courage devant la mort, parachevèrent son image de sainte, y compris chez les conservateurs ou les réhabiliteurs (actuels) du tsar assassiné (Alexandre II) [41].

d - La vie privée:

Lev Kokin, dans les premières pages de la biographie la plus récente d'Elisaviéta Dmitriéva, donne les raisons qui l'ont amené à se lancer sur les traces de son héroïne[42]:

"La Commune de Paris, la rencontre avec Karl Marx, un mari douteux, la déportation en Sibérie".

Deux conditions de vie privée apparaissent ici : la proximité avec un grand homme (ce qui permet aussi des spéculations sur la nature de leur intimité), héros parmi les héros de l'histoire du socialisme[43] et l'insaisissable, l'amour pour un homme étrange, non conforme au parcours d'une militante. Cependant dans le récit même, l'auteur laissera tomber complètement cette deuxième partie de la vie de son sujet.

Les tendres sentiments de Dostolevsky pour Anna Korvine-Kroukovski, avant qu'elle ne devienne Mme Jaclard sont aussi soulignés en soi, en dehors des essais littéraires réussis d'Anna elle-même, à l'origine de leur relation, sauf dans les souvenirs autobiographiques de sa soeur[44].

L'héroine idéale serait celle cumulant toutes les conditions. Sophia Pérovskala et Sophia Kowalewski approchent de cette idéalité: action, répression, mort - la pendaison dans un cas, la maladie fulgurante en pleine gloire pour l'autre; vie privée , d'ascète pour l'une, tourmentée et tragique pour l'autre.

 

3 - Des héroïnes pour qui et pourquoi faire ?

Dans cette rubrique sera étudiée essentiellement l'historiographie communiste et soviétique.

a - La légende en construction

Une société, une nation, un projet en gestation, ont besoin pour s'ancrer de se fabriquer une mémoire, une histoire qui se répandra dans l'imaginaire collectif. Dans cette élaboration trois étapes semblent se succéder:

La légende - le mythe -, est d'abord impulsée a contrario par ses adversaires. Lorsqu'au plus fort de la Commune de Paris, la presse se déchaîne, tant versaillaise que petersbourgeoise contre Elisaviéta Dmitrieva, elle la rend plus impressionnante[45]. Lorsque cette même presse se moque ou hurle contre les révolutionnaires emprisonnés, condamnés, déportés, qu'elle désigne à la vindicte populaire, en particulier les femmes, les qualifiant de débauchées ou d'idiotes, elle pose au contraire le socle de leurs statues en érection.

C'est sur ces socles que se déclenche le mouvement de façonnage de la légende, dont l'objectif est double : répondre aux injures et à la répression; rallier de nouvelles recrues en proposant des modèles exemplaires. C'est le rôle que s'assignèrent certains révolutionnaires compagnons de lutte de ces femmes, en particulier le prince Pierre Kropotkine et Stepniak-Kravtchinsky. Leurs écrits sont des hommages admiratifs à des combattantes, certaines mortes d'autres encore vivantes (au moment de la rédaction), récits descriptifs, sans prétention théorique[46]. La brochure dédiée à Maria Viétrova quelques semaines après sa mort, ouvrage collectif, en est un autre exemple[47].

Vient enfin le polissage. Entrent alors en scène les politiques, les historiens, les poètes, les cinéastes, peintres, sculpteurs et surtout biographes, tous fabricants d'images. Ils peuvent remodeler dans un sens ou dans un autre, ôter un morceau, en rajouter un autre, modifier les éclairages, ils ne démolissent jamais la statue. En 1917, les révolutionnaires n'avaient pas pour instaurer leur société nouvelle, leur homme nouveau, seulement besoin de balayer les anciens systèmes économiques et politiques, ils avaient aussi à remplacer l'histoire dominante. Ce fut un rôle essentiel que joua en ce sens l'Institut du marxisme-léninisme en proposant aux lecteurs de ses publications, non seulement de nouvelles analyses historiques, mais aussi toute une série de biographies de révolutionnaires célèbres. C'était aussi l'objectif de Gorki lorsqu'il créa une collection de recueils biographiques qui se continue jusqu'à ce jour[48].

L'histoire de l'histoire de Sophia Perovskaia est, en ce sens, exemplaire puisqu'elle se construisit à l'aide de tous les moyens de la panoplie imaginaire. Alors qu'il était depuis peu de temps au pouvoir, Lénine prit l'initiative d'un décret établissant une liste de personnages à ériger en statues monumentales. Deux femmes seulement y étaient nommées: l'une dans la catégorie "politique", l'autre en "culture". Sophia Perovskaia était la politique. Sa sculpture fut moulée et inaugurée comme d'autres avant elle, en grandes pompes (la série fut ensuite interrompue)[49].

Dans l'ensemble des oeuvres consacrées aux héros de la révolution, les Poviests, sorte de romans historiques occupent une place essentielle, un petit peu à la manière des chansons de geste du Moyen Age.

Parfois aussi, plus rarement, les héroïnes elles-mêmes ont contribué à l'édification de leur mythe, à parfaire les contours de leur propre image. Une question me fut ainsi quelquefois posée à propos de ces femmes n'avaient-elles pas été prisonnières de leur image? Comme on le demanderait pour une actrice ou un acteur de cinéma. Et il est vrai, comme on le verra dans un exemple développé plus loin que l'imagerie révolutionnaire n'aime pas les mythes chancelants. Ou bien l'histoire alors gomme ce qui ne convient pas, ou bien elle transforme . Ainsi dans ses "Mémoires d'une révolutionnaire"[50], Véra Figner sans doute inconsciemment se rapproche d'une combattante de marbre, alors qu'au moment où elle écrivait ses souvenirs elle était déjà très perplexe devant la tournure de la Révolution d'octobre. A la fin de sa vie, - elle mourut très âgée, à 90 ans passés, - vieille dame toujours vindicative, elle ne fut pas inquiétée en raison de son glorieux passé, mais néanmoins tenue à l'écart de toute vie politique ou sociale.

Cela étant dit, ces célébrations connurent des périodes fastes et des périodes d'oubli, directement liées alors aux directives du pouvoir politique.

 

b - Périodes fastes périodes d'oubli dans l'historiographie soviétique

On peut distinguer trois époques, plus une quatrième à s'ouvrir. De 1924 à 1933, l'histoire est en récréation, l'Institut du marxisme-léninisme est à son apogée. Articles et poviests sont imprimés en abondance, d'une grande qualité historique et quelquefois littéraire. Les historiens ont sans doute conscience d'un rôle à jouer, à la façon de missionnaires.

1933 - 1953: la chape de plomb tombe. Interdits et répression s'abattent. Il sera interdit d'écrire ou de parler de la plupart des révolutionnaires populistes ou internationalistes du 19' siècle, en particulier des femmes qui ne peuvent plus, à deux exceptions près, celles de Sophia Perovskala et de Sophia Kowalevsky, servir de modèle à la femme soviétique en devenir, bonne travailleuse, bonne épouse, bonne mère de famille, bonne patriote.

Arrive enfin le dégel, et donc la réconciliation avec des personnages russes disparus. Mais la rigueur historique cède le pas à des récits plus romancés, théâtralisés, qui insistent aussi quelquefois sur le caractère russe de leurs héros. Les années soixante voient ainsi à l'occasion de centenaires de naissance ou de célébrations révolutionnaires, la parution d'un nombre important de nouveaux poviests ou de rééditions des années vingt-trente.

Un parcours symbolise à lui tout seul ces flux et reflux, celui de l'historien Ivan Knijnik Vietrov. Juif de Kiev converti au catholicisme, anarchiste, jusqu'à la révolution, bolchevik ensuite, il entre en histoire comme on entre en religion, investi d'une mission écrire enfin l'histoire. Pour son nom de plume, il a adjoint à son patronyme, Knijnik, le pseudonyme Vietrov, en souvenir de Maria Fiédossievna Viétrova. Il avait 18 ans lorsqu'elle se suicida et devint l'un de ces fameux "Vietrovskié". Knijnik Viétrov oriente sa mission autour de deux axes : l'un est plus journalistique, l'autre plus historique. Il entre à l'Institut du marxisme léninisme dès sa création et prépare une thèse. L'essentiel de ses travaux est biographique; pour la plupart ses personnages sont des femmes russes du 19' siècle ayant pris part à la Commune de Paris. Il y a peut-être là chez lui en outre, un désir de faire confluer anarchisme , bolchevisme et plus paradoxalement, chrétienté[51].

Jusqu'en 1933, Ivan Knijnik Vietrov est très prolifique. Après la disparition de Riazanov, directeur très estimé de l'Institut, c'est le silence. Knijnik travaille à sa thèse, sur son héroïne favorite Elisaviéta Dmitriéva, thèse qu'il soutient en 1947. La répression est quasi immédiate : interdiction d'abord, destruction ensuite - il ne reste aujourd'hui qu'un seul exemplaire de la thèse dans une annexe de la bibliothèque Saltikov Chtchedrine de Leningrad, la Dom Plekhanova, selon les instructions de Knijnik Vietrov qui lui lèga ses archives - de tous les travaux de l'historien, déportation sibérienne enfin. il avait alors 67 ans. En 1956, il rentre de Sibérie et referme la parenthèse de silence en publiant des monographies sur ses héroïnes, une autre sur Lavrov et enfin un livre qui ponctue ses recherches. Le livre paraît immédiatement après sa mort en 1964, il a 84 ans.

 

B - L'action, l'esprit

Trois vies / trois histoires

Ce qui est d'abord célébré avec plus ou moins d'insistance selon les époques et selon le rôle assigné àl'image de ces héroïnes, c'est la vie politique, révolutionnaire, spirituelle. Selon le modèle qu'on attend d'elles, trois groupes peuvent ainsi être distingués, symbolisés par trois parcours et leur histoire, ou pourrait-on dire encore , trois histoires et histoires des histoires.

Les femmes choisies sont toutes nées dans les années 1850, originaires de familles de l'aristocratie terrienne (filles de pomiéchiks donc) de Russie.

 

1 - Les militantes de la Première internationale mères et grand-mères des bolcheviks

Elisabeth Dmitrieff : le mythe chancelant

L'anecdote est connue : au 74e jour de la Révolution d'octobre, Lenine ne contient plus sa joie. Chaussant ses patins, il court faire quelques glissades devant le Palais d'hiver en criant: « nous avons tenu un jour de plus que la Commune de Paris !" Autre variante, moins poétique Lenine aurait hurler cette victoire au cours d'un meeting.

Le lien semblait plus intellectuel que réel, simple référence à la "première révolution prolétarienne". Parmi les Russes en exil en Europe occidental au printemps 1871, aucun ne semblait avoir pris une part active à ces événements mythiques, même s'ils vivaient alors dans la capitale française, comme Piotr Lavrovitch Lavrov ou Mikhail Pietrovitch Sajine plus connu sous le nom d'Armand Ross. Des Polonais (Dombrowski, Wroblovski), des Hongrois (Franckel) à l'honneur, mais de Russes point. Jusqu'à ce que Sajine révèle en 1926, dans ses mémoires[52] le rôle important joué par une très jeune compatriote qui traversa la Commune sous le nom d'Élisabeth Dmitrieff. Le bolchevisme se trouvait là un lien physique avec cette Commune tant chantée, mais aussi avec la Première internationale et avec Marx en personne. Pour ce qui est de l'action révolutionnaire Elisabeth fut semble-t-il une étoile filante, mais il suffirait à ses biographes de broder inlassablement autour de ces trois axes - Internationale, Marx, Commune - et de gommer ou réécrire les autres pans de sa vie pour en faire un modèle.

Elisaviéta Loukinitcha Koucheleva naquit le l' novembre 1851 à Volok, dans la province de Pskov (partie orientale de cette région, terres non noires donc)[53], troisième enfant de l'union illégitime entre un Pomiéchchik et une infirmière soeur de charité (luthérienne). Les biographes disposent là, pour l'enfance, d'un matériel sans fond cruauté du père sur les serfs, soumission de la mère mais aussi action caritative envers les paysans maltraités, rencontres fréquentes avec des personnalités révolutionnaires qui séjournaient habituellement dans la région (certains affirment même avec vigueur le nom de Tchernychevski - en 1862, au moment de son arrestation, Lisa n'avait pas 12 ans), un frère aîné impliqué dans une organisation clandestine, la première Zemlia i Volia (Terre et liberté), un ami à la célébrité future lui aussi, Alexis Kouropatkine, très radical alors - plus tard il sera général, ministre vainqueur de guerre (1905 avec le Japon), pourfendeur de révoltes populaires mais comme grand patriote loué par les bolcheviks eux-mêmes.

Au printemps 1868, elle se marie et part pour Genève. Elle a 17 ans. Elle y retrouve une voisine des séjours hivernaux de Saint Petersbourg, Anna Korvine Kroukovskaia, et par elle pénètre le Genève internationaliste, rencontre Nicolas Outine, ennemi juré de Bakounine, collabore alors au Narodnoie Dielo (La cause du peuple) et sera parmi les membres fondateurs de la section russe de l'Internationale. En novembre 1870, on l'envoie auprès de Marx lui demander son arbitrage dans les conflits qui déchirent l'Internationale sur les bords du lac de Genève. Pour l'édification de cette "Enfant de Russie" [54], de cette "Compagne de lutte russe de Marx »[55], de celle qui annonçait l'avenir[56], le matériel est encore abondant. Quelques uns brodent ici où là des scénettes complémentaires (une bagarre avec Bakounine, une liaison avec Marx), omettront quelques données (au sujet notamment du rôle contesté de Outine). Il suffit qu'Elisabeth soit symbole de la foi révolutionnaire, supérieure aux désirs privés - un mariage blanc pour se libérer - d'action - journal, internationale - et de marxiste - rencontre et correspondances avec Marx.

Le 25 mars alors que les insurgés ont investi Paris, Marx l'envoie en mission d'information parmi les communards. Elle y arrive le 28. Envoie quelques rapports à Marx, puis plonge dans l'action. Elle devient l'une des dirigeantes de l'Union des femmes pour la défense de Paris et en signe les proclamations sous le pseudonyme d'Élisabeth Dmitrieff. Pendant la semaine sanglante elle dirigera des bataillons de femmes sur les barricades. Décriée par la presse versaillaise, elle est adulée par nombre de communards, silhouette resplendissante de leurs souvenirs[57]. Elisabeth Dmitrieff, héroïne révolutionnaire russe du 19ème siècle est à son apogée. Le mythe serait parfait si l'histoire s'arrêtait là, une mort violente en plein combat par exemple, malheureusement , il y une suite, beaucoup moins conforme à ce que devrait être une révolutionnaire.

De Paris, elle s'enfuit pour Genève, y reste quelques mois à peine et rentre en Russie, Saint Pétersbourg d'abord, Volok, le village natal, ensuite. Le dérapage s'aggrave : elle se met en ménage avec un homme extrêmement "douteux", chef d'une confrérie d'escrocs et de joueurs, les "Valets de coeur". Elle en aura deux filles. En 1876, Ivan Davidovski est condamné pour meurtre, à la déportation. Elisabeth le suit. Elle y restera jusqu'en 1900 avant de divorcer et de retourner vers des contrées plus clémentes pour s'établir à Moscou. Rejetée par sa famille, sans ressource, elle vivote avec ses deux filles. En 1918, quelques semaines après la révolution, sa trace se perd. Cette suite (le temps d'après la Commune) pourrait être passionnante par toutes les interrogations qu'elle entraîne. Les biographes, ou les historiens de la Commune de Paris ont choisi un autre parti: ou bien ils n'en parlent pas (comme Kokin) ou bien ils l'expédient (comme Knijnik, Efremova, Singer-Lecoq, Bruhat, Soria, etc.) et souvent l'édulcorent, ou encore ils condamnent, à l'instar de Lissagaray . Ce n'est pas toujours faute d'informations. Knijnik-Vietrov, sur cette période en recueillit d'abondance. L'un des très rares détails de sa vie sibérienne ainsi traitée donne lieu à des interprétations qui relèvent aussi bien de la part personnelle du biographe, que de l'objectif historique.

- En 1895, elle avait 44 ans, dans l'été sibérien, le soir venu, Elisabeth sortait sa chaise devant sa maison, s'asseyait et regardait le ciel -

Ivan Knijnik Vietrov: elle avait retrouvé Dieu. C'est peu révolutionnaire, mais cela correspond au bolchevik chrétien qu'était Knijnik Vietrov comme il se définissait lui-même.

Natta Effrémova: elle se prit de passion pour l'astrologie et autres sciences annexes. C'est déjà plus conforme à l'idéal positif de révolutionnaire. Cela correspond peut-être à l'imaginaire d'une chroniqueuse de "la Femme soviétique", journal actuel du féminisme officiel.

Lev Kokin: elle était devenue gâteuse (thèse également suggérée par un auteur français)[58]. Historien du parti, très orthodoxe, ce biographe le plus récent à choisi de condamner Elisabeth, dans sa vie après la Commune.

 

2 - Les terroristes : images brouillées

Vera Zassoulitch, Vera Figner, Sophia Perovsakaia

Tout choix est arbitraire, celui-ci plus que d'autres et, en parodie de mon travail, nourrit mon propos. Côté occidental, ces femmes et leurs compagnes de lutte qui frayèrent ou s'engagèrent directement dans l'action terroriste, ont fait l'objet d'études, ont soulevé collectivement de multiples interrogations. Leur parcours politique leur ont permis d'échapper ici aux foudres de l'anticommunisme, s'étant parfois opposées à Marx lui-même et , lorsqu'elles vécurent jusque là, ayant gardé leurs distances avec les Bolcheviks. Elles sont plutôt perçues comme des modèles d'insoumission à diverses formes de pouvoir, tant privés que politiques, incarnant pour certains une sorte de radicalisme féministe qui ne s'avouait pas - en vivant notamment entre femmes - , mères spirituelles du terrorisme occidental contemporain pour d'autres - un parallèle étant proposé avec les femmes ayant appartenu aux récentes organisations clandestines allemandes, italiennes et françaises.[59]

Leurs actes extrêmes, apparaissant individuels, solitaires au moment où ils sont perpétrés, provoquèrent paradoxalement, tant à leur époque que plus tard, une certaine compréhension, voire indulgence à leur égard.

Les parcours de ces trois "héroïnes" choisies sont proches sans être identiques. Elles se côtoyèrent, travaillèrent ensemble. Associées le plus souvent dans l'historiographie occidentale, leur sort dans l'histoire soviétique est assez contrasté. On pourrait même hiérarchiser les représentations auxquelles elles ont donné lieu: plus que parfait, parfait, imparfait.

 

a - Plus que parfaite : Sophia Pérovskaia

L'image d'une nonne

Une enfance conforme au stéréotype

Celle que l'on a coutume de voir en martyre des martyres de la lutte révolutionnaire naquit en 1853 à Pskov dans une famille aristocratique de haute position sociale. Le père fut même gouverneur de Saint Petersbourg. Les biographes le martèleront : cet homme est cruel avec toute sa domesticité, serviteurs, enfants, femme. Cruel mais pédagogue. Sophia est l'aînée de trois filles. A toutes trois, il fera donner une instruction plus qu'élémentaire, allant quérir des précepteurs, femmes surtout, de grande qualité. Cette contradiction est très rarement explorée. Ces pères, dont celui de Sophia, si conservateurs et répressifs, laissaient-ils leurs filles avancer dans les domaines de la connaissance en toute inconscience ? Ou bien étaient-ils eux mêmes pris entre la volonté de maintenir un ordre ancien et la conscience d'une modernisation nécessaire ? Ces hommes-là avaient vécu plusieurs chocs - la tentative des décembristes, la guerre de Crimée - dont les ondes n'en finissaient pas de se propager.

 

Une activiste russe, une missionnaire.

Ayant acquis des compétences en médecine, ayant fui le domicile paternel sous la protection de sa mère, Sophia Perovskaia, contrairement à beaucoup d'autres, ne choisit pas le chemin de l'exil mais entreprit d'aller au peuple. L'un des films - très réaliste, jusque dans le choix d'une sosie pour comédienne - qui lui est consacré est exemplaire pour la représentation de cette époque militante.[60]

Décor : extérieur / jour, la steppe. Lumière : sombre - ciel gris, plus foncé encore qu'à l'accoutumée. Sur cette steppe désertique balayée par le vent, apparaît une silhouette. Gros plan : la femme avance péniblement, contre le souffle. Elle est jeune, simplement vêtue, un fichu enferme ses cheveux et elle porte un modeste bagage.

Intérieur jour: la pièce principale (ou unique) d'une isba. Des hommes et des femmes sont assis le long du mur. Un très grand silence règne. Au centre de leur cercle est allongé un homme. Ils sont tous maigres et loqueteux, visages émaciés, regards fiévreux ou résignés. La porte d'entrée s'ouvre brusquement et Sophia apparaît, une trousse de secours à la main. La jeune femme s'immobilise, stupéfaite par la scène. Puis s'approche du mourant qu'elle soigne, discrète et efficace.

Intérieur jour une salle de réunion, comble. Sophia est juchée sur un promontoire et parle, volubile, farouche, timidité enfuie. Les hommes et les femmes à l'écouter changent d'expression: la résignation cède devant la détermination.

Action, solitude, amour, arrestation, pendaison, Sophia, d'un bout à l'autre est digne, forcément digne.

Après l'assassinat du tsar le l. mars 1881, Sophia Perovskaia, est arrêtée, jugée, pendue aux côtés de trois de ses compagnons. Elle est la première femme pendue en Russie. Contrairement à nombre d'autres populistes russes, son nom ne fut jamais effacé des livres d'histoire; au contraire, il fut sans cesse l'objet de célébrations nouvelles, livres, films, commémorations. Ascète (voir plus loin), sainte, martyre, elle avait en outre pour elle d'incarner dans l'esprit d'historiens staliniens, la Russie, n'ayant jamais eu de contacts directs avec l'occident, n'ayant donc pas cette marque infamante à certaine époque d'avoir frayé avec des révolutionnaires bourgeois.

 

b - Parfaite : Vera Figner (1852 - 1942)

Une autorité morale et politique

Née en 1852, année elle aussi des enfants d'une famille noble de la province de Kazan, Véra Figner, vivra elle, jusqu'à un âge avancé. Elle meurt en juin 1942, à 90 ans. Le père, Nicolas Alexandrovitch Figner est conservateur des forêts impériales. Vera Figner elle-même, comme ses biographes, voit son enfance en noir et blanc, en bien et mal : d'un côté, une mère douce et calme,- des soeurs complices, de l'autre, une vie de recluse, un père brutal et impitoyable. Lorsqu'elle a onze ans, on l'envoie à l'Institut de Kazan, pour jeunes filles, dont les conceptions pédagogiques étaient proches de l'Institut Smolny de St Petersbourg, c'est à dire ayant pour but de fabriquer de bonnes aristocrates. Mais. ces instituts n'échappaient pas au courant qui traversait l'enseignement, prônant en partie, l'égalité d'éducation sans distinction de sexe. Le rôle de ces pensionnats pour jeunes filles fut peut-être plus ambigu qu'il n'y parait, dans ces années charnière (1863 et suivantes). Peut-être eurent-ils malgré eux un rôle émancipateur, révélateur dans le sens d'un développement de la conscience sociale. Les uns et les autres, dont elle-même martellent l'horreur d'une jeunesse perdue "son adolescence semble avoir été une prédestination à la terrible captivité des. murailles de Schluesselburg ... »[61]. Véra Figner avait commencé en détention la rédaction de ses souvenirs. Elle les repris et les acheva après la Révolution d'octobre (7 volumes en russe, résumés à deux pour les traductions).

Jusqu'à son arrestation en 1883, puis sa condamnation en 1884, Véra Figner aura donc combattu 11 ans durant, dès lors qu'ayant épousé un jeune magistrat éclairé, elle part en Suisse poursuivre ses études et y rencontrer ces Russes en révolution, en particulier les femmes des cercles de Zurich.

Il y eut sur ces "communautés" d'étudiantes, très tournées vers la lutte politique, beaucoup de littérature, tant contemporaine que postérieure, où se mêlent admiration, fascination et malaise, ou incompréhensions.

Mais au fur et à mesure, les questions furent gommées pour laisser la place à l'imagerie et aux stéréotypes. Certaines, étaient alors conscientes de l'idéalisation dont elles étaient l'objet. Mais rétablir "leur" vérité ne fut pas, ne pouvait être une de leurs urgences.

Revenue en Russie, Vera Figner s'engage, comme Perovskaia dans l'action violente (déraillement de train, tentatives d'assassinat du tsar). Trahie, elle sera arrêtée, condamnée et restera recluse jusqu'en 1905, vingt ans donc. Au sortir d'un si long enfermement, elle observe la révolution , celle de 1905; elle écrit, reste en retrait des événements, écrit encore. on dira, on écrira qu'elle s'était retirée; peut-être par son scepticisme silencieux, agissait-elle plus encore.

Elle fut cependant utilisée par le nouveau régime soviétique, et elle se plia à cette utilisation, comme emblème du mouvement révolutionnaire, tout à la fois mère et autorité morale. On la faisait venir à des réunions de femmes où elle racontait simplement son histoire et celles de ses camarades. Ses mémoires furent intégralement publiés. Mais la glorification cessa avec la stalinisation de la société dans les années trente et sans être inquiétée, elle fut maintenue à distance du champ politique ou historique.

Elle confiait alors, rarement, à quelques visiteurs, ses désillusions[62].

 

c - Imparfaite : Vera Zassoulitch (1949 - 1919)

Vera Zassoulitch semble tout à la fois fasciner et repousser. Elle fut la "première", la première à prendre une arme et à tirer sur un personnage incarnant le pouvoir , l'Etat terrorisant. Cette vision de femme "meurtrière"', tenant une arme dans sa main et s'en servant, était (est) tout à la fois attractive et répulsive. Ni Sophia Perovskaia, ni Vera Figner, ne tirèrent elles-mêmes. Et en dépit de son engagement radical, de sa constance dans la lutte politique, Vera Zassoulich, n'occupe aujourd'hui qu'une place relativement médiocre dans le « Panthéon" soviétique.

Ce geste, la tentative de meurtre, elle le perpétra le 29 janvier 1878, contre le chef de la police Trépov, dans la plus grande des solitudes. Elle s'était décidé en dehors de toute concertation avec ses amis politiques. Seules, une soeur et une compagne furent averties. Elle avait été choquée, une dernière fois choquée par une "injustice", la torture d'un camarade. A cette date, elle avait déjà derrière elle plusieurs années de combat, menée avec ses soeurs notamment. On disait les soeurs Zassoulitch comme on disait les soeurs Figner, les soeurs Loubatovitch. Les Zassoulitch étaient eux des nobles de la région de Smolensk. Mais pour les soeurs Zassoulitch, la révolte au père ne peut se dire, s'écrire, puisqu'il mourut alors qu'elles étaient encore très jeunes. Dans ses souvenirs, écrits au fil des ans, l'enfance est douce, entre une tendre niania et une jeune tante plutôt insouciante.

Acquittée, (le jury connaissait la cruauté légendaire de Trépov), portée en triomphe par la foule à la sortie du tribunal, Vera Zassoulitch connut une très grande popularité de son vivant en même temps qu'elle était honni par le pouvoir. Elle replongea dans l'action passant par le Tcherny Peredel (le partage noir), la Narodnaia Volia (liberté du peuple), mais aussi la II Internationale (sa correspondance critique avec Marx est assez célèbre, mais on donne surtout à lire la réponse de Marx, y compris dans des publications critiques ... )[63], les Mencheviks, le parti socialiste-révolutionnaire. Ce sont sans doute ces derniers choix qui lui vaudront d'être petit à petit oubliée, jusqu'à une période d'élimination, par les "fabricants" de la vision stalinienne de l'histoire soviétique. Lorsqu'elle meurt en 1919, quoique hostile aux Bolcheviks, Vera Zassoulitch considérée comme l'une des grandes dames de la Révolution est portée en terre en belles funérailles. Le rejet sera pour plus tard. Ses mémoires seront réédités plusieurs fois jusqu'en 1931, avant que ne se referme le couvercle - des pages d'une grande sensibilité, impressionnistes, pudiques mais évitant la langue de bois autobiographique, peut-être parce qu'elle s'écrivit sous forme de notes au long de sa vie. Mais en dehors de cela, il y eut bien peu de récits (poviests) relatant son itinéraire. Son nom fut l'un des premiers à être rayé des livres d'histoire et des encyclopédies[64]. Une partie de ses mémoires a été traduite. Les chercheurs semblent la situer difficilement, avec ces lignes autobiographiques qui la font échapper au moule de sainte, martyre , dogmatique.

 

3 - Les pionnières

Sophia Kowalevsky - héroïne infaillible et mondial

Pionnière de la femme soviétique en URSS

Pionnière au sens féministe pour l'Occident

L'histoire de Sophia Kowalevski, femme exceptionnelle, se cherchant souvent aux limites de l'extrème, dément en partie la vision schématique du moule familial et de la rupture avec le père. Ayant elle aussi laissé quelques souvenirs inachevés, Sophia décrit son père en homme sévère, pédagogue jaloux de ses prérogatives, mais juste et ouvert, jusqu'à, après quelques épreuves il est vrai, accepter de modifier ses vues, de changer sous l'influence de ses enfants, en particulier de ses deux filles Anna, la future Anna Jaclard, et Sophia. Lui aussi était un aristocrate de terre, fortuné, gérant d'une main de fer ses propriétés.

La qualité des textes laissés par Sophia Kowalevski, les années d'enfance et d'adolescence racontées en petites scènes très concrètes, permettrait sans doute une approche plus riche d'une "révolutionnaire" en construction. Lorsqu'elle écrit, Sophia ouvre une fenêtre après l'autre sur ses années de jeunesse passées essentiellement dans la demeure provinciale. Nous sommes autour d'elle, derrière la fenêtre à regarder une petite bonne, sa petite bonne, se gaver d'un pot de confiture, protégée par l'obscurité de la nuit, et à assister impuissants au châtiment injuste qui suivit, à la détresse de cet enfant puni et finalement au redressement de la vérité. Nous voyons aussi Sonia assise sur son lit, embarrassée de son corps, les genoux repliés entre ses bras , les yeux fixés dans le miroir d'en face où se reflète son aînée rayonnante. etc. Mais pourtant, elle n'échappera pas aux stéréotypes de l'héroïsme révolutionnaire, hommes ou femmes qu'on flanque presque systématiquement de pères riches et despotiques.[65]

Sophia ensuite s'engagera assez peu dans l'action révolutionnaire proprement dite (contrairement à sa soeur Anna qu'on retrouve aussi sur les barricades de la Commune de Paris). Le combat de Sophie est plus individuel, il n'en est pas moins difficile. Elle veut travailler, se passionne pour les sciences et parvient à ouvrir mais en dehors de sa patrie l'accès aux mathématiques pour les femmes, comme Nadiejda Souslova l'a fait avant elle pour la médecine, comme Anna Evremova le fait pour le droit. Pionnière donc, à l'écart des querelles fratricides des révolutionnaires, morte jeune (1891), Sophia Kowalesky incarne des valeurs universelles tant pour le modèle soviétique que pour le modèle libéral. Ainsi la célébration du centième anniversaire de sa mort a-t-elle été universelle. L'image est indestructible (voir aussi infra, Le corps, la vie privée).

C - Le corps - la vie privée

"Nous savons d'elle aussi peu que ce que nous pouvons en voir , cet exquis portrait quasi unique, cent fois reproduit, où le chignon harmonieux, souple, dégageant le nacre des oreilles, où le nez retroussé évoque une impertinence de cour que dément la gravité de la bouche sensuelle et où le léger fléchissement du menton dit que la volonté tendue de cette vie n'était pas dans le caractère inné de celle qui l'assumait dans sa pensée et sa révolte de fille noble qui a rejeté la noblesse comme une tunique d'infâmie. » ( Portrait d'Élisabeth Dmitrieff paru dans La raison, no 158, juin 1971)

De ces femmes révolutionnaires russes du XIX' siècle, on connaît surtout l'action. A l'infini, leurs faits sont chantés, nouvelles chansons de gestes, leur conduite et leur désintéressement exemplaires sont loués. Rarement beaucoup plus rarement sont supposées les émotions ou les souffrances, les maladies, les banalités de la vie quotidienne. Ces femmes n'aiment pas, ne souffrent pas ne mangent pas ... semble-t-il. Dans sa présentation des textes de Zassoulitch, Loubatovitch, Kovalskaia, Figner, Christine Fauré le souligne :

"A-t-on jamais vu Stepniak, Tikhomirov mentionner la couleur de leurs vêtements, ni même la façon dont ils aiment une femme. »[66]

Elles aussi rarement en parlent. Parfois , mais en termes voilés, distanciés[67].

Le champ d'investigation, corps-vie privée, est obscur, par la volonté en partie des protagonistes elles-mêmes, que les autorités ne manquaient pas d'attaquer sur ce point : femmes révolutionnaires (ou nihilistes) débauche et amour libre - la même équation produite par les Versaillais au sujet des communardes. A la suite des contemporains, les historiens soviétiques ont préféré reproduire les clichés de l'idéal révolutionnaire, puritain, ou bien ont déserté la question. En ce domaine, on ne peut avancer, certes, faute d'informations suffisantes, qu'en tâtonnant par interrogations. C'est dans cette ère de possibles/ impossibles, que la part du biographe ne peut manquer d'intervenir, les projections personnelles se mêlant aux suppositions historiques.

Au cours d'une conversation informelle avec Mme Natta Effrémova, auteur de nombreuses biographies de révolutionnaires du 19' siècle, l'historienne soviétique évacua ainsi la question d'un définitif:

"elles ont raté leur vie privée".

Ce n'est pas une façon de voir propre aux historiens soviétiques, où aux rumeurs populaires: Louise Michel est dite "vierge" (la vierge rouge) en dépit de démentis catégoriques; Théroigne de Méricourt est prétendue frigide[68].

A tâtons, donc avençons ...

1 - Les mariages blancs

Dans ces années 1860 à 1870, il y eut semble-t-il, une spécificité propre aux révolutionnaires russes, le mariage blanc, présenté comme moyen d'émancipation des femmes.

Repenser la femme était en Russie comme ailleurs une nécessité des révolutionnaires. Certains penseurs, comme Tchernychevski, Dobrolioubov, allèrent jusqu'à en faire la priorité absolue, divinisant en quelque sorte cette femme nouvelle, l'enfermant dans une idéalité créatrice. Il y eut des livres, il y eut même un journal, La cause des femmes, où se déclinait la place économique, sociale, morale des femmes dans la société à venir. S'affranchir pour les femmes, alors n'était pas facile. Il fallait en passer par un tiers: mari, parent. Mais quitter une famille pour un époux n'apparaissait pas comme un chemin de la liberté. Des hommes imaginèrent alors d'offrir leur nom, leur titre en dehors de toute concrétisation du mariage pour permettre certaines de ces jeunes filles de se libérer. Inauguré semble-t-il par un médecin d'origine modeste, Piotr Bokov, qui offrit ainsi d'épouser la soeur de l'un de ses condisciples pour lui permettre d'étudier la médecine, ce moyen fut ensuite idéalisé par Tchernychevski dans son "Que faire ?". De moyen, le mariage blanc devenait un principe ne s'accordant pas toujours avec la réalité. Très peu d'auteurs se sont interrogés semble-t-il sur ces "unions"'. qu'ils ont en général simplement constatées: après, les "époux" ou bien se séparaient tout de suite et ne se revoyaient plus, ou bien restaient amis, ou encore tombaient amoureux l'un de l'autre. Il est reçu comme une preuve supplémentaire du désintéressement et de la pureté révolutionnaire. Et pourtant il y a quand même de l'étrange, de l'ambiguïté, voire des dissonances dans ces mariages là.

Dans leur forme déjà des questions peuvent se poser. Cet acte était loin d'être comme aujourd'hui en France par exemple, une simple formalité devant un officier municipal. Ceux-là se faisaient en grande pompe, suivant tout le cérémonial, les rites religieux et traditionnels, donnant lieu à de grandes réjouissances. Il fallait donner le change. Certains, certaines, sans doute y arrivaient mieux que d'autres. Un officier du troisième bureau note ainsi en 1868:

"suivant l'exemple de la fille cadette du général Korvine Kroukovski, la deuxième fille de l'aristocrate Louka Ivanovitch Kouchelev, s'apprête à commettre en grande pompe le sacrilège d'un mariage fictif"[69].

Et l'un des neveux d'Elisaviéta Loukinitcha, se souviendra longtemps, des fêtes fastueuses qui suivirent la cérémonie. De la même façon, il "fallait" partir en voyage de noces. Même les amis alors pouvaient se tromper puisque quelques uns qui croisèrent Elisabeth et le colonel Tomanovsky, son mari "blanc''.- les prenaient pour des mariés "réels".

Dans son essai, Marie- Claude Burnet-Vignel aborde la question en rapportant qu'un certain nombre de ces mariages sombrèrent dans le drame, soit que l'un des deux partenaires désire finalement consommer le mariage (le plus souvent le mari, mais pas toujours), soit qu'au delà de la relation sexuelle, la mari au départ éclairé, finisse par vouloir soumettre sa femme à la tradition d'une épouse d'aristocrate[70].

Le mariage blanc de Sophia Kowalevski, souvent présenté lui aussi comme un modèle, entraîne cependant certaines réserves, certaines interrogations. Les conditions même de la décision du mariage peuvent s'interpréter diversement, comme altruisme extrême de la part d'un homme éclairé ou bien empreintes de plus d'ambiguïté dans la mesure où il y eut choix. Le "frère" élu, Vladimir Kowalevski eut en effet à désigner entre trois jeunes filles qu'il fréquentait déjà, les soeurs Korvine Kroukovski et une de leurs amies, celle qu'il « libérerait". Il justifia son choix de Sophie par les capacités intellectuelles qu'elle montrait. C'est possible. Au regard de l'évolution de leur union, c'est peut-être une explication insuffisante. Ils furent amoureux, mais ayant accompli ce mariage comme principe révolutionnaires, eux-même s'interdirent - et les autres autour d'eux les empêchèrent de se laisser aller cet amour. La force du principe était en particulier entretenue assez vigoureusement par la soeur de Sophie, au nom du "ce que je veux, je le peux". Il y eut alors pour les deux principaux intéressés beaucoup de souffrance semble-t-il, bien loin (ou au contraire très près) de l'idéal de pureté révolutionnaire.

Il est aussi très difficile de se faire une représentation de la sexualité de ces femmes. De nouveaux principes réglant l'amour avaient également été posés, voulant en finir avec la famille, le mariage, la jalousie, la possession (il y eut là encore de grands décalages entre réalités et principes, à l'instar du mariage de Tchernychevski lui même)[71]. Ayant lu ces nouvelles théories, et connaissant quelques tentatives d'application, la presse conservatrice offrait à ses lecteurs l'image de révolutionnaires "en jupon" attirées seulement par la débauche et l'amour libre. En réponse, leurs compagnons de lutte en firent des modèles de vertu (Stepniak-Kravtchinsky, Kropotkine) ou leurs préfèrent des amours difficiles et inaccomplis (ce que fit par exemple Charlotte Leffler avec Sophia Kowalevski). L'image sera plus tard souvent renforcée par les biographes. Ivan Knijnik Vietrov dément énergiquement l'anarchiste Sajine, qui dans ses mémoires attribue à Elisabeth Dmitrieff une liaison avec le communard Benoit Malon (lui-même était à Saris au temps de la Commune). Puritanisme révolutionnaire sans doute mais aussi (et dans quelle mesure?) projection du biographe lui-même.

Les femmes elles-mêmes donnèrent bien peu d'indication sur leur vie privée. Certaines semblent avoir été tiraillées entre peurs (de la maternité par exemple), désirs et culpabilités. Olga Loubatovitch vit comme une sorte d'autopunition la disparition prématurée d'une petite fille:

"Oui, c'est un péché pour une révolutionnaire de fonder une famille. Comme un soldat sous la grêle des balles, il doit rester seul, qu'il soit homme ou femme. Mais à vingt ans on oublie parfois que la vie du révolutionnaire se compte en jours et en heures, pas en années".[72]

Vera Zassoulitch donne pour sa part une image, un peu différente. Avec grande pudeur, certes, elle raconte ce qui pour elle fut un très beau moment, reste un joli souvenir, une escapade de quelques jours dans les montagnes suisses en compagnie de Dimitri Alexandrovitch Klements, révolutionnaire lui aussi. Elle dit aussi la tristesse qui succéda, son renoncement (dénué de jalousie) lorsque la femme de cet ami arriva à son tour à Genève.

Tout cela reste bien peu pour se faire des idées ...

 

2 - Descriptions corps, modes, vêtements.

Un décollage certain apparaît d'emblée entre les portraits (tableaux de famille ou photos) stylisés et les descriptions de ces femmes par leur contemporains, détracteurs ou admirateurs . Sur les premiers, elles ont été figées en jeunes filles sages, robes strictes, fermées hermétiquement jusqu'au ras du cou et aux poignets. Dans les autres, la palette est plus large, allant de la répulsion, à l'étonnement et à l'idéal d'une beauté révolutionnaire.

"Olga Loubatovitch était un être énigmatique dont les particularités biologiques ne m'apparaissaient pas clairement : un visage rond, enfantin aux cheveux courts, coiffés sur le côté, d'énormes lunettes bleues, un visage très jeune, d'un rose tendre, une veste rugueuse, un mégot aux lèvres - tout faisait penser à un garçon et néanmoins il y avait là quelque chose qui faisait mentir l'effet recherché. Je regardai à la dérobée sous la table, et je découvris une jupe de coton qui avait du être de couleur voyante. L'être ne prêta aucune attention à ma présence et resta absorbé dans la lecture d'un gros livre, s'interrompant de temps à autre pour rouler une cigarette qui allait être fumée en quelques bouffées."[73] "La plupart des nihilistes (il s'agit des femmes) sont habituellement franchement et excessivement disgracieuses, ne prennent aucun soin de la façon dont elles se tiennent; elles s'habillent sans gôut, selon une mode impossible et immonde, lavent rarement leurs mains, ne nettoient jamais leurs ongles, portent souvent des lunettes, coupent toujours leurs cheveux, et même quelques fois les rasent."[74]

Quoiqu'il en soit, elles fascinent. Des répétitions permettent d'arriver à quelques constatations : les hommes, leurs camarades, (comme Kropotkine, Stepniak) ne parlent pas de leur corps, ne les décrivent pas. Ils s'attardent sur leurs expressions, sourire, regard, reflet d'une beauté intérieure transcendante. Il est ainsi significatif que la seule femme décrite un peu plus précisément par Kropotkine soit Sophia Perovskaia qui n'accordait aucune importance àson apparence, contrairement aux autres qui dans leur rejet même des modes, entretenaient soigneusement leur image.[75]

Peut-être cherchèrent-ils ainsi à couper court aux accusations de leurs détracteurs, mouchards, jounalistes et juges pour lesquels "il suffisait qu'une jeune fille porte les cheveux courts et des lunettes bleues" pour la dénoncer en tant qu'ennemie de l'État. Peut-être aussi parfois leur faisaient-elles peur, tant dans leur apparence que dans leur comportement et qu'il valait mieux parler de leur dévouement extrême et qualifier leurs relations exaltées "d'amitié de pensionnat »[76].

D'autres, mais ce n'était pas des russes, furent admiratifs tant de leur radicalité que de leur allure. Ainsi nombre de communards immortalisèrent-ils Elisabeth Dmitrieff. Elle entra dans l'histoire parée d'une grande beauté, vêtue en permanence

"d'une robe d'amazone noire, d'un chapeau de feutre orné de plumes rouges et d'une écharpe de soie de même couleur, garnie de franges d'or, qui barrait son corsage de droite à gauche",

deux petits revolvers, finement ciselés accrochés à la ceinture.[77]

Les femmes elles-mêmes s'oublièrent corps, quotidien, maladies. Au détour d'un échange de lettres avec Marx, dans un post-scriptum, on apprend que pendant la Commune de Paris, Elisabeth Dmitrieff est à bout de force.

Ce furent les autres, leurs amies européennes, citoyennes de leurs pays d'exil qui s'attardèrent le plus à les décrire, comme Fransesca Tibournous, une suissesse (voir plus haut), Charlotte Leffler en Suède, amie de Sophia Kowaleski, ou Victoire Tynaire, communarde, réfugiée àGenève. Voici la description de l'une de ces "princesses" russes que pour survivre, Victoire Tynaire "habille" :

"Mon premier examen lui avait donné 18 ans, au plus. Maintenant je lui en accordais 25, malgré le velouté de sa peau d'un admirable ton d'ivoire fraîchement travaillé, l'abondance de ces cheveux d'un noir d'encre, coupés court et dont les mêches tourmentées cachaient un front trop large. Le nez, le menton très fin, les sourcils bien arqués, d'un dessin très pur, les cils longs, les oreilles mignonnes d'une couleur et d'un modelé charmant donnaient à l'ensemble de la figure quelque chose d'oriental (... ) En prenant ses mesures je constatai la beauté de ses formes, sous l'étroite veste dont elle s'écrasait la poitrine comme pour protester contre toute prétention féminine à la coquetterie. La mise plus que modeste était presque pauvre Le linge seul témoignait de quelque recherche"[78].

 

3 - Vies privées, vies "ratées"

Réajustements de la morale révolutionnaire

A travers livres ou conversations, représentations diverses, l'idée généralement répandue est que des femmes aussi exceptionnelles ne pouvaient que rater leur vie privée dans la mesure où les hommes par elles aimés ne pouvaient être à la hauteur, ou bien en avaient peur. Ainsi Anna Jaclard rata-t-elle sa vie selon les biographes ou historiens. Jusqu'à la Commune de Paris elle vit sur une sorte de pente ascensionnelle, passant par des tentatives littéraires, un amour malheureux - mais forcément passionnant avec Dostolevski, la plongée dans la lutte àGenève, la rencontre avec le socialiste français Victor Jaclard, les barricades de la Commune de Paris. La chute commence juste après : ce qui est dit / est qu'elle épousa Victor Jaclard pendant la Commune, - ils furent mariés par Benoît Malon - et qu'alors, dans l'exil elle se soumit à sa tyrannie domestique, devenant bonne mère et bonne épouse tandis que lui-même courrait les réunions politiques et les femmes, et que finalement revenue en Russie, elle tomba rapidement malade, une paralysie progressive s'emparant d'elle jusqu'à l'emporter assez jeune, amère et difforme.

De la même façon, on voit, on devine, que les contemporains d'Élisabeth eussent préféré qu'elle meurt sur les barricades, plutôt que de "s'abandonner" comme il est souvent écrit en guise de conclusion de ses notices biographiques: "après la semaine sanglante, elle s'enfuit avec Leo Franckel, parvient à gagner Genève où elle reste quelques mois avant de repartir en Russie. Là elle se consacra à la vie de famille." Point final. Quand ce n'est pas carrément le mépris. En 1874, Lissagaray dans la Revue blanche, révise l'histoire de la "magnifique princesse russe" omniprésente sur les barricades, en fonction de quelques rumeurs arrivées de Russie. Le mépris a succédé à l'admiration. L'auteur évoque d'hypothétiques bals sur les rives du lac de Genève et une participation non moins hypothétique en Russie à une affaire criminelle[79]. C'est presque une forme d'assassinat, qu'il s'agisse du mépris ou du silence. Elisabeth n'a pas su mourir sur les barricades, plus tard, les autres s'en chargeront. C'est peut-être du dépit, de l'incompréhension a posteriori envers ces belles étrangères venues à Paris le temps d'une éphémère révolution, ainsi que le montre Arthur Adamov dans une pièce de théatre sur la Commune de Paris, "Le printemps 71".

Pas plus qu'à 1'éDoaue des Décembristes, les femmes ce cette deuxième moitié du XIX' siècle russe, ayant par des attitudes anticonformistes creusé de grandes fractures dans leur propre chemin, ne sont perçues comme révolutionnaires. i'L faut toujours qu'il y ait un sens à ces ruptures où que la répression s'en mêle, comme pour la princesse Obolonsky, qui devint héroïne en grande partie grâce à la stupidité, à la susceptibilité du tsar. (Elle avait entrepris d'assurer elle-même l'éducation de ses enfants et de subvenir à ses besoins ce qui était un grand camouflet au protocole aristocratique. Le tsar fit alors enlever les enfants.)

Donc, puisque c'était décidé, elles ratèrent leur vie Drivée, choisissant mal, femmes malheureuses, ou restant seules, femmes monastiques. Par cela aussi, plus tard, elles seront rejetées; il fallait avec Staline revenir à une femme mariée, mère de famille, se dévouant aussi à la collectivité, l'égalité avec les hommes étant alors symbolisé par l'apparence, le refus de toute "féminité", le corps se coulant dans un modèle masculin.

C'est une confirmation : bien souvent l'histoire pour les femmes, en particulier pour ces héroïnes révolutionnaires russes du 19' siècle, se conjugue ainsi: pas de réalité en dehors de cadres définis.

Et maintenant ... ?

Ces héroïnes de l'histoire soviétique vont-elles être des héroïnes d'une histoire russe revisitée, ou trop marquées par un rôle supposé - et donc une responsabilité dans l'histoire de ces soixante dix dernières années, vont elles être "oubliées". En Union soviétique, un double mouvement semble s'être enclenché : rejet de l'histoire révolutionnaire, réconciliation avec cette histoire au moyen d'une nouvelle approche. L'historienne Natta Effremova se sépare d'une partie de sa documentation avec amertume en affirmant que de toute façon,

"tout cela ne sert plus à rien, puisque plus personne ne veut en entendre parler".

Ainsi la collection dans laquelle elle publia un certain nombre de biographies a-t-elle annoncé la suspension de ses parutions.

D'un autre côté, des chercheurs, des femmes surtout, dans une optique sociologique ou féministe cherchent à poser un nouveau regard sur l'histoire de ces femmes-là. L'Institut de sociologie pour sa part vient de créer un département "d'histoire des femmes". A l'Institut du mouvement ouvrier international, des publications aussi se préparent sur ces questions jusque là étouffées ou rejetées[80].

Mais comment sortir des images convenues? Tant il est vrai que le champ d'investigation du sujet est multiple, tout à la fois littéraire, historique, politique, sociologique, psychanalytique, psychologique et que pour se nourrir ces diverses approches exigent des informations qui souvent font défaut. Alors, c'est une histoire sans fin. Ces

femmes-là sont mortes et bien mortes. Par leurs - images elles ne survivent pas. Elles se recréent au rythme de l'imaginaire de poursuivants lancés sur leurs insuffisantes traces, ou des nécessités conjoncturelles.

* * *



Bibliographie

A propos du mythe...

Jean Poirier, François Raveau, L'autre et l'ailleurs, Paris, 1976 ; voir en particulier les contributions de Louis V. Thomas, « Réflexions à propos des mythes d'Afrique noire » et de Claude Levi-Strauss, « Cosmopolitisme et schizophrénie »

Nicole Belmont, Paroles païennes, mythe et folklore, Paris, Imago, 1986

Faire de l'histoire, sous la direction de Jacques Le Goff et de Pierre Nora, Paris, Gallimard, 1974

Edgar Morin, L'esprit du temps (T 1 et 2), Paris, Grasset et Fasquelle, 1975

Didier Anzieu, Freud et la mythologie, Paris

 

Élisabeth Dmitrieff :

La Raison, juin 1971, no 158, portrait d'Élisabeth Dmitrieff (par un anonyme);

Prosper Lissagaray, La revue blanche, Paris, 1874 (à comparer avec le portrait brossé dans son "Histoire de la Commune de Paris", Paris, Librairie E. Dentu, 1896).

Ekatérina Bartiéniéva et Anna Jaclard, deux compagnes d'Élisabeth Dmitrieff

Hata Efremova, Dotch' Revolioutsonnoi Rossii, Moskva, Moskovskii Rabotchii, 1989

Ivan Knijnik Vietrov, Trois femmes russes dans la Première Internationale et la Commune de Paris, Moskva, Naouka, 1964

Michel Cadot, « L'occident de Versilov », Dostoevsky studies, volume 4, 1983

Sophia Kowalevsky, Souvenirs d'enfance, Paris, Hachette, 1907

 

Vera Figner :

en russe:

Vladimir N. Voinovitch, Stepien' doviepia - Poviest o V. Figner, Moskva, Politizdat, 1973

Eleonora A. Pavlioutchenko, Vera Figner dlia dietieï, Moskva, Outchnédguiz, 1963

en français :

Vera Figner, Mémoires d'une révolutionnaire, Paris, Gallimard, 1930

Margaret Goldsmith, Cinq femmes contre le monde, Paris, Gallimard, 1937

Victor Serge, Mémoires d'un révolutionnaire, Paris,

 

Sophia Perovskaîa :

Erlikh, Vol'f, Sofia Perovskaïa, Poema, L. Izdatiel'stvo pisatieli v Lieningradie, 1929

E. A. Segal, Sofia Perovsakaïa, Jizn' zamietchatiellnykh lioudieï, sieriia biografii osnovana v 1933 godou M. Gorkim, S.P. Moskva, molodaïa gvardia, 1962

L.V. Pounikova, Mouzieï Sofyi Perovskoï, VKN : Ocvoboditellnoïe dvijienie v Rossii, Saratov, 1981

Un film : « Sofia Perovskaïa », 1968, Mosfilm, scénario de E. Gabrilovitch et A. Arichtam, réalisation de A. Arichtam ; critique de V. Kisoun'ko, "Istina Traguédii", Iskoustvo Kino, 1968, no 5

 

Vera Zassoulitch :

Evguenii Nicolaïevitch Dobrol'skii, Tchoujaïa bol' - Poviest o Vere Zassoulitch, Moscou, Politizdat, 1968

La critique sociale (revue), Paris, juillet 1931, no 2


Sophia Kowalevsky :

H. Matvieiev, Printsessa naouki Sofia Kovalevskaïa, (pour les écoles) Moskva, Molodaïa gvardiia, 1979

Solomon Iakovlievitch Chtaïkh, Siestry Korvin-Kroukovskié, Moskva, Mir, 1934

S . Ia. Chtaïkh, Sofia Kovalevskaïa, Jiznl zamiétchatiel'nykh lioudieï, Moskva, Molodaïa gvardia, 1935 ;

Série télévisée de huit épisodes réalisée en 1978 sur les soeurs Korvine-Kroukovski et destinée à la télévision;

Souvenirs d'enfance de Sophie Kowalevsky par elle-même, suivis de "Biographie de S. Kowalevsky" par Anne-Charlotte Leffler, Paris, Hachette, 1907

Almanach de l'Humanité, édition de janvier 1991, Paris;


[1] Pamiati Marii Fiedossievni Vietrovoï oumiercheï 12 fievralia 1897 goda v Pietropavlovskoï kreposti.

Saint Pétersbourg, 1898

[2] I. Braïnin et V. Chapochniko, « Vietrovskié Demonstratsii », Voproci ictorii, 1983, no 2, p 178 - 181

[3] I. Braïnin, « Tolstoï i Vietrovskaïa istoria », Prostor, 1978, no 9, p 110 - 118 et E.A. Pavlioutchenko, Jenchtchini v rouskom osvoboditelnom dvijenii - Ot Marii Volkonskoï do Veri Figner, Moskva, Mysl, 1988

[4] Marie-Claude Burnet-Vignel, Femmes russes dans le combat révolutionnaire; l'image et son modèle à la fin du XIXe siècle, Institut d'études slaves, Paris, 1990

[5] Jocelyne Fenner, Les terroristes russes, Ed. OuestFrance Université, 1989

[6] Dictionnaire Le Robert, Société du nouveau Littré, Paris, 1977

[7]Louis V. Thomas, « Réflexions à propos des mythes d'Afrique noire », in Jean Poirier et François Raveau, L'autre et l'ailleurs, Paris , 1976

[8]Jean Paul Valabegua, Idéologie et mythologie sous l'angle de la psychanalyse, Belfond, Paris, 1979, cité par Nicole Belmont, Paroles païennes, mythes et folklore. Des frères Grimm à Pierre Saintyves, Imago, Paris, 1986

[9] Louis Althusser, Pour Marx, Paris, François Maspéro, 1965

[10] Nicolaï Nekrassov

[11] Henri Troyat, Les Dames de Sibérie (La lumière des justes), J'ai lu, Paris,1970

[12] Voir notamment les portraits de E. Narishkine par A. Beztoujev de 1832, collection du musée de 1'Hermittage, Leningrad; et celui de M. Mouraviova par P. Sokolov, également au musée de l'Hermittage.

[13] à l'instar de Pauline Annenkova, épouse d'une personnage de deuxième rôle; Souvenirs, une française dans les Bagnes sibériens, Editeurs français réunis, Paris, 1975

[14]Deuxième préface de l'édition soviétique parue en 1929 à Moscou des souvenirs de Pauline Gueble (Annenkova), Op. citée, p. 21

[15]Dictionnaire Le Robert, Paris 1977

[16]Deuxièmes préface .... op. citée, p 31

[17]« La femme russe à travers l'histoire », Revue socialiste, no 32, Paris 1900 et Françoise d'Eaubonne, La femme russe, Encre, Paris, 1988

[18] « La femme russe à travers l'histoire », Revue socialiste, Paris, 1900

[19] Iouri Tynianov, Le disgracié, Gallimard, 1957

[20] Vera Broido, Apostles into Terrorists, Women and the Revolutionnary Movement in the Russia of Alexander Il, The Viking Press, New York, 1977

[21]E. A. Pavlioutchenko, Les femmes dans le mouvement de libération russe, de Maria Volkonski à Vera Figner, op. citée

[22]Nikolaï Nekrassov, « Le gel au nez rouge », in Anthologie de la poésie russe 1740 - 1900, par Jacques David, Stock, Paris, 1946

[23] Nikolaï Nekrassov, Femmes russes - La princesse Volkonski

[24] Ivan Tourgueniev, Premier amour, Gallimard, Paris,1982

[25] Ivan Tourgueniev, Père et fils, Gallimard, Paris, 1982

[26] idem

[27] Nikolaï Tchernyvhevski, Que faire ?, Ed. Radouga, Moscou, 1987

[28]Vera Broido commente ironiquement l'intrigue du livre "Mari et femme sont montrés vivant dans des chambres séparées et frappant cérémonieusement à leurs portes respectives sans même y entrer. Heureusement le deuxième mari, bien qu'étant lui aussi un homme nouveau, est doté d'un caractère plus déterminé et ayant toqué à la porte de l'héroïne, entre et n'en ressort plus avant le matin suivant." Vera Broido, op. citée, p. 25

[29] N. G. Tchernychevski, Que faire? op. citée

[30]Irina Paperno, Chernyshevsky and the Age of Realism. A study in the Semiotics of Behaviour, Stanford University Press, Stanford, California, 1988

[31]Christine Faure, Terre, terreur, liberté, François Maspero, Paris, 1979

[32] Marie-Claude Burnet-Vignel, Femmes russes dans le combat révolutionnaire, op. citée

[33] « Sophia Perovskaïa », scénario de E. Gabrilovitch et Arichtan, Réalisation de L. Arichtan, Mosfilm, 1968

[34] Illustration tirée de : P. Tcherednitchenko, Dotch Rossii, Sovietskaïa Rossia, Moscou, 1958

[35]Souvenirs d'enfance de Sophia Kovalewsky écrits par elle-même, Librairie Hachette, Paris, 1907

[36]Véra Figner, Mémoires d'une révolutionnaire, Denoël Gonthier, Paris 1973

[37]Général Kouropatkine, « 70 ans de ma vie », cité par Ivan Knijnik Vietrov dans  Jeunesse et enfance d'Elisaviéta Dmitrieva, Marx, Moscou, 1930

[38]Dans son étude Terre, terreur, liberté, Christine Fauré cite Mouraviev, le procureur des procès des régicides: "Qu'une femme se mette à ].a tête d'un complot, qu'elle se charge de disposer de tous les détails du meurtre, qu'avec un sang-froid cynique, elle dispose des lanceurs d'engins, qu'elle trace le plan et montre où ils doivent se mettre, qu'une femme soit devenue l'âme du complot, qu'elle courre pour aller voir les conséquences, se mette à quelques pas de l'endroit de l'acte scélérat et admire l'oeuvre de ses mains - un sentiment moral habituel refuse de comprendre un pareil rôle de femme".

[39]Ces biographies parurent pour la première fois dans la revue Obchina, no 6-7 et 7-8, Genève, 1878. Elles étaient précédées de cet avertissement : "En lisant la biographie de Betja Kaminskaïa, nous connaissons à demi la biographie de cette masse de femmes qui ont comparu sous nos yeux dans de nombreux procès mais aussi celles qui travaillent maintenant dans les rangs de notre parti."

[40]Pour trouver un sens si possible à cette contagion de suicides de femmes (mais il ytut des hommes aussi), le seul qui se soit trouvé est le "code d'honneur".

[41]Henri Troyat dans la récente (1989) biographie admirative d'Alexandre II (qu'il compare à Gorbatchev) fait montre d'une fascination certaine, empreinte de romantisme envers la tsaricide Sophia Perovskaïa, en raison de son jeune âge et de sa vie puritaine.

[42]Lev Kokin, Tchas boudouchtchevo, Moscou, Editions de littérature politique, 1984, titre en russe

[43]Ces insinuations sont notamment suggérées dans: Pierre Durand, La vie amoureuse de Karl Marx, Paris, Julliard, 1970

[44]Michel Cadot, « L'occident de Versilov », in Dostoevsky Studies, Volume 4, 1983 et Album Dostoiewsky, Collection de la Pléïade, Gallimard, Paris, 1987

[45]Un journal Versaillais, Le Gaulois, échaffaude même tout un roman à son sujet, la supposant nièce de Pouchkine, venue à Paris se venger du Baron d'Entès et s'étant égarée dans les labyrinthes de la Commune.

[46]Pierre Kropotkine, Mémoires d'un révolutionnaire, Scala, Paris, 1989 et Stepniak-Kravtchinsky, op. citées

[47]En souvenir de Maria Fiedossovna Vietrova op. citée

[48]Ces écrits ont notamment été publiés dans les revues: Katorga i ccylka, Letopici markcizma, Voproci istorii; sont à regarder aussi les notices biographiques de la Grande encyclopédie soviétique et la collection de « La vie des gens illustres », à l´initiative de Maxime Gorki, paraissant à Moscou depuis 1933

[49] Liste établie par Lénine en févirer 1918

[50]Vera Figner, Mémoires d'une révolutionnaire, Denoël Gonthier, Paris, 1973

[51]L'envie souvent affleure de connaître la biographie du biographe, d'en savoir autant sur l'écrivain que sur le sujet d'écriture. Un chercheur israélien est donc parti sur les traces de Ivan Knijnik Vietrov et lui a consacré un fort intéressant mémoire (en attendant le livre) Mikhaïl Agursky, Ivan Knijnik Vietrov, A Millenarian Pilgrim's progress through the Russian révolution. Jew, Religious Anarchist, Catholic, Bolshevik, Historian, Marjorie Mayroc Center for Soviet and East European Research. Université hébraïque de Jerusalem, mars 1989

[52]M. P. Sajine (Armand Ross), Vospominania 1860 - 1880, Moscou, 1925

[53]Entretien avec Ivan Karassev, aspirant à l'Institut d qui étudie depuis plusieurs années les terres de cette région de Pskov, notamment la fait que nombre de jeunes radicaux de ce 19' siècle y sont nés.

[54]Dotch Rossii, P Tcheredriitchenko, Sovietskaïa Rossia, Moscou, 1958

[55]Nata Efremova, Rousskaïa soratnitsa Markça, Moskovskii Rabotchii, 1982

[56]Lev Kokin, Tchas Boudouchtchevo, op. citée

[57]Parmi ces descriptions, certaines sont le faits d'hommes connus, tels Benoît Malon, Gustave Lefrançais, Antoine Arnould, le général Cluseret ou Prosper-Olivier Lissagaray (ce dernier la compare à Téroigne de Méricourt ce qui déjà est une indication sur l'image qu'il en avait au délà de l'idéalisation), mais aussi de citoyens plus anonymes comme ce garde national qui écrivit ses « Mémoires d'un quat'sous », (Paris, 1892)

[58]Yvonne Singer-Lecocq, Rouge Elisabeth, Stock, Paris, 1977

[59]"La fin du XX' siècle se place sous le signe du terrorisme, attentats, détournements, enlèvements... A l'origine de ces actes, qui soulèvent l'indignation de l'opinion internationale, se trouvent de petits groupes d'agents fanatisés (1'ETA militaire, la bande à Baader, les Brigades rouges et Action directe) qui s'efforcent par des actions de terreur de déstabiliser l'Etat et obligent les gouvernements à recourir à des méthodes de répression peu compatibles avec la démocratie. On oublie que ce terrorisme contemporain a pris naissance dans la Russie tsariste" Résumé en quatrième de couverture du livre de Jocelyne Fenner, Les terroristes russes, Ed. Ouest France, 1989

[60]« Sophia Perovskaïa », Mosfilm, 1968

[61]Margaret Goldsmith, Cinq femmes contre le monde, Paris, Gallimard, 1937

[62]"Son grand-âge et sa situation morale tout à fait exceptionnelle lui épargnèrent la prison car elle ne cachait pas ses révoltes". Victor Serge, Mémoires d'un révolutionnaire 1901 - 1941, Paris, 1951

[63]Voir par exemple la publication et le commentaire de la réponse de Marx dans « La critique sociale de juillet 1931 », no 2, Paris (Ce numéro contient aussi un ensemble fort intéressant sur l'institut du marxism-léninisme et son dirigeant (tout juste exécuté) Riazanov.

[64]Pierre Broué, Le parti bolchevique, Editions de Minuit, 1963

[65]L'Almanach 1991 de l'Humanité lui consacre par exemple un article à l'occasion du 100e anniversaire de sa mort. Le récit s'achève ainsi : "Sophia Kowalevski s'éteignait comme elle avait vécu, dans la rage et l'emportement".

[66]Quatre femmes contre le tsar, op. citée

[67]A Marx qui s'inquiète de sa santé et lui suggère de consulter un médecin, Elisaviéta Loukinitcha Tomanovskaïa rétorque que cela lui est impossible parce qu'elle accepterait seulement un médecin femme. Est-ce le signe d'un féminisme très poussé comme cela est avancé la plupart du temps, ou l'expression d'une peur ?

[68]Edith Thomas, Louise Michel ou la Velleda de l'anarchie, Paris, Gallimard, 1971. Avec un certain humour, Edith Thomas rapporte que la légende persista en dépit du démenti fougueux de l'un de ses compagnons, lors d'une réunion de préparation de ses obsèques. Interrompant un vibrant hommage à la "vierge rouge", il aurait lancé : "Rouge peut-être, vierge certainement pas ! » ; et Elisabeth Roudinesco, Théroigne de Méricourt, Le seuil, Paris, 1989

[69]citée par Nata Efremova, op. citée

[70]Marie-Claude Burnet Vignel, Femmes russes dans le combat révolutionnaire, op. citée

[71]Irina Papirno, op. citée

[72]Olga Loubatovitch, « Le proche et le lointain », Byloi'e, 1906

[73]J. Meijer, Knowledge and révolution: the Russian Colony in Zurich (1870 - 1873), Amsterdam, Institut international d'histoire sociale, Amsterdam, 1955

[74]Description parue dans le Viest, Saint Petersbourg, 1864

[75]« Et maintenant, en voyant cette femme d'artisan, vêtue d'une robe de coton, les pieds chaussés de bottes d'homme, la tête couverte d'un fichu de cotonnade, porter sur ses épaules ses deux seaux d'eau puisés dans la Neva, personne niaurait reconnu en elle la jeune fille qui quelques années auparavant brillait dans les salons les plus aristocratiques de la capitale. Elle était notre favorite à tous (... ) Au point de vue moral, c'était une rigoriste, mais elle n'avait rien de la sermonneuse. Quand elle n'était pas contente de la conduite de quelqu'un, elle lui lançait de dessous ses sourcils un regard sévère; mais on décelait dans ce regard sa nature franche et généreuse, qui comprenait toutes les faiblesses humaines. Sur un point seulement elle était inexorable : ' Un homme à femmes" dit-elle un jour en parlant de quelqu'un, et l'expression avec laquelle elle énonça ces paroles, sans interrompre son travail, est restée à jamais gravée dans ma mémoire-" Pierre Kropotkine, Mémoires d'un révolutionnaire, op. citée

[76]C'est Stepniak Kravtchinsky qui qualifie ainsi les liens unissant les membres de la communauté des Fritchies de Zurich. Par ailleurs on sent chez lui un certain malaise face à cette vie communautaire et étroite de ses amies d'où les hommes étaient exclus.

[77]Histoire d'un trente'sous, Souttez-Leman, Paris, 1891 ; et Edith Thomas, Les Pétroleuses, Gallimard,Paris, 1971

[78]Victoire Tynaire, du socialisme utopique au positivisme révolutionnaire, Claude Schkolnyk-Glangeaud, thèse soutenue en novembre 1991, Université de Paris VII

[79] Prosper Lissagaray, La Revue Blanche, Paris, 1874

[80] Madame Svetlana Aïvasova de l'Institut du mouvement ouvrier travaille actuellement à une étude comparée des féminismes russes et français. Au cours d'un entretien elle souligna que, selon elle, "le féminisme occidental était mieux que le russe".

 

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